‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 56 sur 110 · LETTRE LIV · texte numérisé non relu

LETTRE LIV

x6 téwiiw 17 —.

Mon bénéfice , à la fin de Thiver précédent j m^avait produit plus de onze cents livres. Je devais cet avantage à plusieurs causes. Devenue Parbitre souveraine de la mode, j^en dictais les arrêts à toutes les personnes d^un certain rang.

Tel était , à cet égard , mon empire , qu^il ny avait pas une femme du bon ton qui ne se crût obligée de me consulter sur un habit de fantaisie , ou sur le vêtement qu^elle devait mettre le jour de la naissance du roi. Les ambassadeurs étrangers avaient donné un bal masqué , le plus beau qu^on eût encore vu en Angleterre. Cette fête donna un grand travail à mon imagination : il me fallut varier les costumes des différens groupes de dames qui s^adressaient , tant à moi qu^à ma couturière. Si je les avais laissées faire , il se serait trouvé au bal cent Eltrudes. Lady Kildare et

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lady Granby augmentèrent alors le nombre de mes protectrices. Pour reconnaître les services que jWais rendus à plusieurs dames, en cette circonstance ,, elles mirent de Fintérét à grossir le produit de mon bénéfice.

Le docteur Francis , par suite de ma recommandation auprès de M. Fox , avait été placé , et cette promotion avait fait du bruit; on en concluait qu^il était à propos, de s^adresser à moi pour obtenir des emplois. Les militaires s^empressèrent de rechercher ma bienveillance , et crurent qu'un moyen sûr de Facquérir , était d'honorer mon talent par un solide hommage. Lord Kildare , lord Granby , M. Fox et M. Dîgby , alors de retour en Angleterre, prirent chacun un billet de cent liv. Les trois derniers ont continué jusqu'à leur mort à me donner des preuves de leur munificence. Ces particularités expliquent l'étendue de mon bénéfice.

Je recevais , de plus , des présens des quatre parties de la terre. Enfin , je possédais tout ce qui flatte les hommes , tout ce qui excite leur envie : et pourtant , entourée de ce qui semble faire le bonheur , je n'étais pas heureuse. Comme l'inimitable Carlin , qui ,

dit-on , pleurait sous le masque , pendant que son jeu faisait rire aux éclats les spectateurs ravis , le sourire était 5Ur mes lèvres , mais le vide et Tennui étaient dans mon cœur. Combien de fois , environnée de convives qui me supposaient toute la satisfaction que peuvent donner Topulence et la gloire , ne me suis-je pas surprise déplorant mon sort, et enviant celui des solitaires, qui ne connaissent du monde ni les dangers , ni les plaisirs !

Ce mécontentement intérieur , joint aux fatigues de mon état , avait altéré ma santé. On me conseilla d^aller à Bristol passer quelques semaines, avant que les théâtres se rouvrissent. J'y allai accompagnée de la veuve Delany , qui était habituellement avec moi , et qui avait épousé un des commis de M. Calcraft , nommé Walker. En arrivant à Marlborough , comme nous entrions dans la cour du château , je vis accourir au-devant de moi M. Ryan , qui m'apprit que mon vieil ami, M. Quin , était dans la maison; il allait, ajouta-t-il, monter pour réveiller.

Il était huit heures du soir. Ces mots me firent craindre que M. Quin ne fut malade :

mais j^appris par M. Beard, qui était aussi de la partie , que mon respectable ami , la der^ nière fois qu^il avait «té à Londres, y ayant été retenu plus long-temps par toutes ses connaissances, qu^il ne sVtait proposé dy rester, avait résolu de n'y plus retourner. Cependant , comme il ne voulait pas renoncer tout-à-fait à la société d'un petit nombre d'amis qu'il y conservait , il les avait engagés à venir tous les étés , le trouver chez Smith. H était convenu qu'ils y lesteraient jusqu'à ce qu'ib eussent bu une certaine quantité de vin. J'ai oublié la mesure ; mais quand M. Beard me le dit, il me sembla qu'ils devaient en avoir pour un an.

M. Quin vint bientôt me joindre dans le jardin. Chemin faisant il ordonna à Smith de préparer tout ce qu'il avait dans son gardemanger , et de faire acheter ce qu'il trouverait de meilleur dans la ville. Ses ordres furent trèfr-bien exécutés. Mon voyage se trouvant ainsi retardé , nous nous mimes à table à dix heures du soir , au nombre de vingtHsix personnes , pour manger un diner aussi copieux que celui de la réception d\m lord maire.

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J Vus y avant que Ton servit , le plaisir de jouir de quelques instans de téte-à-téte avec M. Quin y à qui je racontai tout ce qui mVtait arrivé depuis que je Tavais vu. Je retrouvai en lui cette amitié paternelle qu^il m^avait toujours témoignée y et je retirai de notre entretien cette consolation que me procurait toujours la conversation de ce respec* table et excellent ami. A trois heures du matin, je demandai des chevaux pour continuer ma route , laissant ces en&ns de Bacchus achever , non pas leur nocturne orgie j car il faisait le plus beau jour du monde , maû; leur sacrifice du matin. Au génie se joint, pour Tordinaire j un peu de bizarrerie ; il dédaigne les règles , et ne s^asservit point à la tyrannie des usages.

En arrivant à Bristol, je reçus de ma femme de chambre une lettre qui m^apprenait que M. Calcraft avait une attaque de goutte dans la tête ; ma fille avait la petite vérole , et ma mère , ayant imprudemment gardé Tenfànt sur ses bras , avait contracté un mal dont M. Adair , le médecin , jugeait les symptômes dangereux. Je repris , à la hâte , le chemin que je venais de £ûre : pour le parcmsyrirpliii

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rapidement , j^ajoutai deux chevaux à ma voiture.

Quand je repassai à Marlborough , il était deux heures après-midi. M. Quin n^était pas encore levé. Mon inquiétude ne me permettant point de m'arréter, je le fis prier de rester couché , et pendant quW changeait mes chevaux , j^allai m^asseoir auprès de son lit , et causer quelques instans avec lui.

Ma compagnie de voyage nVtait guère moins impatiente que moi d^arriver à Londres ; mais nous nVvions pas tout-à-fait les mêmes motiÊ. Incapable de déguisement^ - j'avais confié à mistriss Walker , quW seigneur riche et généreux faisait profession d'être mon adorateur. Elle en concluait qu'aussitôt que M. Calerait serait mort , je formerais , avec cet amant , une liaison qui me mettrait à même d'être pour elle plus généreuse que je n'avais pu l'être jusqu'alors. Cet espoir promettait de la dédommager d'une perte qu'elle avait subie par sa faute. Après la mort de son premier mari , M. Delany, elle avait eu, quoique dans l'aisance , l'injustice de refuser des secours à sa bellesœur, qui était dans le besoin. Celle-ci , irri-;^

tée, lui avait intenté un procès , par suite duquel mistriss Delany , qui venait de perdre le seul enfant qu^elle eût eu de son premier mari , avait été obligée de vendre une terre que celui-ci lui avait laissée. J^aurai occasion , par la suite , de vous reparler de mistrisis Walker , ainsi que du lord sur lequel elle fondait ses espérances.

Je retrouvai heureusement à Londres moins de sujet d'alarmes que je ne Tavais craint. L'indisposition de ma mère n'avait point eu de suites , la goutte de M. Calcraft était le résultat de quelques intempérances de table ; et quant à ma petite fille, M. Adair, qui en avait pris le plus grand soin y ne la croyait pas en danger.

Rien ne donne aux sentimens tendres autant d'activité , que la maladie de l'être qui nous est cher ; il semble que les souffrances qu'il endure, le danger qu'il court, ajoutent à notre affection, Ainsi , du moins , Tai-je toujours éprouvé : c'est ce qui faisait dire k ma chère miss Conway , que j'avais manqué ma vocation , et que j'aurais été la meilleure sœur de la charité qui eût jamais desservi un hôpital. Vous ne serez donc pas surprise des

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alarmes que me causait la maladie d^une enfant qui niMtait si chère; pour M. Calcraft, il semblait ne redouter que pour la beauté de sa fille les funestes eflfets de cette terrible maladie.

Loin d'avoir le même souci , j'eusse plutôt désiré qu'elle eût peu de ces dangereux attraits qu'on envie. Une triste expérience m'avait appris à déplorer ceux que j'avais reçus de la nature. Quoique , par un sentiment de devoir , je me conduisisse ^ envers M. Calcraft , avec tous les égards que comportait notre union , quoiqu'une absence de dixhuit mois eût eflFacé presque toute la tendresse que j'avais eue pour M. Metham , je ne songeais jamais sans amertume à ces misérables agrémens qui m'avaient jetée dans les bras d'un homme que je ne pouvais aimer.

Les peintres ont représenté l'amour monté sur un lion , et gouvernant , à son gré , le plus fier des animaux ; mais personne ne s'est avisé de le peindre obéissant lui-même à un maître. Souverain du monde , il n'est jamais esclave , et il ne nous est pas plus peimis de diriger ses traits , qu'il ne nous est^possible

de les éviter. Il ne dépendait pas de moi d^aimer un homme dont Tame nVtait pas de la même trempe que la mienne. On peut feindre , dit-on; mais il est difficile de trom-' per : et serait-ce en ce genre que j'eusse voulu en faire Fessai, moi qui, fière de ma franchise, n'y renoncerais pas pour Fempire de la terre ?

Puissiezr-vous , ma chère , quand votre heure sera venue , car il en est une , ce semble , marquée pour Famour comme pour la mort, puissiezr-vous trouver dans Fhomme auquel s'unira votre destinée , un cœur à Funisson du vôtre ; puissiezr-vous ne jamais savoir , comme moi , ce que c^est que de donner sa main , et de ne pouvoir en même temps donfier son cœur!

à la nouvelle Juliette de nombreux applaudissemens.

J^avais stipulé dans mon traité que j'aurais des appointemens plus forts qu'aucune actrice du théâtre auquel j'étais engagée. Une maladie empêchait mistriss Wofïlngton de paraître cet hiver ; en conséquence , comme Barry avait exigé que sa protégée eût cinq cents livres, mon traitement fut porté à cinq cents guinées (1). J'y trouvais d'ailleurs l'avantage plus important d'être beaucoup moins occupée du théâtre, et de pouvoir employer mon temps à des études plus sérieuses, dont j'avais pris le goût depuis que j'avais eu le bonheur de connaître lady Anson.

Une aflPaire qui concernait mon frère le lieutenant O'Hara, fut l'occasion de cette connaissance. Le vaisseau sur lequel il était employé était en station à Gibraltar, dont , à cette époque , lord Tyrawley était gouverneur. Le jeune homme allait souvent à terre, et y était reçu avec les égards que comportait sa qualité de fils du commandant. Une

(1) La livre est de vingt schellings; la guinëe est de vingt'Un. {Note du traducteur .)

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bouffonnerie déplacée lui fit encourir la juste disgrâot de son père. Le vieillard, ancien et respectable militaire couvert de blessures qu^il avait reçues en différentes batailles, était resté boiteux. Un jour de bal, il traversait la salle d^assemblée : son fik , oubliant et le respect qu'il devait à son père, et celui que méritait une infirmité si glorieusement contractée, se mit à sautiller derrière lui en le contrefaisant, pour faire rire les spectateurs. Mylord le sut ou le remarqua: fier de ses blessures, il ne put jamais pardonner à son fils d'avoir tourné en ridicule un défaut qui attestait sa valeur.

Peu de temps après , le bAtiment que montait mon frère étant commandé pour une expédition soudaine , et le capitaine étant malade à terre, mon frère, comme premier Ueut^iant , prit le commandement. Dans sa croisière, il trouva un vaisseau ennemi trèssupérieur en forces à celui qu'il montait : il se défendit avec courage, démâta sop adversaire , et par son habileté sauva son navire. On parla beaucoup de cette affaire, qui lui fit un grand honneur. Le capitaine mourut de sa maladie ; mon fi-ère se flattait avec raison qu'il

allait être nommé commandant d^un vaisseau que sa bravoure avait conservé; maïs il fut trompé dans cet espoir. Lord Tyrawley ne pouvant oublier Tinsulte qu^il avait reçue de lui, pria Tamiral d^empêcher que cette occasion servit à Favancement de son fils.

Celui - ci apprit de Tamiral Tobstacle qui s^opposait à sa promotion. Furieux contre un père trop, sévère et des chefs trop complai-^ sans, il adressa aux lords de Famiraulé sa commission sous enveloppe, en les invitant à en faire une offrande à la déesse Cloacine. On craignit que, pour cette indignité, mon frère ne fût traduit à une cour martiale ; mais les lords prenant en considération la contradiction qu^il avait éprouvée , et attribuant à son dépit sa grossièreté, se contentèrent de décider, par un arrêté , qu'ail ne serait désormais jamais employé au service. Il se passa beaucoup de temps avant que je pusse le faire réta-. blir dans son rang ; et malgré tout mon crédit cette faute Tempêcha, pendant plus de quatre ans , d^être fait capitaine.

Dans le cours des démarches que je faisais pour cet objet, je m'adressai à M. Yorke, un de mes plus constans admirateiu^s au

théâtre. Je désirais qu^il s^intéressàt auprès de sa sœur lady Anson , en faveur de mon frère. Il m^offril de me présenter à elle , pour que je pusse moi-même plaider ma cause. Ce fut ainsi que j^eus Thonneur de la connaître.

Cette dame était d^une mauvaise santé, sortait peu, et se livrait avec succès à Fétude des sciences. Elle m'engagea à la voir souvent; et comme, en général, nous prenons les goûts des personnes que nous admirons, je pris plaisir à Fétude de la philosophie. Bientôt je suivis des cours, je fréquentai Fobservatoire de Flamstead, et j'acquis quelques notions d'astronomie. J'aurais passé delà, peut-être, à d'autres connaissances; mais dégoûtée de la physique, parle supplice d'un chat que l'on tourmentait sous une machine pneumatique , je quittai Tes sciences pour la politique.

Je me mis à étudier le droit des gens : je lus Grotius, Puflfendorf, tous les gros livres écrits sur cette matière. Je m'occupais de ces recherches, avec autant d'ardeur que si j'eusse dû être nommée ambassadrice vers Fune des premières cours de l'Europe. Lady Rochford, que je rencontrais souvent à Hollande

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house (maison de M. Fox, connu depuis sous le nom delordHoUand), facilita me^progrès. Elle avait un esprit supérieur, perfectionne par une excellente éducation, et ses grandes connaissances avaient été très-utiles au lord Rochford, dans les ambassades qu^il avait remplies en deux grandes cours. Quoique sa position et la considération due à ses talent lui donnassent droit aux plus grands égards, elle avait le bon esprit de s'élever au-dessus des formes, et sVtait fait son étiquette. Comme je ne mVtais pas pressée d'accepter Tinvitation qu'elle m'avait faite de Palier voir, elle vint chez, moi la première. Je dus à cette prévenance l'occasion de jouir de sa conversation, l'une des plus intéressantes que j'aie jamais entendues.

Je jouai peu cet hiver , parce que Barry j pour faire paraître souvent miss Nossiter , remit au théâtre plusieurs pièces anciennes, et s'en procura une nouvelle. Il était obligé de prendre cette mesure, parce que les rôles, comme je l'ai déjà dit, appartenaient alors aux acteurs. On se faisait au théâtre une règle invariable de ne point enfreindre un si ancien U3age. La pièce nouvelle fut annoncée; l'au-

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leur s^appelait, je crois, Mac Namara; cette merveilleuse tragédie portait, ce me semble, le nom de Philoclié.

Le jour de la première représentation, j'avais éléchezM. Rich, dans Tin tention d^aller la voir avec quelqu'un de sa famille : je ne sais quelle circonstance nous empêcha d'exécuter notre projet. Vers huit heures, nous fumes surpris d'entendre sortir du théâtre de grands cris , suivis de prodigieux éclats de rire. Curieux de savoir ce qui pouvait exciter tant de gaieté dans une pièce tragique , nous entrâmes dans la salle. Sur la scène était l'héroïne, avec une autre femme, et nous apprîmes que cMtait le huit ou neuvième personnage qui était sorti pour être décapité , et qui ensuite était rentré avec sa tête sur les épaules. Cette bizarrerie avait au moins le mérite de la nouveauté; mais elle ne put sauver la pièce.

Busiris, que Barry avait remise au théâtre , n'eut guère plus de succès. L'entrepreneur , avec plus de frais qu^à l'ordinaire , fît cette année une plus mauvaise recette qu'aucune dont je me souvienne.

Chaque année mon bénéBce devenait plus

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lucratif. J^étais si habituée aux faveurs du pxh^ blic , que j^en recevais le tribut avec autant d^indifférence que la princesse, dans la Reine indienne de Dryden , reçoit le laurier de son aman t La mode semblait m^avoir choisie pour sa favorite ; mais ce qui me flattait plus que son aveugle suffirage, cVtait de voir ma société recherchée par un Doddington^ un Litdeton, un Williams y un Mallet : je pourrais ajouter à cette liste rAristopbanê moderne, et presque tous les beaux esprits du temps. Des femmes du premier rang , modèles de conduite et de vertu, mWaient admise à leur intimité. J Vtais Famie des dames Powerscout, Dillon, Tyrawley; j^allais souvent les voir; et quoique ma position dans le monde, quand même j^eusse été mariée , ne m^eût pas dû faire espérer quelles me traitassent avec tantdVgard, elles me rendaient exactement mes visites, et acceptaient mes invitations. Ainsi faisait aussi la /Comtesse de Rochford, dont je vous ai parlé.

Le pubhc me jugeait diaprés ce concours de circonstances flatteuses , que je devais plus au hasard qu^à mon mérite , et il me supposait autant de qualités essentielles , que la mode

m^^en reconnaissait de frivoles. Je ne prenais pas la peine de le détromper; Terreur se soutenait; et si Ton ne m^accordait pas un esprit du premier ordre , on me croyait du moins une personne'très-intelligente : estait Topinion reçue\ et j^étais trop aimëe alors pour que personne sWisât de la contredire. Le monde nous apprécie sur ce qui nous entoure : tant que la fortune nous sourit, nos moindres avantages sont regardés comme des perfections, nos moindi*es paroles ont un sens exquis : un nuage a-t-il obscurci Féclat qui nous environnait, les mêmes gens qui applaudissaient à nos sottises, blâmeront ce que nous aurons dit de plus raisonnable.

M. Fox continuait de remplir le ministère de la guerre avec Tapprobation générale. Prompt à accorder ce qui pouvait s^obtenir, il ne rétait pas moins à refuser ce qu^il ne devait pas Élire. Il empêchait ainsi les solliciteurs de se livrer à de vaines espérances , et ne cherchait jamais à les tromper par des promesses mensongères.

Les agences de M. Calcraft se multipliaient; mes occupations et ma société augmentaient dans la même proportion. Je mettais tant

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de zèle à servir ses intérêts, que je m'en occupais quelquefois au péril de ma vie. On me parla un soir fort tard d'une promotion qui allait se faire; sortant sur-le-champ de mon lit, où j'étais retenue par une indisposition, je m'habillai, et j'allai à un bal masqué à la salle de Haymarket, pour j trouver deux personnes auxquelles je voulais rappeler leurs promesses. L'une était le colonel Lascelles, et l'autre le général Honeywood : ils se souvinrent de m'avoir promis, et je réussis dans ma démarche ; mais la fatigue qu'elle m'avait occasionée , me retint au lit pendant quinze jours.

L'augmentation des aflFaires de M. Calcraft l'obligea de prendre une maison beaucoup plus grande que celle que nous occupions alors. Comme on voulait l'avoir élégante, commode , et dans le quartier des bureaux publics, on prit l'été pour en faire l'acquisition. Quant à moi , je ne voulus point me mêler de cette affaire. Je me trouvais endettée de près de 1200 liv. , et je déclarai que je ne tiendrais plus la maison. Pour faire cesser l'habitude que j'en avais prise, je résohis d'aller faire un voyage sur le conti-

nent Je rae proposais d^ voir mon amie miss Meredith, dont la santé était très-menaçante. Je voulais aussi remercier en personne madame Brillant, de toutes les politesses que j^en avais reçues.

M. Calcraft se persuadait alors que j'étais devenue un peu moins insensible à son mérite, et, par une disposition naturelle à son sexe, sitôt qu'il crut avoir fait celte découverte , il commença à devenir lui-même plus indifférent. Il montrait même du penchant pour une dame de vertu facile, nommée Lucy Cooper. Il consentit donc , sans peine , à mon voyage en France , et nous nous séparâmes, sans beaucoup de regrets de part ni d'autre.

Le premier endroit que j'allai voir, en arrivant à Boidogne, fut le couvent des Ursulines, où j'avais passé de si heureux jours dans mon enfance , et dont j'avais si souvent re-r gretté d'être sortie. J'y fus reçue avec autant de plaisir que je m'y présentais. J'avais toujours entretenu quelque correspondance avec les dames de la maison , et je n'en étais pas tout-à-fait oubliée. Je restai là quatre jours, que j'employai à causer avec les saintes sœurs

et à remplir des devoirs, dont ma première éducation me faisait trouver Faccomplisse* ment facile.

De-là, je me rendis à Paris, où je fîis intro^ duite chez la célèbre DumesniL Mademoiselle Clairon et Le Kain étaient alors en prison, pour avoir refusé de jouer. Je me félicitai d^étre née dans un pays où les lois m^auraient protégée contre une détention arbitraire.

Je reçus une invitation très-pressante d'aller à Femey^ où se trouvait alors le marquis de Verneuil. Le temps ne me permettait pas de Tacceptçr, et de jouir d'une satisfaction après laquelle je soupirais depuis long-temps. Je m'en excusai , en m'engageant à y aller Fêté suivant. J'annonçai l'époque de mon retour du midi : c'était à peu près celle où le marquis de Verneuil devait revenir à Paris.

A mon arrivée à Toulouse , lieu qu'habitaient mes belles amies miss Merediths , j'eus la douleur d'apprendre que l'aînée, qui avait paru quitter l'Angleterre en bonne santé, était morte depuis quelques jours. Je oraignaislessuites de cet événement poursa sœur, dont la maladie avait occasioné leur voyagé en France. Mais , quinze jours après', elle se

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trouva assez forte pour retourner avec moi à Paris, dont les plaisirs firent diversion. à sa douleur, et rétablirent son tempérament Grâce à la gaieté inépuisable du marquis de Verneuil,aux excursions dans les environs, aux petits soupers, qui se succédaient, les trois semaines de notre séjour à Paris s^écoulèrent avec rapidité. Tel fut mon voyage de France, qui suspendit le sentiment de mes peines, et laissa à M. Calcraft le temps de choisir une maison.

De retour en Angleterre, je descendis dans la rue du Parlement, à notre hôtel, car c^en était réellement un , en comparaison de notre demeure de Brewer-street M. Calcraft avait pour lors quatorze ou quinze commis, ce qui portait notre maison à plus de trente personnes. Il avait pris un maître-d'hôtel estimé, nommé Quince, qui avait demeuré chez M. Pelham juscpi'à sa mort. Il consentit à passer deux mille cinq cents livres par an pour la table , ce qui , joint au produit de la ferme et aux présens que je recevais, suffisait pour soutenir, à cet égard, notre nouvelle magnificence.

D'après cet arrangement dispendieux , je

ne doutais pas que M. Calcraft ne consentit Tolontiers à payer une bagatelle, comme celle de douze cents livres, montant des dettes que j^avais contractées pour les dépenses qui nous étaient communes. Mon amie miss Meredith m^avait mise en état de payer celles que mes emplettes de France m^avaienl coûtées. Au départ des deux sœurs pour le continent , leur banquier sir Joseph Hankey , leur avait donné un crédit illimité sur une maison de Toulouse, et Tainée ayant laissé toute sa fortune à la cadette, mon amie avait à sa disposition plus de vingt miUe livres. La somme que je lui emprutai, montait à six cents livres.

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