‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 57 sur 110 · LETTRE LVI · texte numérisé non relu

LETTRE LVI

9 nirs 17 •

A L^ouvBRTUiiE de la saison du théâtre ^ j^appris que Barry, mécontent de C5e que M. Rich n^avait pas jugé à propos de satîs* faire à ses demandes exorbitantes en fayeur de miss Nossiter , sMtait déterminé à passer en Irlande. M, Shéridan était engagé pour quelques représentations. Je notais pas trèsbien avec lui j et pour plus d^une raison. Je ne pouvais lui pardonner de mWoir fait payer les billets que j^avais donnés de son aveu pendant que nous étions à Dublin , et encore moins de m^avoir offert une somme d'argent pour faire donner, par M. Calcrafli à un de ses amis, une agence en Irlande. Si la délicatesse que j'ai toujours montrée dans ces sortes d'occasions était plus générale, les places seraient moins souvent la proie de Vi^ gnorance et de l'incapacité^ à l'exclusion dn mérite.

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Prévoyant peu d^occasions pour moi d'être employée au théâtre, je pressai M. Rich de me rendre mon engagement, qui portait que j'aurais le choix des rôles dans toutes les pièces qui pourraient être jouées sur son théâtre, mais il s'y refusa. Il avait engagé pour cet hiver un M. Sparks , acteur d'un grand talent, mais dont le principal mérite était une gaieté féconde en saillie, qui fiusait rechercher sa société.

On monta de bonne heure the Distressed Mother. J'arrivais un peu tard, contre ma coutume, à la répétition, et je trouvai que mistriss WoflBngton répétait le rôle d'Andromaque. Je me plaignis; ma compagne, venant à moi, me dit que ma jeunesse et mon élégance convenaient mieux au rôle d'Hermione^ et que d'ailleurs ce serait pour moi une belle occasion de montrer les belles choses que j'avais apportées de Paris. Sans daigner répondre à cette insulte de ma rivale, j^envoyai chez M. Rich, pour l'instruire de ce qui se passait Le directeur n'hésita pas à me rétablir dans mon emploi ; mistriss Woffington,à son grand regret, fut obligée de paraître dans le rôle d'Hermione; et, ce qu'il y eut de plus morti-

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fiant, avec des habits qui n^étaient pas même propres.

Bientôt après, on remit QEdipe. Mistriss Woffington , à raison de sa figure ^ eut le rôle de rhéroïne, et je pris celui d^une jeune princesse. Mais, le soir même de la représentation, saisie d^horreur et d^efiroi à la vue de Fombre de Laïus, malgré ma longue habitude de la scène, je mMvanom's ; on m^emporta sans connaissance. «Tappris ensuite que le public, presque aussi frappé de terreur cpie moi-même , sVtait retiré en laissant OEdipe et Jocaste dans leur triste téteà-téte.

Phèdre et Hippolyte nVut pas plus de succès. La maladie due au saisissement dont je Tiens de parler dura long-temps, et ne me permit pas déjouer beaucoup jusqu^à Tépoque des bénéfices, où j^eus de firéquentes occasions de paraître.

Après avoir reçu les émolumens de mon bénéfice, je me proposai de liquider mes dettes; dans cette vue, je montrai à M. Calcraft les mémoires qui n^avaient pas été soldés avant de quitter Brewer-street , et qui se troti valent monter à plus de treize cents

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livres. Il les prit, les parcourut froidement , et me déclara nettement qu^il ne les paierait pas. Ses dépenses, dit<-il, étaient très-fortes, mon revenu très-considérable; avec de Féconomie , il aurait dùsuffire pour soutenir une si petite maison , joint aux quatre cents livres par an qu^il avait aUouées pour cet objet Qu V vais-je fait des mille livres en billets de banque que j Wais reçues à Fépoque de ma rupture avec M. Metham? c'était lui, mWoua-t-il alors, qui me les avait données, ainsi que les cinquante livres qui avaient servi à payer mes chevaux au retour de Tunbridge. Je fus confondue d'un refus si positif : je m'étais toujours flattée qu'il paierait ces dettes, ainsi que les six cents livres empruntées à miss Meredith.

Revenue de ma première surprise , je me levai pour quitter la chambre ; mais il me retint , dans la crainte que je ne sortisse de la maison ; ce que je n'eusse pas manqué de fidre , tant sa bassesse le rendait méprisable à mes yeux. J'avoue pourtant qu'au milieu du chagrin que me causait la conduite de M. Calcraft, j^éprouvai un vrai plaisir en apprenant que je n'étais pas redevable des mille

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livres au lord que je soupçonnais , et qui avait paru se croire en droit de me faire la cour depuis ma séparation d^avec M. Me* tham.

M. Calcraft , après m^avoir retenue , finit par me dire que si je pouvais jamais le con^vaincre que je connusse le prix deTargent, il me donnerait autant de mille livres que je lui en demandais de cents. Fatiguée de ces débats pécuniaires, etnelejugeantplusdésor^ mais digne que d^un souverain mépris^ je lui répondis que j^abandonnais volontiers ce mérite à des misérables comme lui , qui n^ex» avaient point d^autre. A ces mois j il tira son porte^feuille, et déposa sur la table trois cents livres et quelques guinées , qui , jointes aux mille cinquante déjà reçues, formaient le montant des mémoires réclamés. Il descendit ensuite tranquillement à son bureau, où sans doute il fit son oraison à Mammone , dont la faveur devait un jour le mettre en état dV cheter un titre , ou de jouer un rôle dans la chambre des communes.

Je m'étais à peine remise de Tagitation que m'avait causée cette ridicule scène, qu'une personne qui sVtait présentée plu-

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sieurs fois, demanda à me parler; j^ordonnai de Fintroduire ; citait une grande femme maigre , pâle , abatfxie , dont chaque trait exprimait Taffliction. Cependant, à travers cette détresse , perçait quelque chose qui semblait dire qu'elle avait joui d^ùn sort moins rigoureux. Je la fis asseoir ; je lui demandai ce qui me procurait sa visite ; elle m'apprit qu'ayant perdu Fusage de la main , elle avait été obligée d'emprunter un secours étranger pour m'écrire.

Comme je la pressais de prendre une tasse de chocolat , elle me pria de lui permettre de me parler en particidier ; aussitôt ma femme de chambre sortit , et l'inconnue , ouvrant le vêtement décent qui la couvrait , offrit à mes regards un spectacle de misère au-dessus de toute expression.

Elle était la veuve de sir James Lindsay , qui , premier lieutenant d'un vaisseau de ligne y avait été emporté d'un coup de canon dans une action. Son union avec lui ayant été l'effet de l'amour plutôt que de la prudence , le père de son mari ne lui avait, à sa mort, laissé qu'un très-petit bien, avec un titre plus onéreux qu'utile.

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De ses cinq en&ns , son fils aine avait été pris par son oncle , négociant distingué, qui promettait de le soutenir. La plus âgée de ses filles , pendant une des couches de sa mère , était tombée d^une fenêtre , par la négligence d^une servante , et sMtait cassé la jambe. Il avait &llu en venir à Tamputation ; Tenfant était restée boiteuse. Mère affligée , plus malheureuse épouse en apprenant la mort de son mari , elle était accouchée avant terme d^un garçon qui avait déjà quatre ans , mais qui menaçait d^étre idiot pour le reste de sa vie.

Ces chagrins accumulés avaient ruiné sa santé, et lui avaient ôté Fusage de ses membres. Insensiblement elle Favait recouvré , excepté celui de ses mains , qui lui auraient été bien nécessaires pour Fentretien de sa petite famille , car quinze livres par an, mal payées, pouvaient à peine suffire à son loyer. Obligée de vendre ses meubles et effets pièce à pièce, elle avait emprunté le chapeau et le mantelet quelle avait sur elle , seule partie de son habillement qui ne tombât point en lambeaux. EUe finit par dire que la réputation d^humanité dont je jouissais Favait enhar-

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die à venir elle-même solliciter ma compassion.

L^argent que M. Calcraft m Wait ' laisse était encore sur ma toilette , je lui donnai les gninées: c^était peu de chose , mais la somme étant fort au-dessus de ses espérances, la pauvre femme fut prête à sMvanouir de joie. Elle commençait à peine à balbutier quelques mots de reconnaissance , quand M. Fox entra ; je lui parus si affectée qu il fut sur le point de se retirer. Je couros à lui , el lui prenant la main : O mon cher Monsieur ! mMcriai-je , vous venez bien à propos. Je nVvais jamais pris cette liberté avec lui j et comme je lui pressais vivement la main , il imagina , surtout à la vue de Fextréme agitation où j^étais , cpie c^était Teffet de quel* quVvénement important , et me demanda en quoi il pouvait m^obUger. Je lui répétai Fhistoire touchante que je venais dVntendre, en lui serrant de nouveau la main sans m^en apercevoir.

Mes larmes coulaient , et plaidaient plus éloquemment la cause de ma protégée que nVuraient pu faire de longs discours. Avec un regard où se peignait Fhumanité, le digne

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homme dont j^DToquais la sensibilité s\dressa à Tinfortunée , prit part à ses malhenrs, et lui dit , en la consolant , qu^il verrait ce qu'ail pourrait faire pour elle. Ensuite , tirant son porte-feuille , il lui donna un billet de banque ; je n^en vis pas la valeur , mais j^ai su depuis qu^il était de cinquante livres sterling. La pauvre dame , accablée du poids de sa reconnaissance , tomba aux genoux de M. Fox. L^expression de ses regards nous té* moigna énergiquement sa gratitude ; mais sa langue lui refusant son secours , elle prit congé sans pouvoir proférer une syllabe.

Il était temps cpi^^lle quittât Fappartement : ma sensibilité était excitée à un si haut point, que mon état en était devenu pénible. Pour M. Fox, il s^approcha de la fenêtre, et Pusage qu^il fit de son mouchoir me prouva que ses yeux étaient d^accord avec les émotions bienfaisantes de son cœur.

Au mois de mars suivant , j^eus la satisfaction d^apprendre de mistriss Lindsay, que ses quatre enfans étaient placés sur la liste des secours , à raison de dix livres chacun par an ; et qu^en considération des services et de la mort glorieuse de son mari , le roi

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lui accordait une addition annuelle de cinquante livres à sa pension.

Elle ajouta que la mort venait de terminer les souffrances de sa fille ainée , et que le garçon dont Fétat dHdiotisme Favait inquiétée était devenu y à sa grande consolation , aussi intelligent qu^aucun enfant de son âge. Elle regrettait beaucoup qu^il ne fut pas à la maison pour me remercier; mais ajouta-telle y nous prions soir et matin pour vous et pour notre digne bienâdteur. Au moment même que je lui disais adieu , le petit garçon entra, et me reconnut, apparemment dV près le portrait que sa lyère lui avait fait; car il courut vers moi , se mit à genoux avec grftce, et me baisa la main. Je le relevai , le pris dans mes bras , le caressai , et priai sa mère de me Famener de temps en temps.

Jamais je n^avais été plus heureuse qu^en devenant Finstrument dont la Providence se servait pour sauver cette intéressante famille; et M. Fox trouva sans doute la même récompense dans son cœur.

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