LETTRE LX
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L^NDisposiTiON de lady Caroline l'obligeant d'aUer à Bath , le secrétaire de la guerre passait avec nous la majetu^e partie de son temps. Ce fut alors que M. Pitt attaqua , dans la chambre des communes , la mémoire du feu comte d'^Oxford (sir Robert Walpole) , qui avait été son patron et celui de M. Fox : le dernier défendit la cause d'un ami qui n'était plus: ce fut le premier différent qui s'éleva entre ces deux hommes célèbres. Le ministre de la guerre y gagna l'aflFection et les remercîmens personnels de son souverain, qui conservait un tendre attachement pour un si fidèle serviteur.
Je suis tentée de vous esquisser ici le caractère de ces deux grands rivaux de gloire. Leurs qualités étaient aussi diflférentes que leivs personnes. Les talens de M. Pitt, comme orateur, étaient véritablement étonnans; mais
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ses discours, mis sur le papier, paraissaient quelquefois superficiels , et la satire y dégénérait en outrages. Sa personne attirait Tadmiration. Doué d^une grâce et d'une élégance qui captivaient les esprits, il commençait dW ton grave et très-bas; mais, haussant la voix par degrés, il s^échauflFait, sVlevait jusqu^à Tenthousiasme , et finissait par en inspirer à ses auditeurs. Sa voix était en même temps harmonieuse et forte , surtout dans son médium ; aussi son articulation était-elle as surée , et ne perdait-on jamais ses finales. Cétait, de plus, un des meilleurs acteurs que j^aie jamais vu , sans en excepter Garrick. Une scène dont j^eus le plaisir d,'étre témoin , vous donnera une idée de son talent en ce genre.
Un pai*ent de M. Pitt (i) sWisa un jour de se donner les plus grands éloges au milieu de la chambre des communes , et répéta fréquemment, dans son discours, le mot where (où). M. Pitt, perdant patience, se lève, et semble vouloir sortir de la chambre; mais quand il est près du ministre, qui parlait en-
(i) M. Georges Gren ville.
core, il tourne court et se met à chanter skssez
haut ce refrain de chanson :
Gende shepherd, tell me where , where , where , etc. ( Gentil berger , dites-moi où , oii , oii , etc. )
et continue jusqu^à ce qu^il ait atteint la ga-* lerie. Cette saillie de gaieté excita un éclat •de rire universel , et Torateur baffouc garda pour la vie le sobriquet de Gentil Berger (i). Soit indisposition , soit pour convaincre ses auditeurs qu^il pouvait les mener d'Aimé main, M. Pitt tenait souvent sa main gauche en écharpe; mais Taisance qui lui était naturelle , faisait qu^aucune de ses attitudes ne paraissait ni gauche , ni pénible.
(i) Cette espièglerie ne paraît pas très-propre à prouver ce qu'avance mistriss Bellamy ; mais les derniers momcns de M. Pitt f devenu lord Chatam , qui se fit porter expiiant à la chambre des pairs pour y plaider la cause de la liberté naissante en Amérique , prouvent qu'il savait quel est sur les hommes rassemblés le pouvoir d'un spectacle nouveau. Dans cette belle scène , Torateur fut vraiment un grand acteur , puisqu'il joignit au charme de Tëloquence la magie des circonstances extérieures. Tel peut-être n'entendit point son discours , qui fut séduit , enti^iné par son action. ( Note du traducteur. )
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Son contemporain , M. Fox , n'avait ni sa voix j ni ses manières , ni ses grâces personnelles; mais il le surpassait en jugement, en discernement, et surtout par un véritable amour de son pays. Moins familier que M.Pilt avec les fleurs, ses discours avaient moins dVclat au premier coup^d'œil; mais ils étaient fondés sur une base plus solide, la vérité. Sa voix était sonore, mais de temps en temps désagréable.
Les débats qu'entraînait leur rivalité, prolongeaient quelquefois les séances delà chambre Jusqu'à une heure de la nuit fort avancée. Souvent nous ne pouvions nous mettre à table que le lendemain matin , et rarement étionsnous, même à cette heure, moins de vingt personnes. Cette nombreuse société augmentait la fortune du maître de la maison , sans orner son esprit , polir ses manières ni ennoblir son cœur. Son avarice n'en était pas moins sordide , excepté sur le chapitre de la table, pour laquelle il n'épargnait aucune dépense ; car c'était un franc épicurien , dans toute la force du mot.
Il avait un frère , M. Thomas Calcraft, qui avait été élevé comme lui, et dans la
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même école , à Leicester ; mais , persuadé, en sa qualité drainé et de chef de son auguste fa» mille, que ce jeune homme ne devait pas être plus savant que lui , il me querella, pour avoir insisté sur ce quHl le mit quelque temps dans la pension de Soho-Square. C^était le parfait contraste de Phonnéte Jacques , devenu Técujer Jean Calcrafû. Ses traits étaient doux ; sans les ravages de la petite vérole , il eût été d'une fort jolie figure. Il avait, dVilleurs , un bon cœur, une ame généreuse, et, à cela près d'un certain goût pour la bouteille, il différaitautant de sonfrère, quedeux hommes peuvent diflférer entre eux.
Quand il fut en âge , M. Calcraft lui acheta une commission dans Farmée , où le crédit de son frère rendit son avancement très-rapide. Lorsque le jeune of&cier prit congé pour aller rejoindre son régiment en Ecosse , son frère lui fit noblement cadeau de deux guinées , en sus des frais de voiture. Mes représentations m'attirèrent, pour toute réponse , que mon indulgence rendrait le drôle aussi extravagant que je Tétais moimême.
M. Fox s'était fait un point d'honneur de
procurer à son commis tout ce qui pouvait dépendre du pouvoir de sa place , ou même de son crédit, alors fort grand , surPespritdu roi. Outre les neuf régîmens et les six compagnies indépendantes, dont M. Calcraft était l'agent ; outre les fournitures de charbon de terre et dliabits pour les colonies, il venait d'être nommé payeur général au bureau du génie, et commissaire des revues. Sa Majesté, ayant de fréquentes occasions de signer des papiers où il était question du personnage, avait eu la curiosité de demander ce que c'était que son cher cousin John Calcraft (i). Flatté d^avoir attiré l'attention de son souverain, et glorieux d'une fortune qui l'égalait aux plus grands seigneurs, il prit une haute idée de son importance; en conséquence, il se détermina à satisfaire la curiosité du roi, et à commencer, au premier jour de naissance, son apprentissage du métier de courtisan.
Hommes et femmes me consultaient assez généralement sur leur parure ; aussi M. Cal-
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craft me fit-il Thonneur de me demander mon avis, en cette grande occasion. Je lui conseillai de prendre un habit brun, couleur alors fort en vogue, doublé de satin blanc, avec des boutons dW. Cet habit convenait à sa pro* fession de financier; il pouvait dissimuler sa tournure commune et son masque de charretier ; mais mes conseils ne flattant point sa fantaisie, il s^en rapporta à son propre goût, et nous apprêta fort à rire.
Le grand jour arrivé, tous ceux qui m'avaient consultée, tout ceux que je recevais habituellement I vinrent nous voir, en passant pour se rendre à la cour , afin de nous montrer leurs habits. Lady Rochfort n'y allant pas , parce qu'elle était alors en deuil de son père , m'avait fait Thonneur de venir passer la journée avec moi, pour partager le plaisir de cette espèce de revue. L'aflBuence des élégans et des merveilleuses fut assez considérable. Mais, au milieu de cette volée, quelle fut ma surprise , de voir paraître mon petit-maître de fraîche date , affublé d'un habit blanc, à paremens de velours bleu, veste et culotte pareilles, et brodés en grenouilles d'argent !
A l^apparitiou de cette grotesque figure, la comtesse ne put retenir un cri dVfiroi, qui le déconcerta au point de lui faire faire une prompte retraite , et il nous laissa la liberté de rire à ses dépens et de faire des réflexions sur son absurdité. J^ignore s'il parut à la cour dans toute la pompe de sa gloire ; je ne me sufe jamais donné la peine de m'en informer. Mais à dîner , il reparut avec son frac bleu ; et jusqu'à ce que le Champagne lui eût rendu quelque assurance , il parut très-mortifié d'avoir fait, le matin, la risée de la compagnie.
Quelque temps après , il me donna son portrait en miniature , peint avec le costume du jour de naissance. Mais ici même sa vilenie ne lui permit pas de faire un présent passable : des brillans hii paraissaient trop chers, et l'entourage n'était qu'en roses. Je fis de cette misère le cas qu'elle valait ; car je n'ai jamais porté ce beau portrait ; je ne sais même ce qu'il est devenu.
Notre frère Tora revint bientôt d'Ecosse, et obtint une commission dans le régiment des gardes. Il devint mon Sigisbe : je l'aimai comme un frère, et je pris pour le polir des peines qui ne furent pas infructueuses. Pour
rëcuyer, il notait pas susceptible de cultureu Sou ignorance était telle, qu\in jour, dans une promenade à Cliefden., nous voyant admirer le gladiateur, il demanda ce que ce mot voulait dire. Depuis, j'exigeai et j'obtins qu'il se tut en pareil cas, au moins quand je serais présente. C'était exactement l'homme que Shakespeare a tracé dans ces vers de son Marchand de Venise (i) :
« L'homme dont l'oreille est insensible aux » charmes de la musique , dont le cœur n'est » à l'unisson avec aucun accord, est fait pour )» la fraude et la trahison ; les mouvemens de » son esprit sont pesans comme la nuit, et ses )» affections noires comme l'Erèbe : défiez- » vous d'un pareil homme. )>
J'ai déjà observé que la nature lui avait donné un jugement solide et une intelligence forte : heureusement ces facultés n'avaient pas reçu de l'éducation un développement qui eût pu faire de lui un homme très-dangereux; car son ambition était sans bornes , et ni les périls , ni la dépense ne l'effrayaient, quand il était
(i) Aclc V, sccue ^^
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question de la satisfaire; mais en toute autre occasion, il était froid jusqu'^à la lâcheté; de plus, rapace, insolent, et de la plus sordide économie.
Tel était le misérable avec qui j^étais condamnée à passer le reste de ma vie. Je ne me serais pas permis de faire un portrait si hideux d^'un homme depuis si long-temps méprisé et oublié , si , dans un temps postérieur, il nWait pas arrêté la publication dWe lettre que je lui adressais , et qui Taurait fait repentir de Tinsolence qu'il avait alors d'offrir ses vœux à une personne d'ime des premières familles du royaume.
J'avoue pourtant lui avoir dû une seule faveur pécuniaire durant les neuf ans et demi que nous avons vécu sous le même toit. Le capitaine Frank O'Hara, mon frère, dont je n'entendais parler que quand il avait besoin d'argent, ou quand il était en prison, m'ap^prit, par un billet , qu'il était arrêté et détenu dans la maison de l'officier du shériff, dans la rue Stanhope, Clare-Market , pour une dette de 60 liv. , que son père, lord Tyrawley, av^it refusé de payer pour lui. M. Calcraft ,
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à qui je montrai sa note y se rendit suiviechamp à la prison ^ acquitta la dette , et ramena mon frère. Cest la seule fois qu^îl m^ait paru presque aimable.
Ju^^^^^ (^^
FfN DU PREMIER VOIiUME.