LETTRE LXI
I^ondres , 23 avril 17 —.
Madame,
. LVpoque de mon bénéfice approchant, il se trouva que le jour choisi pour ma représentation, était précisément celui qu'avait pris pour la sienne , mistriss Cibber : nous ne pouvions que nous nuire Tune à Fautre. L'opéra , d'ailleurs , donnait ce même jour : je priai mistriss Hamilton de me céder son lundi, et de prendre mon samedi. Comme elle avait peu de chose à attendre des loges, elle accepta
volontiers un arrangement qui , sans lui faire aucun tort, lui donnait le premier bénéiïce de Tannée.
Elle avait choisi les Reines rivales. Un très-mauvais temps nVmpécha pas le concours des habitués de la seconde galerie , d^être considérable. Cette partie de la salle remplie , elle fit admettre le surplus dans les loges, et jusque sur le théâtre, préférant judicieusement à des bancs vides , les deux schellings par tête que donnaient ces spectateurs. Mais la chaleur d^une salle remplie, venant à agir sur les vétemens mouillés de son noble auditoire, il s^en exhala des vapeurs qui notaient rien moins qu^aromatiques.
prêtant pas accoutumée à de pareilles émanations, je donnai la préférence à Feaude lavande, dont je baignai mon mouchoir, que je tenais devant mon visage. M. Ross, qui jouait Alexandre f me demanda pourquoi Statira se cachait le visage pendant qu^il lui rendait ses hommages. Je lui répondis que Finfection horrible qui régnait dans la salle me sulSbquait.
Le mutin personnage choqué de ma délicatesse , travestit mon propos, et alla répéter à
l^aimableRoxane, que je venais de dire que son fiûÀicpuait à faire trouver mal. Piquée de voir traiter ainsi de bons amis, qui avaient risqué leur vie en se mouillant pour elle jusqu'aux os, elle résolut de me mortifier à son tour.
Le lundi suivant, vers les six heures et demie , presqu'^au moment de lever la toile , elle me fit dire qu'elle ne pouvait jouer le rôle de lady Graveairs. Un pareil contretemps nécessitait quelques excuses au public, sur le retard qui en résultait. Ross, espiègle comme un écolier de Westminster (i), jouissait trop de Forage quHl avait excité, pour se prêter à Tapaiser. Smith s'était chargé du rôle de lord Foppington ; mais son effroi ne lui permit pas d'articuler un mot. En conséquence , lady Betty fut obligée de paraître avant le temps , avec tous ses felbalas , pour prier le public de prendre patience, jusqu'à ce que mistriss Vincent eûtpu s'habiller pour le rôle que mistriss Hamilton avait dû jouer.
(i) Les jeunes gens de cette école ont 4 Londres h plus mauvaise réputation. ( No/e du traducteur, )
Ma pétition fut couverte d^applaudissemçns; et j^eus tout lieu d^espérer que le public me vengerait. C^est, en eflFet, ce qui arriva à la représentation suivante. Mistriss Hamilton jouait le rôle de la reine dans le Moine espagnol, et moi celui d^Elvire. Sa Majesté Espagnole déploya toute la magnificence de ses pierres fausses, qui la faisaient comparer , par Cibber, à un buisson garni de vers luisans, parce que ses cheveUx étaient d^m noir foncé, et qu'elle ne portait jamais de poudre.
Dès qu'elle parut, elle fut saluée de sifflets, dont le ramage peu gracieux à toute oreille dramatique se prolongea fort long-temps.
Enfin , elle profita dW instant de calme, s'avança sur le bord du théâtre, et dit d'un ton ' de Démosthène , qu'elle supposait qu'on la sifflait, parce qu'elle n'avait pas joué pour le bénéfice de mistriss Bellamy ; mai»
qu'elle était bien aise d'informer le public que j'avais dit que ses auditeurs infectaient et sentaient la tripe. Cette éloquence fit sur le parterre un eflFet incroyable. On cria bis tout d'une voix, en ajoutant : Bien dit. Tripe; nom qu'elle a gardé jusqu'à ce qu'elle ait quitté le théâtre.
J^ai dit que M. Smith avait pris le rôle de Foppington. Cela me rappelle une anecdote qui montre sa présence d'esprit, et la promptitude avec laquelle il savait prendre avantage de la moindre circonstance, pour rendre son rôle plus piquant.
LWenture de mistriss Hamilton donna lieu à une conversation de foyer , où je dis assez légèrement : (( Je ne suis jamais deux heures )» de suite dans la même disposition d'esprit. )> Shakespeare et Rollin nous ont peint Cléo- )» pâtre sous les mêmes traits. »
M. Smith, qui était présent, ne laissa pas tomber ce propos, et se promit bien d'en tirer parti. Nous jouions ensemble les rôles de lord Foppington et de lady Betty-Modish. Aux excuses que je lui faisais dans la dernière scène , il répondit avec une grâce et une nonchalance qui convenaient merveilleusement à son rôle, par une révérence respectueuse ; ajoutant, avec un sourire :
« Madame, je vous en supphe, ne vous » donnez pas la peine de vous justifier; car M je ne m'étonne jamais que lorsque je vois >» une femme conserver deux heures de suite )» la même disposition d'esprit. C'est cette va-
» riété enchanleresse qui captiva le fameux )» Antoine y et lui fit croire que Ton pouvait^ » sans regret, perdre un monde, quand on » gagnait les bonnes grâces d^une Cléo- )) pâtre. )>
Je ne pus m'empêcher de rire de cet impromptu; et le public, sans être dans le secret, ]^applaudit vivement.
L'hiver devint plus lucratif pour le propriétaire, que la £itiblesse de sa troupe ne lui permettait de Fédérer, surtout le théâtre rival ayant alors Garrick, Mossop, Woodward, Cibber, Clive et Pritchard. A la fin de la saison, je me trouvai très^arriérée. Je devais à miss Meredith i,aoo livres; encore plus à Deard, Maison-Neuve et Lazare, pour une addition que jWais ^te à mes pierrmes.
Quelque obérée que je fusse, jWais une telle tépugnance à en parler à M. Calcrafl, que j'aimai mieux m'adresser à M. Sparks. Il s'estima fort heureux de me prêter qudqnes cen- &ines de guinées, prévoyant un retour qui les lui paierait au double (i).
(i) On ven-a plus bas que M. Sparks avait des Habons d'mtërét ayec M. Calcraft. ( Noéè du traducieur. )
L^éle n'eut rien d'agréable. Lord Tyrawley écrivit à sa femme, pour lui demander son consentement à Faliénation de la terre de Blessington, dont elle devait hériter à la mort de son frère, qui était d'une très-mauvaise santé. Elle me demanda mon avis. Je pensai qu'elle devait répondre par un relus, positif : son mari avait déjà disposé de toutes ses terres ; comme elle ne lui avait pas apporté de fortunC; elle n'avait, pour tout revenu, qu'une rente annuelle de 800 livres, mal pajée; et si le lord venait à mourir avant elle , elle n'aurait, pour vivre, que sa pension, comme veuve de général.
toidy Tyrawley suivit mon conseil, et j'avoue qu'il n'était pas tout-4-fait désintéressé ; car elle m'avait souvent promis de laisser, après sa mort, tout ce qu'elle posséderait à moi et à mes enfans. En conséquence, elle écrivit à son mari, « qu'elle connaissait parn faitement ses devoirs de femme, quoique I» mylord eût, jusqu'à ce moment, oublié ceux » de mari^ qu'ayant reçu de lui des preuves M incontestables du peu d'intérêt qu'elle lui »> inspirait, elle se croyait dans la nécessité M de songer à elle, pour ne pas se trouver ,
s MEMOIRES
M dans le cas où il vi^endrait à mourir, ré- » duite à un titre irlandais , dont au reste )> elle ferait bon marche, si mylord trouvait }> un amateur. »
Lord Tyrawley répondit : <f Qu'il Pavait j) toujours regardée comme une mauvaise » tête ; mais qu^il était bien convaincu que )> son cœur ne valait pas mieux. » Réponse qui fut , sur-le-champ , suivie de cette réplique : (( Mylord , je ne me suis jamais pi- )> quée d^avoir une bonne tête : quant à mon » cœur, comme il est depuis long-temps » en votre possession , je ne puis plus en ré- » pondre. » Cette épitre laconique le blessa au vif; il m^en fit honneur, quoique je nVn eusse eu connaissance que quelques jours après quelle eut été envoyée.
Je fis, dans le même temps, un petit voyage à Malmsbury, où une indisposition abrégea mon séjour, et mVmpécha d^aller à Bristol, comme je me Pétais proposé.
Un autre motif me rappelait à Londres. Il sVtait élevé de vife débats au sujet de Pélection de Windsor, dont M. Fox était représentant. Malgré les bienfaits dont le duc de Cumberland avait comblé cette ville , et les
secours qu^il avait prodiges aux nécessiteuse, les habitaus eurent Fingratitude de porter un inconnu en opposition à M. Fox, dont ils connaissaient les liaisons intimes avec le duc. Heureusement cette opposition futsans succès. Comme le voisinage était habité par un grand nombre de mes amis , qui avaient de Finfluence sur les votans , et qu^il me fkUait / voir en personne pour leur demander leur
voix, on me dépiêcha un exprès, et je me pressai dériver tout au travers du tumulte électoral. Sitôt que je fus à Windsor , je sollicitai sir Francis Délavai de nous déterrer un certain M. Nuthall, homme actif et remuant, rompu à tout le manège des élections : il avait fait offrir ses services à M. Fox, qui le remercia , à cause de sa partialité pour le député Paterson; en conséquence de ce refus, il s^attacha à M. Pitt, qui le fit depuis solliciteur du trésor, et récompensa sa fidélité par beaucoup dVutres émolumens.
Comme j'étais sur la porte d'une auberge, où j'attendais le retour de sir Francis , ayant auprès de moi le jeune Fox, un drôle, armé d'un bâton, vint à nous , faisant mine de vouloir porter un coup à l'enfant, et criant : Point
de Fox ! Heureusement , quelqu^«ui qui se trouvait derrière lui, le renversa assez à temps pour que le coup ne pût porter. Sir Francis arrivait au moment même avec M. Nuthall , et Ton s^assuradu coquin ; mais comme on jugea sa brutalité suffisamment punie par la violence du coup qu'il avait reçu, et par les meurtrissures que lui avait causées sa chute, on le relâcha sur la parole qu'il donna de ne plus se mêler de Félection.
L'eflGroi du jeune Fox fut si grand , qu'il en contracta une maladie , nommée la Danse de Saint-Vit f qui Tafiectait avec violence à la moindre contradiction , et qui le fit^souffrir pendant plusieurs années.
En retournant de Windsor à Hollwood, je pris à travers champ pour éviter Londres , et je me hâtai d'arriver , dans l'espérance de trouver bonne compagnie ; je ne rencontrai , à ma grande surprise , que le docteur Francis , qui était devenu partie de la famille. J'avais depuis l(mg- temps promis de faire une visite à Foote , qui occupait alors une des maisons de sir John Vanburgh, à BlackjHeath. L'occasion me parut favorable , et je
proposai au docteur de m^ accompagner le lendemain.
Il y consentît Nous montâmes à cheval , et nous trouvâmes notre célèbre Aristophane en compagnie de M. Murphy et dW auteur, nommé Clealand ; en attendant le dîner, notre hôte nous proposa d^aller voir la vente de la duchesse de Bolton, qui venait de mourir. On sait que le talent supérieur avec lequel elle jouait le rôle de Polly Peachum (i) Pavait élevée à ce haut rang. Je n^en étais que plus curieuse de voir le lieu de sa résidence.
Au moment de partir, il prit un scrupule au bon docteur. Un homme de sa robe paraître en public avec une actrice ! Il oubliait qu^il vivait chez moi, quMl acceptait volontiers une place dans ma loge, à Popéra, à la comédie, aux oratorio, etc. (2). Peu touchés de cette impertinence, nous laissâmes le timoré docteur remonter à cheval, et reprendre tristement le chemin d^HoUwood , en sacrifiant à son scru-
(1) Personnage de l'opéra du Gueux, de M. Gay.
(a) On a Yu que le docteur avait même traTaillë sans succès pour le théâtre : la pièce qu'il avait donnée sous le nom d'Eugénie, en 1763 , était la traduction de la Génie de madame de Graffigny. (Note du tr:aducteur. )
pule une bonne compagnie, un bon diner qu'il aimait encore mieux, d'excellent vin de Bordeaux qu'il ne haïssait pas, et la société d'un homme que recherchaient tous ceux qui aimaient l'esprit et la gaieté.
DE MISTRISS BELLAMY. l3