‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 64 sur 110 · LETTRE LXIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXIII

lo mai 17 <

A peu près à la même époque , M. Dodsley^ aussi intéressant par ses vertus privées que par ses talens littéraires, vint présenter à M. Rich une tragédie intitulée Cleone, Les situations en étailent fort touchantes ; des malheurs domestiques en faisaient le sujet, ce qui intéressait le public ensa faveur; mais le succès dépendait entièrement de Théroïne, dont je devais jouer le rôle, ce qui , vu Pétat actuel de . notre troupe, était un double titre de recommandation, car Ross et Smith étaient plus avoués par Thalie que par Melpomène.

M. Garrick et mistrissCibber avaient refusé 1 la pièce , je ne sais pour quelle raison : elle avait pourLint son mérite. Les aflPeclions de la société privée trouvent plus aisément le chemin du cœur, que celles des têtes cou-

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ronnees (i). Le langage en était simple; je résolus tfy conformer mon action. Cétait une tentative (jui en valait la peine ; du moins elle était nouvelle , et devait me laisser le mérite de ne rien emprunter d^'autrui. ^

Les soins que j^avais rendus à M. Calcraft avaient affecté ma santé et me faisaient désirer de différer la représentation; mais quoique je n^aie jamais cherché à me faire valoir par de semblables caprices, la crainte seule qu^on pût m^en soupçonner me fit acquiescer aux vœux de Tauteur.

Les nombreux amis de M. Dodsley y et surtout les gens de lettres , assistèrent aux répétitions de sa pièce; de ce nombre était lord Littleton , qui , malgré toute son amitié pour moi , laissa entendre à Fauteur que j^avaîs totalement pris à contre-sens le rôle important

(i) Ainsi n'en jugeaient pas les anciens , nos maîtres ea tous les arts. Ils pensaient avec raison que le malheur augmente d'intensité par le contraste d'une haute fortune qui Ta prëcëdé. Ils savaient que de grands intérêts fournbsent aux passions plus d'aliment et de ressort que les petites combinaisons qui remplissent une vie bourgeoise. L opînîon contraire compte aujourd'hui peu de partisans.

(No/e du traducteur»"^

de sa tragédie. Le public avait été si accoutumé aubrui t et au tumulte d es folles de théâtre, que, d'après Fétat de ma santé affaiblie par une indisposition réelle , on supposa que Touvrage n'aurait pas de succès.

Parmi ceux qui étaient venus voir notre dernière répétition , occasion où le théâtre était toujours fort encombré, j'aperçus avec surprise M. Metham. Comme nous ne nous étions pas revus depuis notre séparation , on jugera aisément que je n'étais pas à mon aise. Il ne justifia que trop mes craintes : armé d'une . effronterie supérieure , s'il est possible , à celle de Cibber , lorsque dans le rôle de lord Foppington il approche d'Amanda, et prenant une prise de tabac de l'air le plus dégagé, il s'approcha de moi avec un mélange d'importance et de facilité, et vint me faire des complimens sur ma beauté, plus angélique, disait-il , que jamais. Puis , se tournant vers un ami : « Ne suis-je pas , dit-il , un heureux mortel , d'avoir eu les bonnes grâces des deux premières actrices (i) , et en même temps des deux plus charmantes femmes de l'Europe? »

( i) Ou a vu que M. Metham , après sa rupture arec mis-

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La tournure de ce compliment , le lieu où il mutait adressé, le nombre des spectateurs , me causèrent une vive émotion : je fus sur le point de quitter la répétition et de m'^en retourner chez moi sans autre cérémonie.

Cette ridicule aventure me déconcerta au point., que la supposition qu^avaient faite Tauteur et ses amis devint, à leurs yeux , une certitude. Lorsque je vins à répéter: Tu ne tueras pas , le docteur Johnson me saisit as*sez vivement par le bras , en disant : Cest un commandement (1)9 il faut y mettre plus d^emphase. Comme je ne connaissais pas alors personnellement cet homme célèbre, j'avoue que je fus un peu choquée de la véhémence avec laquelle il communiquait ses instructions.

Ces diverses scènes augmentèrent tellement mon indisposition , qu'on me conseilla de ne pas paraître le lendemain dans un rôle où

triss Bellamy, ayait offert ses vœux à mademoiselle LeCoovreur. ( Note du traducieur. )

(i) Thou a HALL noi murder. C'est le mot 5^a//qui implique le commandemeut , et c'est celui que le docteur recommandait à Tactrice de prononcer avec une intention bien marquée. (Note du traducteur, ]

j^allais subir une si rude épreuve ; mais c^eût été jouer le public , qui m^avait trop honorée de ses bontés pour que je ne cherchasse pas à m'^en rendre digne. Je me résignai donc à toutes les conséquences, bien résolue à jouer le rôle d'après ma manière de le sentir.

Le lendemain comme j'étais sur le point de m'habilier , M. Dodsley m'aborda avec toutes les alarmes d'un cœur paternel , et prétendit qu'au jugement de ses amis et au sien , je ne visais pas assez à l'effet dans la scène de folie. L'^embarras d'un vésicatoire, que mon indisposition avait rendu nécessaire , joint à l'inquiétude inséparable d'un nouveau rôle , me fit répondre à cet estimable homme avec une vivacité qui me fit peine à moi-même. Comme actrice , lui dis-je , j'avais aussi une réputation à perdre ; et quant à l'ouvrage , M. Garrick avait prévenu le jugement du public , en disant hautement la veille , au café Bed-^ ford , que la pièce n'irait pas , et qu'elle était la plus mauvaise qu'il eût jamais vue. Après ce compliment , je le laissai regrettant beaucoup , m'a-t-il dit depuis , de m'avoir choisie pour l'héroïne de sa pièce.

La simplicité de mon costume répondit à

celle que je me proposais de mettre dans mon jeu «5 je quittai même le panier , qui m'a toujours paru extrêmement incommode.

La nouveauté a quelquefois des charmes irrésistibles. Je réussis dans ces deux points au-delà de mes espérances ; les applaudissemens furent universels , et je ne pus douter de mon triomphe quand j'entendis le docteur Johnson s'écrier: Je veux lui adresser des vers ! Lorsque je parus pour débiter l'épilogue , le public me fit un accueil plus flatteur encore que celui que j'avais déjà éprouvé.

J'étais si fatiguée le soir que je ne pus me rendre dans l'appartement de M. Calcraft. Le docteur Francis l'avait informé de l'opinion publique exprimée à la répétition : et mon indisposition lui faisant craindre un mauvais succès , il regarda ce manque d'attention de ma part comme une preuve trop certaine de ma déconvenue. Il ne tint pas à son impatience ; quoique malade encore , il parcourut la longue enfilade qui séparait nos appartemens, pour venir s'assurer lui-même du sort de Cléone. A peine venaîs-je de répondre à ses questions : cassez hierty que le docteur entrant hors d'haleine, lui apprit mon triom-

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phe et les circonstances qui en rehaussaient réclat.

Le lendemain , je reçus les complimens de tous nos amis , et entr^autres de lordLitdeton et de sir Charles Hanbury Williams : le premier me félicita de mon succès avec la plus grande chaleur , heureux , disait-il , de s'être trompé dans ses conjectures. M'adressant alors à sir Charles , je lui demandai s'il pensait qu'une folie violente eût produit le même effet. Sans me répondre , il me regarde avec des veux fixes • et semble vouloir s'élancer sur moi. Lord Littleton qui s'en aperçoit , me tire en arrière , et M. Harris , qui était assis à côté de son ami sir Charles , le retient sur le sopha , pendant que je me dérobe à sa furie. 11 était temps, car il avait déjà saisi un couteau qui se trouvait sur la table, et jurait qu'il allait m'en percer le cœur. .

Ce fut là la première marque de folie que donna sir Charles. En entrant, il m'avait fait son compliment de la meilleure grâce du monde. Il ne survécut pas long-temps à cette scène ; et jusqu'à sa dernière heure , il persista dans le dessein de me tuer.

Les représentations de Cléonc absorbèrent

1*1 U-^^'^ ^^^ grande partie de la saison ; elles auraient ' r duVé plus long-temps encore , si ma santé

^ ^ m^eût permis de jouer ; mais la vérité avec laquelle j^entrais dans la passion de mon rôle , était telle , qu^elle m^ôtait quelquefois la faculté de parler , quoique j^eusse la voix forte et étendue. Mistriss Clive m^écrivit une lettre de félicitation , suffrage qui me flatta d^autant plus , que je ne pouvais douter de sa sincérité.

Mon temps était alors très-précieux. Outre les lettres que j^avais à copier , j'avais des correspondans dans toutes les parties du monde où nous avions alors des armées , sur le continent , en Ecosse et eu Irlande. Pour surcroit de fatigue , les médecins ayant ordonné à M. Calcraft d'aller aux eaiix de Batb , pour fixer la goutte aux extrémités , j'étais obligée d'ouvrir toutes ses lettres particulières , et de lui en envoyer chaque fois la substance.

Le retour de sa santé fut celui de mes dégoûts , et je me promis bien d'insister , quand il reviendrait de Bath , sur un mariage public , et le paiement de toutes mes dettes.

Elles avaient pris un nouvel accroissement.

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Le printemps précédent , les plaintes répétées qui arrivaient de Farmce d'Allemagne, sur la mauvaise qualité des habits , bas et soiiliers , qu'ion fournissait aux soldats , m^avaient fait naître le désir de remédier à cette friponnerie. En conséquence , je pris les renseignemens nécessaires ; et trouvant qu'une addition d'un sou pour les chemises , et de 3 sous et demi pour les bas et souliers , serait suffisante, j'étais convenue avec le fournisseur de lui passer ce prix additionnel pour tout ce qui serait envoyé , en Allemagne , aux végimens dont M. Calcraft était l'agent. La conséquence de ce beau zèle fut qu'au bout de huit mois, je me trouvai endettée de neuf cents livres (i).

Lord Granby , de retour d'Allemagne, outre mon billet de bénéfice , m'en donna un de cent livres , et M. Fox un pareil ; ce fut là tout le fruit que je retirai de mon pa-

(i) L'auteur des Nuils anglaises attribue à mistriss Woffington un trait si semblable à celui-ci , qu'il y a lieu de croire qu'il a fait honneur à Tune de ces deux actrices de ce qui appartenait à Tautre. C'est une bizarrerie assez curieuse de leur destinée que cette rivalité prolongée audelà du trépas. {Note du traducteur,)

triotisme ; si ce nVst Thonneur de voir les sentinelles du parc s^arrêter pour me voir passer.

Une fausse nouvelle de la mort de lord Granby , parvenue à sa femme pendant qu^elle était en couches , la conduisit au tombeau. Cette mort fut pour moi un coup très-sensible; et ma douleur ne fit qu'^augmenter, en apprenant que ce faux bruit avait eu, pour cause la mort trop réelle de lord Down , tué lorsqu'il était en faction à la porte de la tente du général anglais. Parti en qualité de volontaire , il sVtait obstiné , par je ne sais quel caprice , à remplir , ce jour-là y les fonctions de simple soldat Lord Granby venait de lui envoyer son diner, qu'il partageait avec son camarade, lorsqu'un boulet de canon vint le frapper.

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