‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 83 sur 110 · LETTRE LXXXI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXI

Le lendemain, invitée par sir George Metham à aller chez lui voir mon fik qui était malade, j Y ^U^î dans laprès-midi. Je trouvai avec lui M. Macklin qui avait annoncé au baronet, comme une nouvelle positive, que je me mariais avec M. Woodward. Quand sir George me parla de ce bruit, je ne fis quVn rire, et je me contentai de répondre : Oui, sans doute. Il me pressa beaucoup de passer avec lui la soirée : mais j^étais attendue chez moi. Il mit dans ses instances tant de vivacité, que si j^'eusse été d^ accord (1), il aurait, je crois, été tenté dWblier le serment qui, à Cave , avait paru lui faire tant de peine* Me voyant décidée à m'^en retourna, i^nne parla de ce prétendu mariage qui nWait aucune vraisemblance. Soit qu^il feignit dajouter

(1) Ce mot e«t en français dans l'original.

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foi à ce propos , pour y trouver un prétexte à rinfraction de ses promesses^ soit que réellement il fût jaloux, c'est ce que je ne peux déterminer. Mais il contracta subitement une telle froideur, que je ne Pai revu que long'-temps après, lorsqu^il vint chez moi^ il y a six ou sept ans, pour me rendre quelque service.

J'ai souvent regretté qu'un homme et une femme ne pussent former une liaison sembla«ble à celle qui unit deux personnes du même sexe , sans qu'aussitôt le public ne leur supposât un autre objet. Je préfère , en général^ la conversation des hommes à celle des femmes. Celle-ci ne roule ordinairement que sur la toilette , qui ne m'intéresse plus , ou sur la médisance que je déteste.

Comme j'aurai souvent occasion de vous reparler de M. Woodward, il est à propos que je vous dise ce qu'il était dans sa vie privée. Son mérite, comme acteur^ est trop connu ^ur avoir besoin de mes éloges. U avait été élevé à l'école des marchands tailleurs, où bientôt il attira l'attention des mai-^ Ires, parla rapidité de ses progrès.

U montra de bonne heure du goût pour le

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théâtre y et son père ayant éprouvé des malheurs , il se décida à suivre cette carrière , plutôt que celle de TEglise, pour laquelle il avait été destiné. Il était d'une belle figure^ et fut recherché par des femmes légères, qui lui firent passer quelques années dans la dissipation ; chose d'autant plus étrange qu'ail avait naturellement Tesprit sérieux. Il était même si grave, que ceux qui ne le connaissaient pas particulièrement pouvaient le soupçonner d'une austérité voisine de la dureté.

L'étude perfectionna son intelligence. Il avait beaucoup d'instruction , qu'il ne cherchait jamais à montrer. On le trouvait trèsamusant, quand la société lui convenait. Dans le cas contraire, il était d'une extrême réserve. Il connaissait la valeur de l'argent; mais personne au monde n'était plus disposé à faire une action généreuse, quand l'occi^sion s'en présentait. C'est l'homme à qui j'ai connu le plus ie principes.

Etant encore mineur , il s'obligea à payer les dettes de son père; et quoiqu'il eût pu profiter de son âge pour se faire relever de cette obligation, il la remplit avec honneur.

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Deux fois il releva les affaires de son frère ; et se conduisit en filsi excellent^ à Pégard de sa mère, avec laquelle il demeura jusqu^à son malheureux voyage dlrlande. Voilà Fesquisse de son caractère. Vous peindre ses vertus, est une tâche au-dessus de ma portée.

Je dois ajouter que son sérieux , qui passait quelquefois pour de Torgueil, avait pour cause une infirmité corporelle, dont il a souffert pendant plus de vingt ans, et qui a fini par causer sa mort. On m^a assuré que, si une fausse délicatesse ne Teût pas empêché de faire connaître cette maladie à M. Bromfield, chirurgien en qui il avait une grande confiance, il eût pu en guérir, et parvenir peut-être à un âge aussi avance que ses contemporains Macklin et Yates.

Les personnes' qui ont a^dmiré ce grand acteur, seront probablement bien aises d^apprendre qu^il a autant de droits à leur estime, comme homme privé, qu^il en a eu à leur considération comme comédien. Je puis dire avec Hamlet : « A tout prendre nous ne verrons jamais son pareil. »

Comme vous prenez intérêt à tout ce qui me concerne, je me persuade que vous lirps^

avec plaisir ce tribut que j^ai cru devoir payer à la mémoire d^un homme si respectable, qui long -temps m^a servi de protecteur et de père. Des esprits défians ajouteront un autre titre à ceux que je lui donne. Le public ne juge en général que sur des apparences ; et quand ceux qui sont soumis À ses jugemens ne cherchent pas à le détromper, ils sont naturellement exposés à ses méprises. La manière dont je me suis fait connaître à vous me dispense , je crois , d^explications particulières sur la nature de ^amitié, qui, depuis cette époque, m^aunie à M. Woodward.

A la fin de Thiver, j^obtins du comte de Haslaiig la permission de faire , sur le continent , un voyage dans lequel rien ne wlm^ riva d^intéressant.

A mon retour, la maison de ma mère étant louée à des gens de qualité, je pris un appartement dans Rider-street , quartier Saint-James ; et me trouvant alors à même de prendre avec moi miss Wordley , je Tinvitai à y venir. Je vous ai déjà dit quMlevce avec . soin dans la maison du comte de Powys, par un père très-respectable, elle

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joignait au meilleur cœur du monde un esprit orne et très-brillant; ses qualités me Tayaient rendue très-chère: depuis qu'elle est mariée^ que, convertie au quakerisme, elle est deve- ''nue unecélèbreprédicante, je suis privée de sa société : cependant quand elle vient me voir, ce qui arrive quelquefois, je retrouve encore son enjouement, et je ne peux m'empécher de regretter les momens de gaieté que nous avons passés ensemble.

Un M. Woodifield vint , dans ce temps-là , me demander le paiement d'une somme considérable pour du vin de Champagne rouge, qu'à la prière de M. Calcraft , j'avais envoyé de sa part à lord Granby, en Allemagne. Je reçus une demande pareille de Sinmore pour du vin de Bordeaux, que j'avais indiscrètement demandé par écrit, pour M. Calcraft, pendant que je demeurais dans Parliament-street. Je ne pouvais me croire obligée de payer de pareilles dettes , et je ne répondis point aux demandes. On intenta deux actions contre moi.

En conséquence , un soir que je me préparais à aller à l'Opéra, je ftis honorée de la visite de deux sergens, qui me prièrent

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ti^aller faire avec eux un tour de promenade. Il mutait difficile de contester la créance de M. Woodifield : mylord Granby était en pays f^tranger, et je lui avais trop d'^obligations pour lui écrire à ce sujet.

Lorsque j^entrai chez Tofficier du shérif, celui-ci, me voyant mieux vêtue que ne sont ordinairement les personnes qu^onlui amène, et ayant reconnu le son de ma voix , reçut ia promesse que je lui fis de régler, le lendemain, Faffiiire de M. Woodifield. Pour Tautre demande , je donnai caution, décidée à soutenir le procès, afin, d^une part, de mettre en cause M. Calcraft , et de Tautre , de voir jusqu^à quel point je pouvais compter sur la protection que m^assurait ie nom du comte de Haslang; car quoique je ne demeurasse point chez lui , jetais réellement sa femme de charge , et je restai sur la liste de sa maison jusqu^à sa mort ; mais je n^ai profité qu^une seule fois de cette sauvegarde. Pendant Tinstruction de cette affaire , j'envoyai chercher Willis , commis de M. Calcraft , auquel je fis' des remontrances sur •cette nouvelle indignité de son maître. Maift^ je ne pus rien obtenir.

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Ces demandes inattendues m^obligèrent encore à recourir au bon M. Heame, qui, sur^ le-champ, m^aida de sa bourse. Cette dernière somme porta à six cent quarante livres la totalité de sa créance , parce qu^indépendam* ment de tout ce qu^il m'^avait prêté, il avait retiré quelques bijoux que j^ais laissés chez. M. Maclewain de Dublin, lors de mon dernier voyage en Irlande.

Entre autres objets, était une tabatièi^ dW, émaillée , que m^avait donnée la belle comtesse Kildare, depuis duchesse de Leins* ter, et qui, à raison de cela, mVtait trèi^pré* deuse. C^est la seule chose de prix dont j^aie jamais regretté de me défaire, et je ne Taurais pas engagée, si je n^eusse été presque •ûre de pouvoir la retirer. Ce dép6t , avec trois ou quatre dividendes, et quelques billets pour mcm bénéfice , sont tout ce que j^ai jamais pu payer de cette grosse dette , que je me croirais bien heureuse de pouvoir acquitter.

La facilité à concevoir de trop brillantes espérances, m^a jetée dans beaucoup d^embarras; j^ai du ce défaut au bonheur que jVvais eu de rencontrer de rares et précieux amis,

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tels que les deux miss Meredith, miss Saint- Léger, miss Conway, lady Tyrawley, mistriss Cracroft, et enfin M. Woodward, dont l'ancienne passion sMtait changée en une douce amitié; mais j'ai été assez malheureuse pour leur survivre a tous.

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