LETTRE LXXX
Je crus alors ma personne en sûreté, et mes affaires en règle , à Texception de celle de mon obstinée créancière. Je n^étais pas même inquiète à regard de celle-ci j convaincue qu^elIe aimerait mieux recevoir, chaque année, la somme convenue , que d^enireindre le droit des gens y en faisant arrêter la domestique d^un ambassadeur étranger. Le paiement de TaD-* pée courante ne devait écheoir qu'en avril» et j'étais sûre de pouvoir le foire avec le produit de mon bénéfice. Je ne voyais donc sur ce point aucunsujet d'inquiétude; j'eus, d^leurs y la satisfaction de voir que, malgré le départ subit que j'avais effectué au milieu de la saison, je n'avais rien perdu de la faveur publique; car le jour même que l'on eut annoncé la pièce dans laquelle je devais joner, toutes les places de la salle furent retenues.
Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que
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le sort ne m^avait offert qu^une tranquillité trompeuse et éphémère. La personne qui con* duisait ma maison pendant que je demeurais en Germyn-street, et en qui j^avais toute confiance, sVtait approprié Targent que je lui donnais pour faire ma dépense, et, en me présentant de faux mémoires acquittés, m^avait fait croire que tout était payé. Je me trouvai, par cette friponnerie, devoir environ deux cents livres de plus que je ne croyais. Ma femme de chambre , avec le produit de sa mauvaise foi, sVtait procuré un mari suisse qu^elle avait suivi dans son pays.
Ce contre-temps m^attira plusieurs visites désagréables, desquelles, pour me débarrasser , je fus encore obligée d'^avoir recours au bon M. Hearne. Il me prêta de Pargent ^ avec lequel je payai ces mémoires. Il me semblait qu^enfin je n^avais plus de réclamation à entendre ; je me trompais. Lors du renou-vellement de mon sauf-conduit, je Tavais envoyé à signer à M. Deard, à qui je devais environ dix-sept livres* Je ne lui demandais cette signature que pour la forme; car, comme jV vais acheté pour des sommes considérables^
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tant chez son père que chez lui , je m'occupais peu de cette bagatelle.
Au lieu de signer le sauf-conduit, M. Deard me fît dire qu'il viendrait me voir. Il vint, en effet, le matin du jour où je devais reparaître en public : on lui dit que j'étais occupée, et que je ne pouvais le recevoir. Mais il insista; et comme , jadis , if m'avait souvent prêté des diamans , je crus qu'il voulait me parler de quelque chose de ce genre. Jugez combien je fus effrayée et surprise , lorsqu'il m'apprit qu'il avait à me demander cent et quelques livres poui<une paire de boucles d'oreilles qu'il m'avait prêtée autrefois, et qui, me dit-il, était en gage chez M. Watson, dans Grect&-strectleicester-fields.
La tête de Méduse, aperçue tout-à-coup, m'aurait fait moins d'impression. J^avais emprunté ces boucles d'oreilles avantmon départ de Londres; et lorsque je n'en avais plus eu besoin, je les avais renvoyées par une ptfsonne à qui je croyais pouvoir me fier. Mais je vois qu'elle avait été assez malhonnête pour les mettre en gage. M. Deard me dit qu'il était convaincu que je n'avais rien su de cette affaire , mais cela n'empêchait pas que je ne
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fusse responsable des boudes. Si je les avais reportées moi-même , comme certainement j'aurais dû le faire, je me serais épargné cette (hcheuse perte.
Ce qui ajoutait à la bizarrerie de Taffaire, c'est que , lorsque j'avais fait présenter mon premier sauf-conduitàM. Deard, il Pavait signé sans difficulté pour la petite somme que je lui devais. La misérable qui s'était permis cet abus de confiance , était fort riche lorsqu'elle s'en rendit coupable. Quand je découvris son infidélité, elle était morte depuis quelques mois : elle m'avait précédemnient emprunte une montre enrichie de diamans qu^elle avait . pareillement mise en gage. Par égard pour sa jeunesse et sa famille , je ne l'avais pas poursuivie.
U me fallut payer ces boucles d'oreilles ; je m'adressai de nouveau à M. Heame; ce digne homme vint sur-le-champ, et arrangea l'affiiire : mais il fit à M. Deard de justes et sévères reproches , tant sur le silence qu'il avait gardé si long-temps, que sur le jour qu'il avait choisi pour former sa demande. Le créancier s'excusa sur la crainte qu'il avait eue de m'affliger en m'écrivant pendant mon
la dernière , et prouve assez que la moindre improbation de son opinion sur les afiEùresda théâtre , suffisait pour encourir son inimitié. Lorsqu''on monta la pièce de Barberousse,le costume qu'avait choisi Garrick était si étrange, que mistriss Clive, entrant au foyer, ne put s'empêcher de dire : Hé, bon Dieu! qu'est-ce que ceci ? Je déclare que c'est le royal allumeur de lampes.
Cette plaisanterie fit rire quelques personnes , entre autres, moi. Mais elle fit perdre à mistriss Clive la bienveillance du directeur, qui sacrifiait tout à sa vajoité. £t malgré le mérite éminent de cette actrice, il n'a paskissé échapper une. occasion de la mortifier et de déprimer son talent.
Miss Eliot, jeune et très-belle femme, douée de grandes dispositions , était en possession de tous mes rôles comiques, excepté celui de lady Townley. Juliette, et deux ou trois autres , me furent rendus par miss Mackhn. Mais je n'avais pas beaucoup d'oc-^ *cupation au théâtre. J'en étais moins fâchée que je ne l'eusse été jadis , mon service chez son excellence le comte de Haslang
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occupant une partie considérable de mon temps.
M. Beard m^apprit un soir, qu^on devait jouer par ordre ^ le jeudi suivant, Coriolan. Je lui observai quMl mMtait impossible de me remettre en un jour à un rôle aussi long que celui de Véturie. Il me répondit qu^il fallait absolument que je le jouasse , parce que jetais nominativement demandée. Cette distinction était flatteuse ; elle exigeait que j'employasse tous mes soins pour y répondre. Mais le désir même que jWais d'^exceller, me rendit plus imparfaite; et je sentis, avec humiliation, que de ma vie je n'avais si mal joué. Ce qui rendait cette chute plus remarquable, était le succès que j'avais toujours obtenu dans ce rôle ; on le regardait comme im de ceux où j'avais le plus d'avantage. J'avoue, à ma honte^ que jamais actrice n'a si complètement mas^ sacre {t) une matrone romaine , que je le fis ce jour-là.
J'éprouvai un second affiront dans le rôle de lady^ Townley. Comme il m'avait toujours fait honneur , .si la pièce eût été annoncée
(i) Ce mot est en français dans roriginal.
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d'aune manière convenable , il y a lieu de croire que la chambrée eût été brillante. Mais elle fut substituée au lieu dHine pièce en musique, à raison de Tindisposition d'aune chanteuse, et il s^ trouva peu de monde.
M. Woodward avait alors dissous la société qu'il avait très -mal à propos formée avec Barry. Il avait, comme je Tai dit, amassé, à force de talent et d'économie, une somme de onze mille livres. Une querelle qu'il eut avec Roscius,qui ne supportait point de rivaux, l'engagea à aller en Irlande, où, après quatre ans de travaux et de soucis, il perdit jusqu'à sa dernière guinée, et se trouva, de plus, chargé de sa part des dettes de la société. D commença, à cette occasion, un procès à la chancellerie, contre son associé, et revint en Angleterre.
L'hiver suivant, il s'engagea au théâtre de Covent-Garden,où ses succès furent très-utiles aux propriétaireSé On savait que cet excellent acteur avait jadis été mon admirateur; on ne manqua pas d'attribuer au même sentiment l'attention dont il parut m'honorer. La mau-* vaise santé de miss EUiot l'empêchant souvent
de jouer , presque tous mes anciens rôles me revinrent; ce qui fit que nous paraissions en général , M. Woodward et moi, dans les mêmes pièces.
Malheureusement pour moi, il j avait quelque mésintelligence entre celui-ci et le directeur , quoique jadis ils eussent été fort liés. La préférence que semblait m^accorder M. Woodward me fit encourir la disgrâce de M. Beard : ce dernier avait épousé une fille de M. Rich , autrefois mon amie , mais qu^à la prière de M. Calcraft, j^avais cessé de voir. Ce fut un motif de plus qui éloigna de moi le directeur : je n'ai jamais pu en supposer d'autres au changement de sa conduite, qui , jusque-là , avait été pour moi pleine d'amitié.
Sir George Metham vint enfin à la ville. Aussitôt après son arrivée, il me pria d'inviter à dîner M. Cracrofk et M. Forrest, pour convenir des préliminaires de la vente qu'il avait le projet de faire, et avec le produit de laquelle il se proposait de payer mes dettes. Mais la fortune n'était pas réconciliée avec moi. M. Cracrofl, parmi toutes ses connaissances, ne put trouver un acquéreur qui voulût pren-
dre la terre au prix indiqué. Mes espérances se trouvèrent ainsi frustrées. Sir George ne tarda pas à former une liaison qui lui fit oublier ses promesses.
Miss Wordley débuta, le jour même de mon bénéfice, par le rôle de Tag dans Miss in her Jeens ( pièce de Garrick ).
La recette de cette représentation fot la plus considérable qu^on eût encore connue. Cependant mes grands billets dUor manquèrent : je ne reçus que cent livres de lord Holderness, cinquante du général Monkton, et autant des lords Granbj et Pigot, outre cinquante en un billet, sous enveloppe, que j^ai souvent cru m^avoir été adressé par M. Woodward.
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