LETTRE LXXXIII
i5 octobre 17 — .
Sitôt que M* Fox, et quelques autres personnes qui avaient diné avec moi , furent partis, je me préparai à aller au jeu de son excellence ; mais en traversant Jermynn-street, je rencontrai le frère de la misérable. Tout essonfiSé d^avoir couru pour me joindre, il kn^apprit qu^un homme, jqui parut à Finstant, était porteur d^un ordre contre moi, à la requête de sa sœur. J^aurais supporté , je crois, avec courage cet affront , sHl fài venu seul ; mais encore émue de celui que j Wais reçu le matin, je tombai sans connaissance au milieu de la rue.
Si j^avais conservé ma présence dVsprit , et que j^eusse eu quelque connaissance des lois , j^aurais sauvé ma liberté, du moins pour ce soir; car les gens qui m^arrétaient avaient, dans leur précipitation , oublié le mandat, ce qui rendait Farrestation nulle ; mais peu-
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dant mon ëv«inouissement, un d^eux courut le chercher. Vous voyez par- là, d^une part^ combien il importe, dans ces occasions, de ne pas perdre la tête; et de Fautre, combien il est utile aux gens qui ont le malheur d^avoir des dettes, de savoir ce que peuvent contre eux , à la demande de leurs créanciers, les organes de la loi. J^ai souvent regretté qu'ail n^ eût pas en Angleterre une loi pareille à celle qui , en Ecosse , met en liberté le débiteur quand il a lait un abandon général à ses créanciers : par ce moyen , les prisons se vident , et le créancier reçoit du moins une partie de son dû; tandis que, dans le* cas contraire, tout ce qui reste au débiteur est consommé pendant sa détention. La douceur de la loi aide Tindustrie à se relever ; et je dois* dire à Fhon-neur des Ecossais , parce que j^ai eu occasion de m^en convaincre pendant le séjour que j^'ai fait chez eux , qu^ils joignent à cette indulgence rhonnêteté la plus scrupuleuse.
Je fus conduite, toujours évanouie, chez un officier du shérif, dans Stauhope-street , Claremarket; estait présisément celui chez qui avait été mené mon frère , le capitaine CHara , comme je Tai dit précédemment. Je
fus si long-temps à reprendre mes sens, que le chirurgien qu'on avait envoyé chercher pour me saigner , craignit pour ma vie. Heureuse si, même alors, cette crainte sMtait réalisée! Je peux dire, comme Mathilde : « Si quelque )> bon ange m'eût ouvert le livre du destin, )) et laissé voir ce que devait être ma vie, mon w cœur se fut brisé à Taspect de tant de maux )) que je devais éprouver encore. »
La maîtresse de la maison n'était pas dépourvue de toute sensibilité. Mon vêtement , ma' qualité d'actrice , surtout mon titre de sœur de son ami le capitaine, qui avait été long-temps son pensionnaire , lui inspirèrent plus d'intérêt, plus d'attentions, qu'on n'en trouve, pour l'ordinaire, en de pareilles demeures. Elle envoya chercher ma femme de chambre, et empêcha qu'il sefit du bruit chez elle , pendant cinq jours que je restai comme stupide et insensible. Ma domestique, pour reconnaître l'obligation dont elle me croyait redevable à ceux qui envoyaient savoir de mes nouvelles, conduisait à l'office tous les domestiques qui arrivaient , et les régalait de ce qu'ils voulaient prendre. Cette
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politesse ne laissa pas que d^ajouter à mes dépenses. • '
Le sixième jour , la maîtresse de la maison vint me trouver, et me dit que le mandat allait revenir (i) le lendemain , et que si je ne vou» lais ni boire , ni manger , ni me procurer un habeas corpus, on me transporterait morte à Newgate. Le nom de ce terrible lieu me fît frissonner; toutr-à-coup, comme élcctrisee,je sortis de mon insensibilité, et je demandai ce
(i) n suffit , pour obtenir le warrant ou mandat d'arrêt, que le créancier affirme par serment sa créance. Le mandat s'exécute alors provisoirement , et le débiteur est conduit cbez un officier du sbérif , où , à moins qu'il ne donne caution de sa personne , il reste pendant quelques jours. Dans cet intervalle, le mandat est présenté au juge, qui examine s'il est régulier : sur son pua , on l'exécute définitivement , en traduisant le débiteur dams la prison publique : celui-ci, en vertu d'un habeas corpus qu'il obtient sur requête, au lieu d'être détenu avec les malfaiteurs, etc.» est conduit à King'sbench (banc du roi) , grande enceinte à peu près pareille au Temple de Paris. Le créancier est obligé de fournir chaque jour, pour la subsistance du prisonnier, quatre pences (huit décimes de France), qui doivent se trouver comptés tous les matins chez le concierge. La caution de la personne ne devient caution de la dette que lorsque le débiteur ne se représente pas dans le temps indiqué . ( Note du traducteur. )
qu^il y avait à faire. Il fallait, me dit-elle, charger un procureur de m^avoir un fiabeas, et en même temps faire retenir un logement dans Penceinte de EongVbench. Son fils, ajoutaitelle , était procureur ; il était en bas , et ne demandait pas mieux que de m^ctre utile ; elle observait, en finissant, que les gens de loi notaient pas dans Tusage devancer de Targent pour leurs cllens; cependant, ils n^exigeaient pas qu^on soldât sur*-le-champ leurs mémoires, surtout quand le débiteur était bon, comme ce devait être le cas de quelqu^un qui avait assez de crédit pour devoir à un seul créancier douze cents livres. Surprise à ces mots, je la priai de s^expliquer. Telle était , me dit-elle , la somme pour laquelle on avait pris un mandat contre moi.
Je ne savais véritablement quel parti prendre.^Il ne me restait que quelques guinées. Le comte était trop malade pour que je pusse songer à Timportuner de- mon affisiire; d^ailleurs, ma femme de chambre , aussitôt qu^elle avait su mon aventure , avait fait dire à son excellence que jWais fait une chute qui m^empécherait de me rendre chez lui, et je ne voulais pas démentir son rapport.
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M. Woodward était absent , ainsi que presque toutes les personnes dont j^aurais pu attendre quelques secours. Vhabeas corpus ne devait pas, me dit-on, coûter plus de cinq à six livres; mais le logement dans KingVbench serait fort cher; et il fallait, en outre , que je trouvasse des cautions acceptables.
Je commençai alors à examiner à qui je pourrais m^adresser. J'^avais connu mistriss Stacie , lorsque son mari tenait une auberge à Stlhon ; ils avaient transféré leur établissement aux armes de Bfedfort , dans Covent- Garden : dans de fréquens séjours à Stilton , j^avais pris pour elle beaucoup d^amitié , et depuis jVvais servi de marraine à trois de ses enfans.
En conséquence de cette liaison, je lui fis demander douze guinées , que je croyais devoir suffire pour m'acquiller dans la maison où jVtais : à mon grand étonnement, il m'en coûta le double ; de façon que je payai amplement les prévenances de mon hôtesse.
Mistriss Stacie vint sur-le-champ me trouver, et ne put retenir ses pleurs en nie
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voyant dans cette position : son mari hii avait remis un billet de banque de vingt livres, qu^elle me donna; et comme on lui dit que jWais obstinément refusé de manger, sitôt qu^elle fut rentrée elle mVnvoya pour souper ce quelle avait de meilleur dans sa maison.
Ma mère , lors de cet événement , était dans Oxfordshire , et miss Wordley à Richmond , où elle avait pris un engagement au théâtre ; mais celle-ci, instruite par une lettre de ma femme de chambre, accourut sur-le-champ, et m^apporta tout Fargent qu^elle put trouver à emprunter , ce qui me fut fort utile pour payer le mémoire de mon hôtesse.
En retour des politesses de celle-ci, je Finvitai à partager le souper que m^avait envoyé mistriss Stacie. Après le repas, pendant lequel elle, me nomma toutes les personnes qu'elle avait eu Thonneur de loger , elle me demanda si, pour me distraire, je voulais qu^elle me chantât ime chanson; elle passait, disait-elle , pour avoir une très-belle voix. Cette singulière proposition, jointe àun maintien bizarre , à une figure extraordinaire, frappa tellement mon imagination , que je