B MÉMOIRES
partis d^un violent éclat de rire. Miss Wordley ^ toujours prompte à s^alarmer pour moi , crut que j^allais avoir une attaque de nerfs. Je la rassurai, ainsi que la dame, qui, à sa grande satisfaction, nous donna un échantillon de y ses talens, nous disant quVlle était sûre que , comme j^aimais la musique, je devais être con* tente de sa voix.
Le ménoe soir, M. Woodward, de retour à la ville, mVcrivitpour demander à me voir. Je le priai de n^en point prendre la peine , ajoutant que je lui serais obligée s^il voulait m^ faire retenir un logement dans.KingV bench, et être une de mes cautions; M. Stacie m^avait offert d'être Tautre. Il y consentit surle-^hamp. Je commençai donc à me tranquilliser , quoiqu'on m'eût assuré que, malgré la faculté que j'avais d'entrer à King'sbench, je devais aUer en prison.
Le lendemain , M. Thomas , alors conunis de lord Mansfield (i^me conduisit lui«-méme au Warden. M. Marsden vint obligeamment me recevoir à sa porte, et me conduisit dans le parloir. Mon procureur avait été le
(i) Juge de la juridiction du banc du roi.
matin , avec M. Woodward et M. Stacie,pour tout régler; le marshall, par conséquent, était averti, et je trouvai en arrivant un déjeuner prêt
Cette grande affaire arrangée, je me rendis à un vilain petit appartement qu^on avait retenu pour moi, dans une maison appartenante au moulin à vent, dans Saint-George-Field, lieu rendu célèbre par Shakespeare, qui Ta fait nommer par le juge Shallow, dans la se* conde partie d'Henri IV. Je devais, pour ce misérable logement, payer deux guinées par semaine. On avait eu si peu de temps pour m'en chercher un, qu'on avait pris le premier qui s'était offert.
M. Marsden me conduisit , avec beaucoup de poUtesse , à ma nouvelle demeure. Lorsque nous j fûmes assis , je fus étonnée de lui voir tirer une grande bourse pleine d'or. Il me la présenta , m'invitant à m'en ser^ vir pour mes besoins actuels , et à la lui rendre quand je jugerais à propos. Pour m'engager à l'accepter, il observa que j'avais dû dépenser beaucoup chez l'officier du shérif ; la maîtresse de la maison, avec toute sa politesse, faisait ordinairement payer, à
25o MEMOIRES
ses hôtes sa complaisance. Je lui dis alors ce qui mMtaît arrivé chez elle; mais je le priai de trouver bon que je n^acceptasse point son offre. Je n^en avais, pour le moment, aucun .besoin. Il prit alors congé de moi, et me pria, en sVn allant , s'il me fallait quelque argent, de le lui faire savoir.
Lorsqu'il fut parti , je ne pus m'empêcher de témoigner à miss Wordley , qui m'avait accompagnée dans ce court voyage > ma surprise de cette extrême obligeance. Bon , me dit-elle , je m'étonne à mon tour de votre simplicité. Vous pouvez être sûre que cette offre vient de M. Woodward. Comme vous avez souvent refusé ses secours, je vois qu'il aura pris cette méthode pour vous obliger , sans courir les risques d'un refus.
Le soir , celui-ci vint me voir. Il me conseilla d'écrire au procureur-général , mon honorable ami M. Yorke , pour le consulter sur mon affaire. M. Woodward , dans cette visite, ne m'ayant offert aucun secours, je ftis persuadée que miss Wordley avait deviné juste, et je dois avouer qu'elle avait une iùlelligonce et une sagacité peu commîmes.
Le lendemain , je la priai de porter une
DE MIStRISS BELLAMY. 25 i
lettre à M. Yorke. Ce digne homme , aujourd'hui TQbjet de mes regrets, m'écrivit surle-champ dans les termes les plus obllgeans, qu^il examinerait mon affaire avec attention, et qu^il ferait tout ce qui déjpendrait de lui pour me tirer d'embarras. Mais, comme on ne pouvait rien faire jusqu'au mois de novembre, il me priait d^agréer les billets de banque inclus dans sa lettre , pour me tenir lieu de ce que sa" sœur, lady Anson, sVtait proposé de me laisser, si la mort ne Teût enlevée subitement. Il me conseillait , au reste, si ma créancière ne voulait pas composer pour ma dette , de soutenir le procès , persuadé que le jugement serait rendu en ma faveur. Mais Taffaire pouvait rester long-temps pendante; et son excellence le comte Haslang étant avancé en âge , je me trouverais , s'il venait à mourir, privée de sa protection. — La politesse des expressions ajoutait encore au mérite des conseils et à la richesse du présent. La grâce du bienfait doubla ma reconnaissance.
Voyant qu'il fallait me résigner à ma position, et que beaucoup de temps devait sVcouler avant que je pusse rien faire pour en
sortir J'envoyai miss Wordley me chercher un autre petit appartement. Quoique, par la gé- . nérosite de M. Yorke ^ je me trouvasse propriétaire de deux cents livres , il était clair que Tintention du donateur était que je me servisse de cette somme pour composer avec ma créancière , si elle voulait s'y prêter. Deux chambres plus propres et mieux meublées composaient mon nouveau logement, qui ne me coûta que douze shellings par semaine.
DE mSTRISS BBLLAMY. 253