‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 99 sur 110 · LETTRE XCIV · texte numérisé non relu

LETTRE XCIV

29 janvier 17 •

Mon second fils, devenu majeur, arriva alors de France. L'aîné, ayant obtenu un congé, revint aussi en Angleterre. Quelques explications qu'ils eurent entre eux, sur les engagemens qu'ils avaient pris l'un pour l'autre, amenèrent une querelle dont le résultat pensa être un duel. Mes larmes et mes instances prévinrent seules cet horrible combat, qui eût mis le comble à mes malheurs.

Henri, peu de temps après son arrivée, tomba entre les mains des fripons; et ayant perdu au jeu beaucoup d'argent, fut de nouveau obligé de s'absenter. Un ami lui fit obtenir une commission au service de la compagnie des Indes; il partit pour le Bengale. Son fi:ère s'était lié avec un officier, honmie extrêmement dérangé. Ils se prêtèrent leurs noms l'un à l'autre, et n'eurent ainsi que trop de facilité à contracter des dettes. Bientôt le

capitaine Metham se vit contraint de retourner à la Jamaïque.

 Tinstant de son départ, une jeune femme vint me trouver avec une lettre de lui. Il la recommandait à ma bienveillance, et m^assurait qu^elle avait, dans ce moment, les plus grands droits à sa tendresse.

Je n^étais pas dans Faisance; mais j^eus pitié d^une personne qui me parut plus malheureuse que moi. Je promis de lui donner chaque semaine quelque petite chose; mais je ne pus continuer long-temps cette libéralité.

A Fexpiration du terme que prennent ordinairement les exécuteurs testamentaires pour régler les intérêts qui leur sont confiés, j'^allai voir ceux de M. Woodward. Quelle fut ma surprise, quand ils me, dirent qu^il n^ avait pour moi ni argent, ni espoir d^en obtenir! Je devais, ajoutèrent-ils, m^adresserà M. Willet, leur procureur : ils lui avaient transmis tous leurs pouvoirs.

Etonnée de cette réception, je priai un ami de M. Woodward d^aUer voir M. Bromfield; mais celui-ci ne voulut rien entendre. Je lui écrivis sans succès; mes lettres furent renvoyées à M. Willet. Enfin , j^allai voir cet im-

portant personnage, qui me traita avec une insolence que je n^avais jamais éprouvée.

Lorsqu^en définitif, je lui demandai quand je pourrais recevoir quelque chose, il me dit que je n^avais rien à attendre; que les exécuteurs avaient autant de droit que moi à Targent, s'il sVn trouvait; et que si j^en touchais, je le gaspillerais sur-le-champ.

Il mMtait aussi inutile de contester avec lui que d'insister auprès des exécuteurs. Ils me renvoyèrent constamment à Tobstiné procureur.

Je me vis donc encore une fois , sans aucune faute de ma part, déçue d'une espérance aussi légitime qu'il était possible d'en concevoir. Jetée dans de nouveaux embarras, je renvoyai Orgell, ce fidèle domestique qui me servait depuis long-temps; et je quittai mon appartement au premier pour monter plus haut dans la même maison (i). Je n'avais pas même de quoi payer les loyers déjà échus.

(i) Les maisons de Londres sont toutes très-petites et n'ont que deux étages. Le second n'est , pour l'ordinaii^ , occupe que par des i)ersonnes gênées dans leur fortune. Dans ce pays où , plus que partout ailleurs , c'est presque

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Mon fik Metham avait promis de m'envoyer de TargeDt de la Jamaïque ; mais je ne pouvais le recevoir de quelque temps. L'honnête fiUe qui me servait aima mieux partager ma détresse que de me quitter. Je devais quelque argent au frère de M. Woodward ; j'en devais à une boutique du voisinage, où Ton me fournissait tout ce que je consommais, excepté le pain et la viande. J'avais donné pour cette dernière somme un billet, et l'on me menaçait de me faire arrêter. Cette dette était, pour nous, un double malheur, parce qu'outre l'inquiétude qu'elle me' causait, elle nous privait de tous moyens de subsistance, et nous réduisait aux derniers besoins.

Je me défis successivement de tout ce qui pouvait me produire même un shelling. La pauvreté , avec toutes les horreurs qui marchent à sa suite , commença à m'envelopper. Je n'avais pas un ami à qui je pusse m'adresser. Sir George Metham m'avait donné quel-

un devoir que d'être riche , on attache une sorte d'humiliatioti à habiter le second plutôt que le premier étage d'nne maison. {Note du traducteur.)

mains , je me perdais , absorbée dans mes tristes pensées , stupéfiée par la douleur et les réflexions sans suite qui se pressaient dans mon imagination.

Souffirez qu'icijem^arréte pour contempler avec vous la vicissitude des choses humaines. Voyez votre amie que, jadis, environnaient Faisance^la considération , la gloire , réduite au dernier degré de Tinfortune , en proie à la faim , aux outrages , au désespoir. Voyez-la prête à franchir le seuil de Téternité, et à se présenter, sans en açoir reçu V ordre, devant son Créateur. Ce souvenir me fait encore frissonner.

Je restai, pendant quelques minutes, dans cette pensive attitude; je calculais Papproche de la marée; j^accusais sa lenteur, lorsque, pour me servir des termes de Thompson, il plut à cette suprême intelligence qui gouverne les mondes , et dirige le mouvement de tout ce qui les remplit, depuis Fastre qui brille dans les cieux , jusqu^au grain de sable qui roule à nos pieds , de m^arrêter au bord du précipice , et de me sauver de ma ruine.

Une voix que jVntendis au loin me tira

tout-à-coup de ma rêverie. Autant que j^en pus juger, car je ne voyais personne, c'était une femme qui parlait à son enfant. <( Comment, disait-elle d'une voix douce et d'un ton plaintif, comment pouvez-vous, mon cher, crier pour avoir du pain, quand vous savez que je n'en ai pas un. morceau à donner à votre père mourant? Mon Dieu! mon Dieu ! s'écria-t-elle ensuite avec toute l'amertume d'une profonde douleur, y a-t-il un malheur égal au mien? Mais ta sainte volonté soit faite! »

Les derniers mots de cette touchante exclamation, comme une étincelle électrique, frappèrent mon cœur découragé. Je sentis l'avertissement que Dieu, dans sa bonté, voulait bien me donner. Effrayée du crime que j'allais commettre, je fondis en larmes, répétant dans la sincérité de mon ame la phrase que l'on venait de prononcer : Ta sainte volonté soit faite!

Cherchant dans ma poche mon mouchoir pour essuyer mes larmes, j'y trouvai quelques sous que je ne croyais pas posséder. L'humanité qui, comme tous les autres sentimens, s'était tue devant le désespoir, fit entendre sa

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