LETTRE XCIII
i8 janTicr 17 —»
La maladie de M. Woodward dura sept mois; pendant lesquels je ne me couchai que onze nuits. Il supporta ses longues souffrances avec une résignation constante. Le matin du jour où il mourut, M. Bromfield, fondant en larmes , sortait de sa chambre : Adieu , Henri , dit-il au malade : Adieu , répondit mon ami mourant , je ne vous verrai plus. Je m'approchais pour lui présenter une potion. Il regrettait, dit-il, de ne pouvoir reconnaître tous les soins que jVvais pris de lui. Prenant alors ma main avec un peu d'agitation , il me dit : Je m'en vais. Dieu ait pitié de moi; et il expira.
lîomme ausâi distingué par sa droiture, $a religion et ses mœurs , que par ses talens , Sa méitioire n'a pas besoin de mes éloges. Mais j'ai toujours été surprise que parmi tant de contemporains, Ses amis, ses anciens cama-
rades dVtude, aucun n'ait rien écrit à sa louange, que le docteur Madden, qui fit quelques vers à celte occasion. Mon affliction, proportionnée au tendre attachement que mVvait inspiré cet homme respectable, fut telle, que la fièvre me saisit. Je restai plusieurs jours dans un état de stupeur et d'insensibilité.
rétais encore redevable au joaillier Lazarus , dont j'ai parlé. Salomon , son gendre et son héritier, ayant entendu' parler du legs que m'avait fait M. Woodward , chargea son procureur de me poursuivre pour le paiement de sa créance. Celui-ci , par une méthode trop usitée , ne me donna aucune connaissance de la procédure, jusqu'à ce qu'il eût obtenu contre moi une condamnation par défaut. Il prétendit m'avoir écrit; je n'ai jamais reçu de lui aucune lettre.
On m'avait conseillé d'aller à la campagne ; je me rendis à Walcot-place , n* 3 , Lambeth , où l'on m'avait retenu un logement. La maîtresse de la maison crut que j'arrivais chez elle pour y mourir. Rassurée par M. Bromfield, elle consentit à me recevoir, etfiit dis-
posée à me bien traiter, parce qu^bn lui dit que Fargent ne me manquerait pas.
Cependant , on crut convenable que , jusqu'à ce que mes affaires fussent arrangées , je ne prisse pas mon nom. Le premier qui me vint à Tesprit , fut celui de West. Je le pris sans y avoir aucun droit, puisque, d'une part, je n'avais plus rien de commun avec M. Digges , et que , de l'autre , lui - même ayant pris un engagement à Haymarket, ne devait plus le porter.
J'étais sans argent; il en était dû à M. Woodward. Mais , dans les derniers momens de sa vie , je n^avais pas voulu lui en demander : et j'avais mieux aimé en emprunter pour payer le seul des médecins par lui consultés, qui voulût en accepter , que de le troubler dans ces circonstances.
Dans ce moment, le docteur Fothergill, ayant entendu parler de mon embarras , me * prêta de lui-même cent livres. Il ne me connaissait point personnellement; mais il avait, dans sa jeunesse, connu quelques parens de ma mère, qui étaient de la même secte que lui, et de plus il avait entendu i&ire mon éloge à la déesse de la déraison , miss Word-
lej, qui, comme je Fai dit, était devenue quaker et prédicatrice.
Je mettais un grand intérêt à retnbourser une somme si obligeamment prêtée : j^avais donné, dans le temps, une obligation et un jugement ; mais le docteur était trop généreux pour faire usage de ces titres. J^avais emprunté précédemment de M. Woodward, une somme pour laquelle le tapissier qui occupait alors ma maison avait fourni , par manière de garantie, une hypothèque sur mes meubles. Mais M. Woodward , peu de temps après sa première maladie, xae fît présent, le jour de sa naissance, du papier qui établissait cette hypothèque. Le docteur FotbergiU était , par conséquent, le seul qui eut quelques droits s\u* ce que je possédais en Brewer-street.
Les coquins chargés par Salomon, vinrent • bientôt s^emparer de Fhabitation quVvait oc* cupjée mop respectable ami. Empressée de payer le docteur Fothergill, et en nc\êi?ie temps de purger la condamnation par dé&ut, je donnai un pouvçir de vendre tout ce que jV vais, tapt dans ma maison que dans celle de M. Woodward, pour acquitter ces deux dettes.
La vente, quoique faite dans une saisonoù tout le monde était à la campagne, produisit même quelque excédant.
Dans la première année qui suivit le décès de M. Woodward, je reçus à différentes fois, de M. Comish, cinquante-neuf livres; c'est tout ce que j'ai jamais touché du legs de mou ami, quoique les exécuteurs se fussent fait payer, sur-l^<:hamp, de seize ou dix-huit cents livres qui lui étaient dues. Livrés aux conseils de M. Willet,leur procureur, ils entreprirent, au nom de la succession, deux procès dispendieux, Fun avec le frère du mort, etTautre avec les exécuteurs de M. Barry. Us suivirent à grands frais cette dernière cause en Angleterre, au lieu d'employer à Dublin, M. Burton,, qui avait entre les mains les titres en vertu desquels, en cas de non-paiement des termes convenus , on pouvait attaquer le théâtre de Crow-streeU
Cette étrange conduite des exécuteurs de M. Woodward, me privant de tout ce que m'avait laissé leur ami , me jeta dans des mal* heurs plus grands que n'en éprouve le dernier des mendians ; détresse d'autant plus douloureuse, que s'ils m'eussent remis ce qn i m'était
du, j^aurais pu vivre en repos et dans Tai^ sance. Je vécus même pisndant un an , assez, tranquille, dans la persuasion que j^allais toucher prochainement le legs qui mWaît été fait. Mais à Tinstigation de leur procureur, les exécuteurs s'avisèrent de demander aufrère de M. Woodward le paiement d'une obligation de lui , qu'ils avaient trouvée dans les papiers du défunt; engagement ancien, dont les intérêts accumulés faisaient une somme considérable qui absorbait presque tout le legs fait au débiteur. M. Woodward n'avait probablement jamais compté réclamer cet argent, et je suppose qu'il n'avait gardé l'obligation que pour empêcher , en cas de mort de son frère, que la somme passât à une femme que celui-ci avait épousée contre le gré de sa famille. Légataire universelle, et par conséquent seule intéressée , j'aurais cru pouvoir exiger des exécuteurs qu'ils renonçassent à cette demande que je n'approuvais pas. M. Cornish m'avait même promis qu'on l'abandonnerait; mais cet arrangement n'eût pas fait l'affaire du procureur, et ses conseils l'emportèrent sur ma volonté comme sur mes besoins.
Je passai à Walcot-place quinze mois ; j'^avais conservé un domestique et une fille ; pour pourvoir à cette dépense, Rempruntai sur mon argenterie, sur ce qui me restait de bî joux. Depuis long-temps séparée du monde , les seules personnes que je voyais étaient les habitans de la maison, et une amie qui demeurerait à la ville.
Cest ainsi que, peu à peu, à pas plus ou moins accélérés , les personnes que leur imprudence, la perversité d'autrui, ou le caprice de la fortune ont fait sortir d^une position plus heureuse , descendent par degrés dans la vallée de misère. La penle est rapide et le sentier glissant. Une fatale nécessité vous entraîne : rarement remonte-t-on sur ses pas; rarement même peut-on s'arrêter dans cette chute, que rend plus terrible la profondeur inconnue de Tabime où Ton doit toiÀber.