‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 10 sur 91 · LETTRE IL · texte numérisé non relu

LETTRE IL

24 septcmVire 17 — .

Je reviens à ce qui concerne ma famille. Peu de temps avant cet incident, mon aïeule avait reconnu que Fhomme en qui elle avait pris tant de confiance Tavait étrangement trompée. M. Busby, loin de posséder la fortune qu^on lui supposait , était perdu de dettes. Ses créanciers saisirent toutes les propriétés de sa femme qui , nVyant pris aucune précaution pour s'assurer, non plus qu'à sa fille , une partie de son bien , se trouva dénuée de toute ressource.

Ce revers de fortune Tengagea à accepter avec reconnaissance l'offre que lui avait faite mistriss Godfrey. Elle s'estima heureuse d'avoir trouvé pour sa fille un si respectable asile. Mais quelques avantages que semblât promettre alors cette protection , j'ai lieu de penser qu'elle devint la cause première des malheurs de ma mère qui , ainsi soustraite à la

surveillance maternelle, se trouva exposée à toutes les tentations dont sont environnées la jeunesse et la beauté.

Placée, par mistriss Godfrey, dans une pension où était la fille de cette dame , elle y resta jusqu^à ce qu'elle eût atteint Tage de quatorze ans , époque à laquelle , pour son malheur , elle attira les regards du lord Tyrawley. Ce seigneur , jeune alors , et aussi célèbre par sa galanterie que distingué par son esprit, son courage et ses talens, ayant un jour rencontré ma mère , fut si frappé de ses charmes , qu'il résolut de la séduire. Ma mère , sensible h ses soins , flattée des attentions d'un homme d'un si haut rang , n'eut point de peine à se laisser persuader de quitter sa pension. Elle saisit, en conséquence, la première occasion favorable, et, renonçant aux bontés de sa généreuse protectrice, alla chercher le bonheur dans les bras de son amant.

Lord Tyrawley, glorieux de son succès, conduisit sa conquête à sa demeure , à Sommerset - House , où elle fut traitée avec les mêmes égards que si elle eût été lady Tyrawley. Souvent il lui avait promis qu'il relèverait à ce rang , et il continua de le lui faire

espérer. Egarée par ses promesses mensongères, tranquillisée par TafFection qu'elle éprouvait pour lui , par la tendresse , chaque jour plus vive, qu''il lui témoignait, elle prit le nom de lady TyraAvley, et crut follement être aussi véritablement la femme de son amant, que si le nœud nuptial eût été serré d'une manière indissoluble.

Quelques mois s'écoulèrent , au bout desquels lord Tyrawley reçut ordre de joindre en Irlande son régiment. Il lui était d'autant plus important d'obéir , que ses intérêts en ce pays avaient le plus grand besoin de sa présence. Leurs regrets furent mutuels , ceux de mylord parurent extrêmes.

Arrivé en Irlande , il trouva ses affaires dans un état très-différent de celui où il les croyait. Le régisseur de ses terres avait profité de l'absence et de l'inattention de son maître pour s'enrichir à ses dépens. Il en résultait que mylord , au lieu de toucher une forte somme qu'il croyait exister entre les mains de cet intendant , fut tout étonné de se trouver devoir beaucoup d'argent. Il avait vécu jusqu'alors d'une manière très-dispendieuse, et ses dettes s'élevaient en masse à une énorme

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somme. Un seul expédient se présentait pour le tirer dVmbarras , celui dMpouser quelque riche héritière. Mais son attachement pour ma mère semblait mettre »\ ce projet un obstacle insurmontable. Il se flatta quelle Faimait assez pour ne pas s^opposer h une démarche qui pouvait seule le sauver d\ine infaillible ruine. Mais , comme il connaissait la violence de son caractère , il tremblait de lui en faire la proposition. Il hésita long-temps avant de prendre un parti qui l'exposait à la perdre pour toujours.

Cependant la nécessité le pressait : il avait jeté les yeux sur miss Stewart , fille du comte de Blessington. On supposait une fortune de 3o,ooo liv. (i) à cette jeune personne , qui d'ailleurs témoignait pour lui quelque penchant. Elle n'avait pas , il est vrai , à s'enorgueillir de sa beauté : cependant, sa figure était agréable ; et ce qui était d'un bien plus grand prix , le ciel l'avait douée du plus heureux caractère qu'il ait jamais accordé à aucune femme. Inutiles avantages ! Une fâcheuse

(i) Cette expression, dans tout le cours de l'ouvrage, désigne des livres sterlings.

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destinée devait Punir à un homme qu^un autre attachement rendait incapable d^apprëcier son mérite.

Pendant que mylord lui faisait la cour, le père de la demoiselle , soucieux du bonheur de sa fille , fit des recherches sur tout ce qui regardait son gendre futur. Il entendit parler de sa liaison avec ma mère , et prit le parti décrire à celle-ci une lettre polie, par laquelle il la priait de Tinstruire de la nature de ses engagemens avec lord Tyrawley. Il lui faisait part en même temps du motif de ces questions.

Ma mère , lorsqu'elle reçut cette lettre , était encore mal rétablie d'une couche assez récente. Affaiblie par son indisposition , elle n'eut pas la force de résister au choc de ses passions. La colère l'emportant sur la tendresse , et lui faisant oublier toute prudence , elle adressa au comte de Blessington toutes les lettres qu'elle avait reçues de son amant. Dans le nombre , en était une qu'elle avait reçue par le même courrier : elle ne l'avait pas encore ouverte , et elle l'envoya sans la décacheter. Lord Tyrawley , dans cette lettre , l'instruisait delà triste position de ses affaires , et de la né-

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cessité à laquelle il se voyait réduit de faire un mariage de fortune. Il ajoutait qu^il ne resterait avec la femme qu^il se proposait d'épouser, que le temps qu'il lui faudrait pour se mettre en possession de son bien , après quoi il volerait sur les ailes de Tamour pour le partager avec elle ; quoiqu'une autre dût avoir sa main , elle seule aurait son cœur , et serait , devant Dieu, sa véritable femme. Pour le lui prouver , disait-il , il avait préféré miss Stewart , laide et sotte , à une autre personne qui , pourvue d'une fortune aussi considérable , avait de plus de l'esprit et de la beauté ; tant il avait craint de trouver dans son mariage une occasion de porter atteinte aux sentimens qu'il avait voués à sa maîtresse !

Vous concevez quelle indignation dut saisir lord Blessington , lorsqu'il vit des preuves aussi convaincantes de la perfidie de mylord. Dans sa colère, il se hâta de défendre à sa fille de recevoir Tyrawley, ou de lui écrire. Tardive précaution! Déjà les deux jeunes gens étaient époux : ils avaient serré leurs nœuds à l'insu du comte.

Lord Tyrawley devint ainsi la victime de sa duplicité. Privé de la fortune sur laquelle

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il comptait, et uni à une femme quMl ne pouvait aimer, il se trouva véritablement malheureux. Déterminé cependant à se débarrasser , de quelque manière que ce fût , de sa nouvelle épouse, il demanda sur-le-champ au ministre à être envoyé à la cour de Lisbonne. Il obtint facilement cet emploi : personne notait plus propre que lui à le remplir. Il possédait à fond la langue portugaise, et surpassait en talens et en connaissances tous ses concurrens.

En se séparant de sa femme , lord Tyrawley lui fit 800 liv. de pension : elle alla occuper, dans Sommerset-House , Fappartement même dans lequel ma mère avait demeuré. Celle-ci n'avait pas plutôt appris le mariage de son amant, qu'elle s'était hâtée de fuir un lieu qui lui rappelait son bonheur passé et ses espérances déçues. Déterminée à ne plus revoir des objets susceptibles de réveiller de si tristes souvenirs , elle n'emporta ni son argenterie, ni aucun des présens dont l'avait comblée, en diverses occasions , le plus généreux des hommes.

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