‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 9 sur 91 · TOME 1. I · texte numérisé non relu

TOME 1. I

Ce n^est pas sans amertume que je vais traîner mon imagination sur le souvenir de toutes mes erreurs ; mais vous avez désiré de connaître dans le plus grand détail les particularités de ma vie. Je tâcherai de me les rappeler toutes, et je les mettrai sous vos yeux dans une suite de lettres que je continuerai à mesure que les faits se présenteront à ma mémoire. Vos bons offices répandront, je Tespère, ma justification dans cette société choisie, dont je désire de recouvrer la considération. Un jour, peut-être, j^oserai donner au public ces Mémoires recueillis pour votre amusement. Heureuse, si le tableau de mes fautes et de mes malheurs peut, comme un fanal salutaire, écarter Timprudente jeunesse de ces rives trompeuses sur lesquelles on lui promet le plaisir et la gloire , et où , comme je le sais trop, elle ne doit trouver que le remords et Tinfortune !

Je serai souvent prolixe ; mais votre amitié ne me lira point avec Tœil sévère de la critique. La main consolatrice du temps n'a pu rendre encore à mon esprit une tranquillité , troublée par tant de tristes événemens , et de plus tristes réflexions. Je compte donc sur

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votre indulgence pour mon style , comme je Fimplore pour ma conduite.

Je n'ai pas, comme un personnage célèbre (i) , le projet de remplir plusieurs volumes des événemens qui ont précédé mon existence. Cependant, comme j'ai lieu de penser que quelques-unes des traverses de ma vie ont pris leur source dans des faits fort antérieurs à ma naissance , je suis obligée d'entrer dans plusieurs détails relatifs à ma famille. Un mauvais libelle publié en 1761 , contenant, outre beaucoup de mensonges sur mon compte, plusieurs particularités offensantes pour ma mère; je dois , avant tout, la justifier d'imputations injurieuses, et pour cela, je suis contrainte de commencer mon récit à l'époque de sa naissance.

Ma mère était fille d'un riche quaker, fermier du comté de Kent, dont le nom était Seal. Il retirait de ses houblonnières , qui étaient très-grandes , tant de bénéfice , qu'il

(t) Tristram Shandy, dont les malheurs , ainsi que chacun sait , commencèrent neuf mois avant sa naissance , et qui ne vient au monde qu'au troisième volume de son histoire. {Note du traducteur.)

se vit en état dVcheter, près des eaux de Tumbridge , une terre appelée le mont Sion„ Pendant quelques années , il jouit en paix du fruit de son industrie. Mais , un soir dVutomne , étant resté trop tard aux champs , il gagna un rhume , à la suite duquel vint une fièvre qui l'emporta en peu de jours.

Il n'avait point fait de testament : tout ce qu'il possédait tomba entre les mains de sa femme, sans qu'aucune portion en fût légalement réservée à ma mère , qui avait alors environ quatre ans.

Ma grand'mère, jeune, encore jolie, se trouvant veuve avec un seul enfant, et propriétaire d'une fortune indépendante , pensa que rien ne l'obligeait à suivre les entreprises de mon père , qui demandaient beaucoup de soins et d'activité. Elle vendit donc tout ce qu'elle avait à Maidstone , et se retira aux eaux de Tumbridge. Elle y meubla avec élégance quelques maisons qu'elle louait aux gens riches pendant la saison des eaux.

A peine fut-elle établie dans son nouveau domicile, que sa fortune et sa beauté lui attirèrent les regards de tous les jeunes gens du voisinage, principalement de ceux de la

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même secte. Pendant deux ans elle résista à leurs attaques. Enfin , pour son malheur et celui de sa fille , elle donna sa main à un M. Busby, architecte estime, et qui passait pour riche. Ma grand'mère, pendant qu^il la recherchait, avait conçu une si haute opinion de sa probité et de sa délicatesse , quVlle répousa sans stipuler, ni pour elle, ni pour son enfant, aucune réserve de sa fortune. Il lui fit, à la vérité, les plus belles promesses, tant pour Tune que pour l'autre; mais elle n'eut que trop tôt sujet de se repentir de son imprudence.

Parmi les personnes de qualité qui occupaient de temps à autre les maisons de mon aïeule, était mistriss G odfrey, sœur du fameux ducdeMarlborough.Une fille d'un premier lit de M. Busby était attachée à cette dame , et demeurait chez elle. Mistriss Godfrey, pendant son séjour à Tumbridge, avait conçu pour ma grand'mère une telle bienveillance, et pour ma mère une telle tendresse, qu'elle offrit de prendre celle-ci chez elle , et de la faire élever , à tous égards , comme sa propre fille miss Godfrey. Ma grand'mère, qui n'avait alors aucune raison de douter que son mari

ne reconiiiU à sa fille une fortune considérable , se refusa poliment à cette offre ; mais elle promit que , Thiver suivant , lorsque mistriss Godfrey retournerait à Londres , elle Vj accompagnerait et y passerait avec elle trois ou quatre mois.

Les eaux étant finies, mistriss Godfrey partit pour Londres; en y arrivant, elle apprit que son illustre frère était abandonné par les médecins ; elle était alors un peu brouillée avec la duchesse de Marlborough, à qui elle reprochait avec raison d^ avoir montré au public ce grand homme tombé en enfance. Cette circonstance Tempêcha de le voir à ses derniers momens. Je dois ajouter ici que la duchesse avait coutume de prendre dans son carrosse le duc de Marlborough, et de le conduire avec elle partout où elle allait, faisant ainsi une espèce de parade de cet homme célèbre, aussi redoutable dans un camp , par ses talens militaires, que recommandable dans le cabinet par rétendue de ses connaissances.

Certes, ce spectacle des ruines d'un héros devait révolter tous ceux à qui on avait Tindiscrétion de le faire voir.

Mistriss Godfrey ne pouvant aller elle-même

à riiôtel de Marlborough, et cependant désirant d'en savoir des nouvelles, y envoya la fille de M. Busby. Avec elle y alla ma mère qui avait suivi à Londres mistriss Godfrey.

En arrivant à la porte de Fhôtel , elles la trouvèrent ouverte , et , à leur grande surprise , elles ne rencontrèrent pas une ame dans tout Tespace qu^elles eurent à parcourir pour parvenir à Fappartement où le corps était exposé. Pas un cierge ne brûlait dans la chambre ; pas une personne n^ veillait : tel était le respect, tels étaient les honneurs que rendaient à Fun- des premiers hommes de son siècle, les personnes qui lui étaient unies par les liens les plus chers.

Mistriss Godfrey instruite de ce honteux abandon, en fut frappée au point qu''elle en contracta une longue et dangereuse maladie. Elle finit par tomber dans un état tel , que si Fon avait eu pour elle aussi peu d^attention que pour son frère, elle eût été enterrée toute vive. Un dimanche matin, se trouvant mieux qu'elle n'avait été depuis quelque temps , elle s'habillait pour aller à la chapelle. Tout-à-coup , elle tomba, présentant toutes les apparences de la mort.

Les cris de sa femme de chambre et de ma mère attirèrent dans la chambre le colonel Godfrey. Probablement, il se rappela dans ce moment quelques exemples de gens crus morts et rendus ensuite à la vie ; en conséquence, il ordonna que sa femme fût mise au lit , et que deux personnes restassent constamment à côté d'acné jusqu^à ce que son corps offrît des symptômes infaillibles de mort. Le résultat prouva le grand sens du colonel. Malgré Topinion des médecins qui déclaraient tous que la vie était éteinte , malgré les conseils de ses amis qui le pressaient de faire enterrer ce cadavre , il s'obstina à le conserver jusqu^au dimanche suivant, jour auquel , précisément à la même heure que la syncope avait commencé , il reparut des signes de sensibilité.

Le moment du réveil répondit si exactement à celui de Tévanouissement, que mistriss Godfrey reprit ses sens à Tinstant même où sonnait le second coup de cloche de la chapelle. Ce son rappelant à sa mémoire Faction dont elle était occupée lors de son accident, elle gronda ses gens de ne Favoir pas éveillée assez tôt pour quVlle pût aller à Téglise,

comme elle se Fêtait proposé. Le colonel Godfrey profita de cette circonstance : craignant de Faffliger par la connaissance du danger qu^elle avait couru, il donna ordre qu^on ne lui parlât en aucune manière de ce qui sVtait passé; je crois que jusquVi sa mort elle Fa ignoré. Cette anecdote , qui m'a souvent été répétée par ma mère , se trouve racontée , à peu près de la même manière , dans un ouvrage du docteur Peckard , imprimé en 1757. Je dois ajouter que la personne qu'elle concerne , était la célèbre Arabelle Churchill , sœur du fameux duc de Marlborough. Avant d'épouser le colonel Godfrey, elle avait eu, du roi Jacques II, deux fils et une fille (i).

(i) Le duc de Berwick , maréchal de France, Henri Fitzjaines, dit le grand-prieur, et Henriette qui épousa lord Waldegrave.

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