TOME I
l8 MÉMOIRES
resser à son bénéfice (i). Il sVtait formé entre elles une espèce d^ntimité ; et pendant le séjour de lord Tyrawley en Irlande, mistriss Butler allait souvent passer la soirée chez ma mère. Celle-ci , qtii lui avait confié les détails de son bonheur, alla lui raconter ses peines et la consulter sur sa position.
Mistriss Butler, ne voyant aucune apparence qu'acné renouât jamais une liaison avec son amant offensé, lui conseilla de prendre la profession qu'elle - même avait embrassée. Ma mère était grande , sa figure était imposante , et ne manquait point de beauté; mais un maintien froid et composé , qu'elle avait pris probablement des Quakers , avec lesquels elle avait passé les premières années de sa vie , lui promettait peu de succès sur le théâtre : cependant, vaincue par les conseils et les instances de mistriss Butler , elle se décida à entrer dans cette carrière.
Les théâtres de Londres ne pouvant alors lui offrir un engagement avantageux , on lui
(i) Représentation donnée à son profit. Chaque acteur, outre ses appointemens , a un bénéfice. Il en sera souvent question dans ces Mémoires. {Note du traducteur. )
conseilla d'aller en Irlande , où elle trouverait quelques amis parmi ceux de lord Ty^ rawle j : elle en avait vu plusieurs à Sommerset-House. Elle prit donc ce parti ; et laissant aux soins de sa mère le fils que depuis peu elle avait mis au monde , elle entreprit , seule , sans amis, sans protecteurs, dVxécuter un projet qui, lors même que toutes les circonstances le favorisent , est encore environné de dangers et de dësagrémens.
Elle fut reçue à Dublin avec applaudissemens; mais elle dut, ce semble, les succès qu'acné y obtint , plutôt au peu d'habitude qu'avaient alors les spectateurs du pays du jeu des grands acteurs , qu'au talent dont elle fit preuve; cependant elle yjoua avec quelque considération les premiers rôles pendant plusieurs années , au bout desquelles une discussion s'étant élevée entre elle et les propriétaires du théâtre , elle résolut de quitter cette ville.
Après quelque hésitation sur le plan qu'elle avait à suivre , elle prit tout-à-coup l'étrange résolution d'aller trouver en Portugal lord Tyrawley. Mylord, pendant qu'elle était en Irlande , lui avait souvent écrit ; il l'avait pressée
plusieurs fois , au nom de leurs amours , de venir le rejoindre ; mais voyant ses sollicitations inutiles, depuis long-temps , il les avait interrompues.
Maigre sa longue répugnance à se rendre aux invitations de son amant , elle fut reçue à Lisbonne avec des transports de joie : malheureusement elle y arriva dans une circons tance qui rendit sa présence moins agréable qu'elle n'hélât paru quelque temps plus tôt. Mylord, désespérant de la voir condescendre à ses prières réitérées, avait formé une liaison avec une dame portugaise , nommée Dona Anna, qu'il avait engagée à quitter sa protectrice , femme du malheureux comte Olivarez. Connaissant trop bien ma mère pour lui confier cette particularité , il la plaça dans la maison d'un négociant anglais , où elle fut traitée avec les plus grands égards.
Elle y avait passé quelque temps , satisfaite et tranquille , lorsqu'un capitaine anglais , nommé Bellamy , vint faire une visite dans la maison qu'elle habitait : frappé de ses charmes , et ne connaissant point sa position , il devint amoureux d'elle, et lui offrit sa main qui fut refusée.
DE MISTRISS BELLAMY. 2i
Le parti cependant était avantageux , et le capitaine en conclut que quelque autre attachement avait fait dédaigner le sien. La jalousie a un œil de lynx. Lord Tyrawley venait quelquefois dans la maison : Bellamy , sans soupçonner autre chose qu'Hun penchant pour mylord, parla de lui à ma mère, et, par suite de conversation, lui apprit dans quels termes Fambassadeur vivait avec Dona Anna : celle-ci était alors en couches du second enfimt qu^elle avait eu de lui.
La colère étouffant encore une fois dans le cœur de ma mère Famour qu^elle avait pour lord Tyrawley , le ressentiment fit ce que n'avaient pu opérer tous les soins de Bellamy ; sans hésiter, sans réfléchir, elle consentit h lui donner sa main. Le bâtiment que commandait le capitaine était sous voile , prêt à partir pour FTrlande ; elle s'y embarqua avec lui. Son mariage, son départ furent si secrets, que mylord, malgré tous les moyens que lui donnait sa place pour être instruit des moindres choses , n'en eut connaissance qu'après qu'ils eurent quitté Lisbonne.
Peu de mois après l'arrivée en Irlande du capitaine Bellamy et de sa nouvelle épouse ,
je fis, au grand ëtonnement du premier^ mon entrée dans le monde. Ma mère avait soigneusement caché à son mari , et sa grossesse , et ses rapports avec Tyrawley ; il n^avaitpasle moindre soupçon sur sa conduite: ma naissance vint révéler le mystère; et le capitaine fut si irrité contre sa femme , que sur-le-champ il quitta le royaume. Jamais depuis il ne Ta revue , ni n'a eu avec elle la moindre correspondance.
DE aiISTRISS BEI-LAMY. 23