‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 13 sur 91 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

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Je naquis à Fin gai , dans le royaume d'Irlande, le jour de Saint-Georges, 21 avril lySi, plusieurs mois trop tôt pour que le capitaine Bellamy pût avoir à mon existence quelque prétention. Aussitôt que lord Tyrawley avait été instruit du départ de ma mère, il avait écrit en Irlande à son adjudant, le capitaine Pye , qui demeurait auprès de Fingal , le priant , si mistriss Bellamy accouchait assez tôt pour que Tenfant pût être regardé comme provenant de mylord, d'en prendre soin dès qu'il serait venu au monde, et d'empêcher , s'il était possible , que la mère le vît. Cet ordre avait pour motif l'opinion où était mylord que c'était par caprice , par vengeance , et non pour épouser le capitaine , que ma mère l'avait quitté. Je fus donc , suivant cette instruction , enlevée à ma mère aussitôt après ma naissance , et mise

chez une nourrice avec qui je restai deux ans : à cette époque , le régiment retournant aux casernes à Dublin , mistriss Pye , dont je ne peux oublier les bontés , et dont je chérirai éternellement la mémoire , me retira de nourrice, et mVmmena avec elle.

J'avais à peu près quatre ans , lorsque lord Tyrawley manda au capitaine Pye de m'envoyer en France pour m^ faire élever. Mylord avait été très-lié dans sa jeunesse avec le malheureux colonel Frazer : quoiqu'il eût des principes politiques absolument opposés aux siens , Fhumanité Pavait engagé à donner quelques secours à la fille unique du colonel , orpheline alors , et destituée de toute ressource. Précieuse et véritable philantropie, qui ne laisse ni la religion, ni la politique , entrer en concurrence avec les liens du sang ou de Famitié !

Cette jeune personne, un peu plus âgée que moi , d'une figure agréable et d'un heureux caractère, devait, suivant les instructions de lord Tyrawley, m'accompagner en France. Mistriss Pye vint avec nous à Londres, pour y préparer notre départ , et s'informer d'un couvent ori l'on pût nous envoyer.

Pendant le séjour que nous fîmes a Londres, une domestique qui avait soin de moi, voyant le nom de ma mère sur les affiches du théâtre de Covent-Garden , se persuada quVUe serait fort bien reçue si elle me menait chez elle. Sans en demander la permission à sa maîtresse , elle m^ conduisit : on nous fit entrer dans un appartement oii je trouvai ma mère superbement vêtue. J'étais trop jeune pour faire attention à ses traits ; mais ses beaux habits me plurent fort; je courus à elle avec empressement. Combien mon jeune cœur ne fut-il pas blessé lorsque je me sentis rudement repousser, et lorsque j'entendis ma mère dire , après m'avoir quelque temps examinée : a Bon Dieu ! qu'est-ce )) que vous m'avez amené là? cette plate » figure , avec ses yeux de bœuf, et sa bouche n de four, ne peut être ma fille, emmenez, » emmenez-la. )> Accoutumée aux manières douces , aux tendres caresses , je fus extrêmement choquée de cette réception, et je m'en allai, aussi mécontente de ma mère qu'elle pouvait l'être de moi.

Mistriss Pye avait engagé une dame irlandaise, nommée mistrissDunbar, qui demeurait

à Boulogne , à prendre miss Frazer et moi sous sa protection; nous Faccompagnàmes en France. On avait donné des ordres positifs de ne me point contrarier ; si un couvent me déplaisait, on devait nous placer dans un autre. Uargent nécessaire à nos besoins était remis à M. Smith , négociant de la ville, auquel on donna les mêmes instructions.

En arrivant à Boulogne, nous fûmes placées dans le couvent des Annonciades , situé dans la ville basse. Il y avait peu de temps que nous y étions , lorsqu''une religieuse fut enfermée entre quatre murs , pour avoir essayé de mettre le feu à la maison , à Teffet de faciliter son évasion. Miss Frazer fut si frappée de cette punition , et la malpropreté de la maison nous révoltait à tel point Tune et Tautre, quoique fort jeunes, que nous demandâmes à changer. Peu de jours après, M. Smith vint nous prendre , et nous conduisit au couvent des Ursulines , dans la ville haute. Bien des années se sont écoulées depuis cette époque, et je ne peux encore prononcer sans émotion le nom de ce couvent. Chère et paisible retraite, combien je serais

heureuse si jamais je notais sortie de ton enceinte !

J'y restai jusqu'^à Page de onze ans : alors arriva Tordre , long-temps redouté , de nous préparer à notre départ. Avec quel chagrin je le reçus ! Je ne connaissais point Fhomme de qualité à qui je devais le jour et la subsistance : la manière dont ma mère m'avait reçue pesait encore sur ma mémoire ; je n'avais ainsi nul désir de voir mes parens ; tous mes vœux se seraient bornés à rester dans mon couvent, et à y passer avec ma chère Maria le reste de ma vie. Religieuses et pensionnaires , tout le monde me traitait avec bonté : une religieuse surtout m'aimait à l'idolâtrie ; lorsque je me séparai d'elle , j'éprouvai une affliction qu'il m'est impossible de peindre ; il me semble que mes sentimens, en cette occasion , furent plus vifs qu'on n'eût pu les attendre d'une fille de mon âge : souvent j'ai pensé que c'était une sorte de pressentiment , avant-coureur de tant de peines qui m'attendaient dans ce monde où j'allais entrer, peines dont les unes devaient être la juste punition de mes erreurs, mais dont

les plus graves ont eu pour cause la scélératesse du plus vil des hommes.

Souffrez qu^en quittant la France, prête à sortir de cet âge heureux où Ton ne connaît ni remords, ni soucis, je suspende ici ma narration. Nulle époque de ma vie ne me rappellera de si doux souvenirs.

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