‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 14 sur 91 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

i5 oc obre 17 — .

En arrivant à Douvres, nous y trouvâmes un homme , nomme Duval , qui jadis avait été domestique de lord Tyrawley. Il tenait alors une boutique de perruquier dans Saint- James VStreet, et nous devions demeurer chez lui jusqu^à ce que mylord , qu^on attendait chaque jour , fût arrivé de Portugal. Madame Duval , sa femme , était une vive et jolie Française , beaucoup plus jeune que son mari. Dans leur voisinage demeurait un nommé Jones , autrefois coutelier ; il avait pris , à la sollicitation de sa femme, une boutique de bijoux et de porcelaines. Mistriss Duval était fort liée avec mistriss Jones : celle-ci était la fille d'un riche apothicaire de Westminster , qui lui avait donné ce qu'on appelle communément une bonne éducation; cVst-à-dire, qu'elle connaissait les parures et les amusemens à la mode , parlait quelques mots de

français , et racontait assez plaisamment IV necdote du jour. Elle ne manquait ni de babil pour amuser les dames, ni d'adresse pour plaire aux hommes qui fréquentaient sa maison : sa boutique était le rendez-vous de beaucoup de gens comme il faut. Les articles dont elle était remplie intéressaient beaucoup une personne de mon âge ; jVtais presque toujours dans cette maison , dont la maîtresse semblait sVmuser de mon étourderie.

Ces visites me donnèrent occasion de connaître la plupart des gens qui venaient chez elle : je m'y liai , entre autres, avec trois jeunes personnes de qualité, dont deux m'ont honorée de leur amitié jusqu'à la fin de leur vie ; c'étaient lady Caroline Fitz-Roy , miss Conway et miss Saint-Léger. La première , à qui je me plais à publier que j'avais plusieurs obligations , les a toutes effacées par l'injustice qu'elle m'a faite de croire que j'avais tenu sur elle quelques propos désobligeans : la faiblesse qu'elle a eue d'ajouter foi à un commérage , m'a ôté tout désir de renouveler l'intimité dans laquelle j'eus pendant quelque temps l'honneur d'être avec elle.

Enfin on annonça à miss Frazer et à moi

DE MISTRISS BELLAMY. 3l

Tinslant, si long-temps attendu, de Tarrive'e de lord Tyrawley en Angleterre. Nous nous rendîmes à Strutton-Street , oùmylord était venu loger : il nous reçut toutes deux de la manière la plus affectueuse ; il montra en me voyant une joie si vive , que jVus tout lieu d^étre flattée de mon entrevue. Dona Anna ne parut pas tout-à-fait aussi contente de me voir; elle avait de mylord plusieurs enfans, et il était naturel qu'elle craignît pour eux la concurrence d\me rivale qui semblait devoir être si dangereuse ; mais les traits de sa malveillance ne s'adressaient à moi qu'en tombant sur mon amie , à laquelle elle donnait , en toute occasion , des témoignages de mauvaise volonté. Trop habile pour ne pas savoir que mylord ne me laisserait pas maltraiter impunément, elle prenait pour m'afïliger cette voie détournée. Elle ne pouvait choisir de méthode plus efficace.

Constante dès-lors dans mes goûts , comme je l'ai toujours été depuis , je ne pus supporter de voir ainsi maltraiter ma chère Maria. J'employai donc tout le crédit que j'avais sur l'esprit de mylord, pour l'engager à nous

éloigner d''une demeure qui nous déplaisait pour plusieurs raisons. Quoique lord Tyrawley vécût avec toute la splendeur de son rang, et dépensât même beaucoup au-delà de ses revenus , sa maison avait plutôt Pair du sérail d'un pacha que de la demeure d'un seigneur anglais; Tair sombre et le maintien hypocrite de sa brune dulcinée , ne pouvaient dVilleurs charmer beaucoup de jeunes personnes, peut-être un peu trop gaies. J'obtins donc de mylord qu'il nous plaçât chez, mistriss Jones , dans Saint-James's-Street ; et comme il passait une grande partie de son temps au café de White, il venait nous voir souvent deux fois par jour.

Nous nous trouvions là heureuses et contentes; mais notre satisfaction ne fut pas de longue durée. Nous y avions passé peu de temps , lorsque mon aimable compagne , miss Frazer, fut attaquée de la rougeole, et en mourut.

Quoiqu'elle eût quelques années de plus que moi , et que son esprit fût naturellement plus sérieux que le mien , elle m'avait toujours témoigné tant d'attachement , elle montrait tant d'indulgence pour les écarts de mon

imagination , qu'en Faimant comme une tendre ^mie , je la respectais comme une mère.

Sa mort me fît une vive impression , ma santé en fut affectée : on craignit pendant quelque temps que je ne tombasse dans le marasme. Lord TyraAvley, pour me distraire , prit une petite maison dans Bushy-Park, à laquelle il me conduisit avec sa famille. Elle était alors composée de mylord, de dona Anna , de trois filles, toutes de différentes mères , et de moi. Les garçons avaient été mis dans une pension à Mary-Bone , et mon frère servait sur mer.

Mylord me témoignait alors une tendresse sans bornes; non-seulement il croyait voir dans mon visage une ressemblance avec ses traits, mais il se flattait que mon esprit, à Taide de ses soins, aurait quelques rapports avec le sien qui , de l'aveu de tout le monde , était du premier ordre.

Peu de temps après que nous fûmes établis à Bushy-Park, dona Anna, dans une partie de plaisir à laquelle elle et les jeunes personnes avaient été invitées , eut Fimpudence de prendre le titre de lady Tyrawley : mylord en fut si offensé, qu'il les renvoya toutes à la

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