‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 16 sur 91 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

28 octobre i'

Le seul roman qui fût dans la bibliothèque de Bushy-Park , était Cassandre ; lord Tyrawley mWait défendu de le lire : préférant la poésie à Thistoire , j'essayai d'apprendre par cœur THomère de Pope ; je fis dans cette étude de si grands progrès , qu'en peu de temps je fus en état de réciter les trois premiers chants. Lorsque je fus bien sûre de ma mémoire , je conçus le plus grand désir d'être présentée à l'incomparable auteur de ce bel ouvrage, persuadée qu'il serait aussi enchanté que je l'étais moi-même de ma manière de déclamer la colère du fils de Pelée.

J'importunai long-temps lord TyraAvley pour obtenir cette grâce ; enfin il me l'accorda, et nous partîmes pour Twickenham.

Chemin faisant , la vanité dissipa la crainte ; j'étais toute glorieuse de la considération qui

m'attendait : enfin, la voiture s'arrête à la

porte. On nous introduit chez le petit (i) grand homme : avant que j^eusse eu le temps de me reconnaître , ou de le considérer, M. Pope sonne sa femme de charge , lui donne ordre de prendre miss , de la conduire dans les jardins, et de lui donner autant de fruit qu^elle en voudra manger.

Comment vous peindre ma mortification ?

Je ne peux rendre tout ce que souffrit alors ma vanité humiliée : il est probable que je ne montrai pas beaucoup dVgards pour la vieille femme de charge ; elle ne resta pas long-temps avec moi ; à peine fûmes-nous dans lé jardin, que prétextant une affaire , elle me laissa seule admirer les promenades , et manger des fruits.

Je ne fus point offensée de son départ, qui me donnait le temps de réfléchir; et je me mis à chercher quelque moyen de me venger d'un outrage si offensant pour une jeune Dacier; car je ne me croyais rien moins , et je m'attendais à jouer un jour dans la littérature un rôle égal à celui de cette célèbre savante. Enfin , je m'arrêtai à un plan de représailles ; je résolus

(i) On sait que l'illustre Pope était extrêmement contrefait. [Note du traducteur.)

de ne jamais relire Flliade de Pope , et de m'attacher exclusivement au Virgile de Dryden. Mon cœur , à cette idée , palpita d'aise ; je crus mon injure amplement réparée. Tandis que je savourais ma vengeance, on m'avertit que la voiture m'attendait.

En rejoignant lord Tyrawley , je trouvai avec lui le comte de Chesterfield (i) ; il était entré chez M. Pope immédiatement après mon affront, et mylord l'avait engagé à nous accompagner à Busliy. Les louanges délicates du comte me dédommagèrent avec usure du mépris du poëte; mon ame en fut enorgueillie, et elles m'inspirèrent pour celui qui me les donnait une partialité que j'ai toujours conservée. J'ai reçu de lui, dans la carrière du théâtre, les encouragemens les plus flatteurs.

Peu de temps après cet incident, lord Tyrawley fut nommé ambassadeur en Russie.

Une des dames dont j'ai parlé pria mistriss Jones, chez qui je l'avais connue, de l'aller trouver, et de lui dire qu'elle serait flattée qu'il me permît de demeurer chez elle pendant

(1) Auteur , bien connu en France , des Lettres qui portent son nom. {JSfoie du traducteur. )

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