LETTRE XL
23 décembre i
Le prince de Lobkowitz eut la bonté de se contenter d\in balcon ; je m^empressai de retourner chez ma mère , pour lui faire part de ces nouvelles , et triompher de ma malveillante cousine. Pour comble de satisfaction, je trouvai, en rentrant, un billet de la duchesse, qui mVngageait à Taller voir le lendemain matin. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel plaisir je me vis ainsi disculper de mensonge.
Cependant, je craignais tellement de recevoir encore quelque rebuffade à Thôtel de Queen'sberry, que je pris le parti d'y aller à pied , afin que , du moins, si j'étais mal reçue, personne n'en fût témoin. En frappant à la porte, je ne pus me défendre de quelque effroi ; mais je fus sur-le-champ introduite dans l'appartement de sa Grâce , et j'y fus accueillie aussi singulièrement que l'on,
riiWait traitée la veille. Hë bien, jeune personne, me dit la duchesse en m'abordant, quelle affaire aviez-vous donc hier pour aller en chaise ? Il faisait beau temps , et vous auriez pu aller à pied. — Vous voilà vêtue comme il convient (jWais une robe de toile). — Il n'y a rien de si bourgeois que de porter de la soie le matin. La simplicité est la plus belle parure de la jeunesse, et vous nVvez pas besoin d'ornement; habillez-vous donc toujours simplement, excepté lorsque vous devez paraître sur le théâtre.
La duchesse , tout en me parlant, nettoyait un tableau; je lui demandai la permission de prendre ce soin pour elle. Croyez-vous , me répondit-elle , que je n'aie pas de domestiques à qui le faire faire , si je n'avais pas envie de le faire moi-même? Pour excuser la liberté que j'avais prise, j'observai à sa Grâce que j'avais demeuré quelque temps chez Jones, et que l'on m'y flattai td'avoir acquis dans cet art quelque habileté. Quoi ! me dit la duchesse , êtes-vous la jeune fille dont j'ai entendu parler à Chesterfield? Je lui dis que j'avais eu l'honneur de connaître ce seigneur. Se faisant alors apporter de son cabinet un sac de toile , elle me dit :
Personne ne peut donner à une Queen'sberry autre chose que de For; voilà 25o guinées , et de plus 20 pour les billets du duc et les miens : mais il faut encore que je vous donne quelque chose pour Famour de Tyrawley.
Tirant alors de son porte-feuille un billet de banque , elle me le mit dans la main , en me disant que sa voiture allait me conduire chex moi , de peur quVtant si chargée, il ne m'arrivât quelque accident.
Quoique le caprice de la duchesse eût fini d^une manière plus gracieuse qu^il n^avait commencé , et que son présent fiit beaucoup plus beau que celui que mWait fait la comtesse de Cardigan, je dois avouer que je fus bien plus flattée du procédé de cette dernière , qui m'a continué ses bontés pendant tout le temps que j'ai resté au théâtre. Il y a une manière d'obliger qui donne du prix aux moindres faveurs ; il y en a une autre qui mêle de Famertume aux plus importans bienfaits.
Mon bénéfice me produisit beaucoup plus ([ue je n'eusse osé l'espérer : plusieurs homînes , alors , me faisaient l'honneur de se dire mes admirateurs , et ils prirent cette occasion
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pour montrer leur générosité , sans oflénser nia délicatesse.
Parmi ceux qui m'honoraient de leur attention , étaient lord Byron , seigneur qui n'avait guère à s'enorgueillir que d'un titre et d'une assez jolie figure , et M. Montgomery, qui s'est appelé depuis sir Georges Metham. Comme je ne voulais écouter aucune proposition que le mariage , et aucun parti qui ne me donnât une voiture, M. Montgomery me dit franchement que quant au premier article, il ne pouvait me le promettre, parce qu'il était dans la dépendance de son père , dont il ne pourrait obtenir le consentement ; que pour le second , il n'avait point assez de fortune pour me le [)rocurer. Après cet éclaircissement , il se retira dans le Yorkshire. La franchise de ce jeune homme, de l'aflPection duquel je ne pouvais douter, et qui ne chercha point à me tromper, m'intéressa beaucoup pour lui.
ME310JRES
LETTRE XIÏ.
i«"i' lanvKu i'
Lord Byroii me poursuivait sans cesse ; mes refus blessèrent son amour-propre ; il résolut de se venger de ma froideur. Il était fort lié avec un homme dont la conduite déshonorait le rang , et dont je tairai le nom par égard pour sa famille. Mylord avait fait de cet homme son confident , son ami , titre non moins fréquemment profané que celui diamant par des gens dont Famé n'est digne de connaître ni l'amour ni Famitié : ce fut lui qu'il chargea du soin de sa vengeance. Le comte *** se croyait amoureux d'une jeune femme avec laquelle j'avais une étroite liaison ; il était persuadé qu'en me détournant des sentiers de la vertu , il aurait un moyen de plus pour attirer dans ceux du vice celle qu'il aimait.
Dans ces vues il fréquentait hi maison de mistriss Jackson , ce qui déplaisait fort à ma mère; mais comme il avait été im pilier de
i^.oulisses pendant qu'elle était au théâtre, et que souvent il lui avait rendu de petits services, elle ne pouvait refuser ses visites. Elle le recevait avec une froideur qui eût rebuté tout autre qu'un homme de qualité; mais il était aussi confiant qu'assidu. Ma mère m'avait enjoint de rompre toute intimité avec la personne qui était l'objet des poursuites du comte: celle-ci était légère , et quoique née dans une position distinguée, elle s'était dégradée par sa liaison avec une femme de qualité qui avait plusieurs fois quitté son mari.
Ma mère , alors , était devenue tout-à-fait dévote ; la religion occupait une si grande partie de son temps , que le soir elle était rarement visible. Mistriss Jackson , que je ne quittais guères, et qui venait souvent avec moi aux soupers de M. Quin, m'avait transporté une grande partie de l'amitié qu'elle avait eue pour ma mère : mais je ne devais pas profiter long-temps de cet avantage.
Un dimanche soir, le vil comte ***, sachant que ma mère était occupée, vint me dire que miss B**'', la jeune personne dont j'ai parlé, était en voiture au bout de la rue de Southampton , et qu'elle désirait de me parler.
Sans même me donner le temps de prendre ni mes gants , ni mon chapeau , je cours à la voiture; elle s^ouvre, le comte me pousse dedans, y monte avec moi; et les deux chevaux partent au galop.
Dans ma surprise, je pouvais à peine parler; bientôt je mVcriai, je m''exhalai en reproches. Mylord les reçut avec une tranquillité vraiment philosophique , me disant froidement qu^on ne voulait point me faire de mal , et que je ferais mieux de rendre heureux lord Byron que de refuser ainsi mon propre bonheur. Son ami, ajouta-t-il, était sur le point dMpouser miss Sliaw, parti extrêmement riche , qui le mettrait à même de me faire de grands avantages. Étourdie de tant d'audace et d'insolence , je restais muette.
Enfin la voiture s'arrêta dans un lieu écarté , à l'extrémité de North-Audlej-Street j en face de la campagne. Oxford-Street, alors, ne s'étendait pas aussi loin qu'aujourd'hui. Le comte étant descendu , me lit entrer dans la maison. Il sortit ensuite pour me préparer , disait-il, un logement. Il en avait déjà vu un chez une couturière, au marché Carnaby, dans Broad-Street, et il se proposait de rêve-
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nir immédiatement me prendre pour m^ conduire. La maîtresse de la maison était, selon lui , une très-honnête femme , et il protestait , avec les plus horribles imprécations , qu^on ne me voulait faire aucune violence.
Une grande crainte en fait taire de moindres , et Tinconvénient de rester seule dans cette maison inconnue , ne me paraissait rien en comparaison de ce que j'avais à redouter de deux hommes aussi audacieux et aussi puissans. La terreur m'avait saisie : j'étais immobile et comme frappée de la foudre.
Peu de temps s'était écoulé, lorsque le comte revint. Avec lui, qui vis-je entrer!.... Mon propre frère. Une joie soudaine s'empara de moi à la vue de ce protecteur que m'envoyait la Providence. Je courus pour me jeter dans ses bras ; mais je fus si violemment repoussée, que je tombai par terre; je perdis connaissance. En reprenant mes sens , je ne vis auprès de moi qu'une vieille femme qui me dit qu'elle avait ordre de me conduire au logement qui m'était destiné.
Je demandai , d'abord , comment mon frère s'était trouvé là : j'appris de la domestique qu'il avait infligé au lâche comte une punition
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corporelle ; mais , comme il avait supposé que fêtais venue de mon consentement , il avait de'claré qu^il ne voulait plus me voir , et qu^il m^abandonnait à mon mauvais sort. La vieille femme ajouta qu^il avait menacé le comte et son complice d^une poursuite judiciaire; ce qui avait tellement intimidé le premier, qu^il avait donné ordre qu*'on me fit sortir de chez lui le plus tôt possible , craignant qu'on ne me trouvât dans sa maison, et qu'il n''en résultât une preuve contre lui.
En arrivant dans Broad-Street, je découvris , à ma grande joie , que la maîtresse de la maison , qu'on appelait Mirwan , avait travaillé pour moi, sans que je connusse sa demeure. Je lui racontai mon aventure simplement, comme elle m'était arrivée : et mon extérieur, ainsi que mes yeux, fatigués de pleurs, témoignaient assez la vérité de mon récit.
J'appris ensuite les particidarités suivantes, relativement à mon frère , pour quij'étais plus inquiète que pour moi , car je lui étais tendrement attachée. Occupé sur mer pendant plusieurs années , et depuis long-temps attendu , il venait d'arriver, et^ par une de ces com-
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biiiaisons du hasard qif on a peine à croire , il se trouvait au haut de la rue de Southampton, précisément au moment où Ton me faisait monter malgré moi dans une voiture. Disposé à secourir une personne à qui Ton semblait faire violence , il sVtait avancé; mais la rapidité avec laquelle le cocher avait fait partir ses chevaux , ne lui avait pas permis de nous atteindre. Arrivé chez mistriss Jackson , il avait à peine eu le temps d'entrer et de demander de mes nouvelles , que cette dame s'était écriée : Ah ! monsieur, courez à son secours ! lord *** vient, à Finstant même, de l'emmener. Mon frère , à ces mots , avait conclu que je devais être la personne qu'il venait de voir enlever. Mais sachant qu'il lui serait impossible de rejoindre la voiture, il s'était rendu droit à la maison du comte. Ne le trouvant point chez lui , il s'était promené devant sa porte , jusqu'à ce qu'il le vît venir , et c'était alors qu'il l'avait accueilli comme je l'ai raconté. De chez le comte, mon frère était allé chez lord Byron , où il l'avait accusé d'avoir coopéré à l'enlèvement de sa sœur. Mylord avait nié qu'il eût aucune part à cette action , assurant même sur son honneur, ce qui.