LETTRE X
7 décembre 17 — .
Quelque temps après, j'^eus occasion de mettre dans un plus grandjour lepeu détalent que j'avais , en me chargeant du rôle d'Eudosia dans le Siège de Damas. Une indisposition subite de mistriss Pritchard m'obligea de l'apprendre en vingt-quatre heures. Dans ces cas le public est disposé à l'indulgence , et je le trouvai tel. Les spectateurs crurent voir, dans ma manière de jouer un rôle si peu prépare, des indices d'un talent supérieur à celui qu'on pouvait attendre d'une fille de mon âge, dans un art où l'on ne peut faire des progrès qu'à force de temps et d'étude.
J'eus aussi dans ce temps le bonheur de me concilier les bontés et la protection de deux dames du premier rang, la duchesse de Montague , alors lady Cardigan, et la duchesse de
DE MISTR[SS BELL A iV! Y. ()-
Queeii'sberry; Fiine et Pautre prirent à moi assez d^intérét pour venir au spectacle toutes les fois que je jouais; attention cFautant plus flatteuse que la dernière n^y avait pas paru depuis la mort de son protège Gaj.
M. Rich, diaprés les recettes du théâtre, ne pouvant me donner un traitement proportionné aux succès que j^obtenais et aux rôles importans que je jouais, m'accorda un bénéfice exempt de tous frais; et , pour ne point exciter de jalousie parmi les acteurs, il me le donna sur un des jours qiii lui étaient destinés. Malgré la bienveillance que me témoignait le public, je n'avais guère d'autres partisans que les personnes qui, par amitié pour M. Quin, m'honoraient de quelque intérêt, et je n'avais aucune raison de penser que mon bénéfice dût être fort lucratif.
Quelques jours avant celui auquel il était fixé, je reçus, étant au théâtre, une invitalion de me trouver le lendemain, à midi, à l'hôtel de Queen'sberry. Croyant convenable d'aller voir aussi la comtesse de Cardigan , qui m'avait accordé son approbation, je m'habillai de bonne heure; et, prenant des porteurs, j'allai d'abord à Privy-Garden, où de--
ineurait cette dame : j Vus tout lieu dVtre flattée de la réception qu Vile me fit. Sa politesse égalait toutes ses autres qualités.
Je ne fus pas reçue de même à Fhôtel de Queen'sberry. La duchesse avait le projet d^humilier ma vanité , avant de servir mes intérêts. Satisfaite de la manière dont m^avait traitée la comtesse de Cardigan , je me fis conduire à rhôtel de Queen''sberry. Aussitôt quHm de mes porteurs eut frappé et dit mon nom , le valet de chambre parut. Je le priai d'informer sa Grâce (i) que je me présentais pour avoir Thonneur de la voir. Je fus fort étonnée, quand il revint, de lui entendre dire que sa Grâce ne connaissait personne de ce nom. J'assurai le domestique que c'était par ordre exprès de la duchesse que j'avais pris la liberté de venir. Il me répondit que sûrement il s'était fait quelque méprise dans l'envoi de cette invitation. Je ne vis d'autre parti à prendre que de m'en retourner.
Quelque humiliante que fût pour moi cette scène, j'ai cru devoir vous en faire le récit.
(0 Titre particulier atFectë , en Angleterre, aux ducs et duchesses. ( Noie du traducteur. )
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ÎNous ne sommes tous que trop portés à la vanité, je rétais plus qu^ine autre, et cette leçon , quelque sévère quelle pût me paraître , était véritablement une preuve d''intérét que la duchesse avait voulu me donner.
Je revins à la maison , d'autant plus mécontente, qneje m'attendais à être persifïlée, à cette occasion , par une parente nouvellement arrivée d'Irlande , dont ma mère s'était depuis peu infatuée. Comme j'aurai souvent à vous parler de cette chère cousine, et qu'elle a été pour moi la source de plusieurs chagrins, c'est peut-être ici le lieu de vous dire que son corps difforme offrait à son ame perverse une habitation très-convenable.
Si l'on en croit les règles de Hogart , elle devait être pourvue de mille grâces, car il n'y avait pas dans toute sa personne une seule ligne droite. Son esprit n'avait guère moins de travers. Dès son arrivée , j'avais paru lui déplaire ; son aversion , dont je n'avais jamais pu savoir la cause , m'était devenue si importune que je m'en étais plainte à mistriss Jackson, qui avait inutilement prié ma mère de lui chercher une autre defneure.
Ainsi que je Favais prévu, je n'eus pas plutôt raconté à ma mère la manière dont j"* avais été reçue à Thôtel de Queen''sberry , que la chère parente soutint que ma prétendue invitation était une supposition de ma \ anité. Impatiente , je sortis pour aller au théâtre. y
En entrant au foyer, je fus abordée par le prince LobkoAvitz, qui venait me demander, pour le jour de mon bénéfice , une loge pour le corps diplomatique. Après avoir remercié son altesse , je lui dis qu^elle pouvait avoir une loge sur le théâtre , et , envoyant chercher le concierge, je le priai d^en faire note sur son livre. Jugez quelle fut ma surprise , lorsque celui-ci me dit qu''il ne me restait pas une loge dont je pusse disposer ! Toutes , à Texception de celles de la comtesse de Cardigan, de la duchesse douairière de Leeds et de lady Shaftesbury , avaient été retenues par la duchesse de Queen'sberry. Je fus tentée de croire que cet homme plaisantait, d'autant plus que cVtait lui qui m''avait fait , de la part de la duchesse , Finvitation que j^avais trouvée être fausse. Cependant il persista, et me dit de plus que la duchesse avail
en outre fait demander deux cent cinquante billets. Je n^en fus que plus embarrassée pour expliquer la manière peu obligeante dont j'avais été reçue le matin.