‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 27 sur 91 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

Au bout de quelques semaines , je fus entièrement rétablie. L^apotbicaire , qui prenait soin de moi , était de la même secte que mes parens ; trompé comme eux par le quakerisme (si je peux m'exprimer ainsi) de mon habillement , il sembla prendre pour moi un goût dont ceux-ci ne cherchèrent pas à le détourner. Une foire annuelle est , dans ce canton , une époque de plaisirs et de fêtes. Mon empesé courtisan m^invita avec mes hôtes à dî ner chez lui ; il avait décoré sa maison de fleurs , et Pavait remplie de tout ce qu^il avait pu imaginer de plus propre à montrer sa passion pour moi. Mais Faveugie déesse qui gouverne le monde n''avait pas décidé que je dusse jouir long-temps de cette vie paisible. Dans un de ces caprices qui kii sont familiers , elle amena un incident qui me fit perdre à la

(ois et les soins de mon admirateur cl Ja bonne volonté' de mes parens.

A ce dîner avait été' amené par un ami du maître de la maison , le célèbre Zacharie Moore , personnage aussi connu par sa prodigalité que par son infortune. Moore avait joui jadis d^un revenu de vingt-cinq mille livres (i); sa prudence nVtait pas proportionnée à ses richesses. Grâce à son extravagance et aux chicanes de son intendant, il finit par se trouver réduit à une pauvreté vraiment honteuse , puisqu'il y était tombé par sa faute. Ce quHl y eut dMtrange, c'*est que le misérable qui lui avait escroqué cette immense fortune , eut Fimpudence de lui proposer sa propre fille en mariage , offrant à cette condition de lui rendre tout son bien. M. Moore, avec beaucoup de noblesse , selon moi , rejeta cette

(1) Lorsque, dans les romans anglais, on nous parie de CCS étonnantes fortunes , nous sommes tentés de reprocher à l'auteur des suppositions qui choquent la vraisemhlance. Ici nous voyons un simple particulier jouir d'un revenu équivalent à six cent mille livres de France. Nul pays peut-être n'offre , plus que l'Angleterre, des exemples de cette prodigieuse accumulation de richesses dans quelques mains. ( Note du tradiictevr. )

honteuse proposition. Tous les gens de sa connaissance, en admirant cette grandeur d'ame , ne purent sVmpêcher de blâmer un défaut d'ordre , par suite duquel il se vit réduit à accepter, à l'âge de quarante ans , une enseigne dans un régiment qu'on envoyait à Gibraltar. Je veux, à cette occasion , vous citer une épitaphe , si Ton peut lui donner ce nom , qui fut faite pour lui pendant sa vie.

Zacharia Moore.

Monument vivant

de l'amitié et de la générosité des grands.

Après une intimité de trente ans

avec la plupart des

grands seigneurs des trois royaumes ,

qui lui avaient fait l'honneur de l'aider

à dissiper une immense fortune ,

ces illustres amis ,

par reconnaissance

des beaux jours , des amusantes soirées

qu'il leur avait fait passer ,

l'ont promu , par leur crédit ,

à la quarante-septième année de soo âge ,

à une enseigne ,

dont il jouit aujourd'hui

à Gibraltar.

Je reviens à mon histoire. Rien ne se passa^

DE MISÏRISS BELLAMY. 9!

JusquVi Taprès-midi , qui pût troubler Fharinonie de la société , ou me faire la moindre peine. Mais, après le dîner, Fami de M. Moore lui ayant dit tout bas que jVtais une quaker mitigée, dont son voisin Tapothicaire était épris, M. Moore , sans vouloir me nuire, donna carrière à sa légèreté , et dit assez haut pour être entendu de toute la compagnie : Bon ! une quaker mitigée ! hé , cVst miss Bellamy ! la célèbre actrice qui a reçu tant d^applaudissemens , Fhiver dernier, au théâtre de Covent-Garden. L'altération visible de mes traits, aussitôt qu'il eut prononcé ces mots, lui fitvoir qu'il avait dit quelque chose de déplacé, mais, comme Marplot , il ne put deviner ce que c'était.

Mistriss Clarke n'ayant point relevé ce qui venait de se dire , je me flattai qu'elle n'y aurait point fait attention. Cependant , peu de temps après , elle demanda sa voiture, et laissa son mari , qui aimait assez à boire , s'amuser avec l'aimable habitant de Londres. Après notre départ , M. Clarke fît sur mon compte quelques questions , et apprit tous les détails de mon aventure. M. Moore , au récit qu'il en fît, ayant ajouté que tout le monde me croyait

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fort innocente , mon parent qui , tout quaker qu''il était, avait de Flionneur, et dont le courage était éveillé par les fumées du vin , pensa que , comme appartenant à sa famille , j'avais droit à sa protection. Il reprit le chemin de chez lui , déterminé à poursuivre Faffaire , et à obtenir raison de Finjure qui m'avait été faite.

Cependant , nous regagnions la maison.

Dans la voiture de mistriss Clarke était une autre dame , ce qui empêcha ma cousine de s'expliquer avant notre arrivée. Je n'étais pas, je l'avoue, sans inquiétude sur les questions qu'elle pourrait me faire. Mais comme elle m'avait toujours montré une extrême douceur, je ne pouvais penser qu'elle eût dans le caractère autant des traits de Xantippe que je lui en trouvai depuis. J'avais ouï dire qu'elle était jalouse ; mais elle était arrivée , ainsi que son mari , à un âge où cette passion est supposée s'amortir, et je Fen croyais désormais parfaitement guérie.

En descendant de voiture , elle se fit mal au pied. Je m'avançai , lui offrant ma main pour l'aider à gagner le parloir; mais elle le refusa avec un air de dignité théâtrale , prononçant

en même temps d'un ton dédaioneiix : Arrière ! Je crus d'abord que cela s'adressait à un chien, qui venait pour la caresser; mais je ne tardai pas à être détrompée. Nous ne fumes pas plutôt entrées dans la maison, que, me regardant en face , elle me dit d'un ton auquel je n'étais nullement accoutumée : Arrière , te dis-je ! tu es un enfant d'iniquité , tu t'es vendue à l'impur; tu m'en as imposé, [ci je l'arrêtai , ne pouvant supporter l'imputation du mensonge. Je lui demandai en quoi je l'avais trompée, et je la défiai de me citer une seule conversation où je lui eusse dit autre chose que la vérité. Comme elle avait réellement conçu pour moi de l'aiùitié, elle parut fâchée de ce qu'elle avait dit, et je crois qu'elle cherchait à s'excuser quand son mari entra.

Aussitôt qu'il lui eut raconté ce qui m'était arrivé , et dit ce qu'il se proposait de faire en conséquence, elle sentit sa colère se rallumer; la colombe redevint une Méduse. Arrière ! s'*écria-t-elle encore , arrière ! La perdition te suivra ; tu es venue pour séduire mon bienaimé avec tes artifices ; Satan s'est emparé de toi , aussi-bien que de ta mère : sors , je te prie, de ma maison. Ici son bien -aimé l'inter-

rompit, disant que rien ne rempècherait d''al- 1er à la grande cité pour y forcer le méchant homme à me faire réparation , en me prenant pour son épouse. Et ne m'as-tu pas dit , John, reprit mistriss Clarke , ne viens-tu pas de me dire que le méchant homme était marié ? Mon cousin John, dans son ivresse, avait oublié cette petite circonstance qui, tout-à-coup , arrêta son zèle chevaleresque.

Suivit un moment de silence , dont je profitai pour dire à ma cousine , qu'après ce qui venait de se passer, je ne pouvais rester un jour de plus dans sa maison ; non pas , ajoutai-je , que je fusse choquée de la risible imputation qu'elle me faisait d'avoir voulu séduire son mari , mais j'étais offensée de la manière dont elle avait parlé de ma mère. Au reste , forte de mon innocence , je lui pardonnais toutes ses injures, excepté l'accusation de fausseté. Sachez, madame, lui dis-je avec le plus de dignité qu'il me fut possible , que j'ai une ame au-dessus de tout artifice.

A ces mots , mistriss Clarke , avec un changement de ton et de manière qui aurait fait honneur à la comédienne la plus consommée, me dit très-doucement : Anne , lu crois p^ul-

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être au dogme des Turcs , qui pensent que les femmes n^ont point d'ame. Le regard malin dont elle accompagna ces paroles , me fit quitter Tair important que j'avais pris ; ma colère finit, et je partis d'un éclat de rire. Cela mit fin à notre conversation. Nous nous séparâmes pour aller nous coucher. Avant de me quitter, mistriss Clarke me serra trois fois la main , et me dit bonsoir, en me souhaitant toutes sortes de bonnes choses ^ salutation qu'emploient ordinairement les quakers avec leurs plus intimes amis. Malgré ce témoignage d'une ami- / tié renaissante dans le cœur de ma pétulante cousine , je résolus bien de ne pas m'exposer à voir renouveler une pareille scène.

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