LETTRE XXII
3 1 mars i n
Apres le départ de M. Mediicote, un des hommes présens nous apprit que ce jeune homme, pendant ses voyages, était devenu amoureux d'une belle Italienne qui, partageant sa passion , avait quitté sa famille pour sVnfuir avec lui. Le frère de la dame , instruit de Faventure, avait poursuivi le couple fugitif, et ayant rejoint les coupables, avait offert au séducteur le choix d'épouser son Hélène, ou d'arranger l'affaire au champ d'honneur. M. Mediicote, dans cette alternative, avait pris le premier parti , et s'était lié de l'indissoluble nœud.
Tout le monde fut persuadé que si ma famille et mes espérances eussent répondu à sa fortune , M. Mediicote , regardant comme nul le mariage auquel il avait été contraint , m'aurait offert sa main , en dépit de l'honneur et de l'humanité offensée. Mistriss Butler déclara
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que rien ne pouvait lui donner plus de satisfaction que cette démonstration publique de mon innocence. Sans cette preuve , quoique ma conduite en Irlande lui fût un sûr garant de mon honnêteté, elle n'aurait pu laisser continuer une liaison intime entre sa fille et une personne dont la réputation n^eût pas été parfaitement intacte.
Ce dernier mot me frappa; et comme aucun défaut ne me répugne autant que la fausseté, je résolus, quoi qu'il pût en arriver, de dire à mistriss Butler que ma réputation notait pas absolument intacte , puisque , sans que je Peusse mérité, elle avait été compromise par la scélératesse de deux hommes méprisables.
Pour le moment, je me contentai de plaindre les personnes de ma profession , toujours exposées aux propos d^une jeunesse inconsidérée qui croit pouvoir se faire un jeu de leur réputation : et cept^ndant, ajoutai-je, plusieurs personnes avaient long-temps honoré le théâtre par leurs talens, sans avoir jamais mérité aucun reproche dans leur conduite. Telles étaient les Pritchard, les Clive, et d'autres, sans doute, plus dignes peut-être
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de considération pour avoir conservé, dans une position si périlleuse, une renommée sans tache , que nombre de femmes défendues, ou de la médisance par leur rang, ou du danger par leur obscurité.
Je revins chez moi, agitée et mécontente : après une nuit sans sommeil, je me trouvai le matin avec la fièvre : cette indisposition, qui me permettait une solitude dont j'*avais besoin ^ ne mVffligea point , mais Famitié ne me négligea pas. Mistriss Butler et sa fille vinrent me voir. Mon absence du théâtre fut regardée comme une espèce de calamité publique.
Pendant ma retraite, livrée aux réflexions, je considérai la profession que j'avais embrassée sous un point de vue plus humiliant quVlle ne sMtait encore offerte à mon imagination. Que le premier sot en qui la fortune autoriserait la suffisance, eût le droit de parler de moi sans conséquence; que mon laquais, si je Tavais mécontenté, pût aller pour un schelling m'^insulter sur la scène, cVtaitpour moi une idée révoltante. J'en fus tellement frappée, que je n'ai jamais recouvré depuis l'assurance que j'avais conservée jusqu'alors : ma maladie s'en augmenta; je fus plusieurs
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jours sans pouvoir jouer; et quandje reparus au théâtre, il s'y passa un événement désagréable, qui, joint à dVutres circonstances, me fit quitter Plrlande.
M. Shéridan , à cause de Findiscrëtion de M. Saint-Léger, et pour quelques autres raisons, avait annoncé dans les journaux que personne désormais ne serait admis dans les coulisses. Il avait donné des ordres en conséquence à toutes les portes. Assez rétablie pour aller à la salle, mais non pour y jouer, je m^ étais rendue un soir, lorsqu'un officier pris de vin voulut forcer la sentinelle placée à la porte du théâtre : le soldat persistant dans son refus, Fofficier lira son épée et le perça à la cuisse; le fer se rompit; il en resta un morceau dans la blessure. Entendant du tumulte sur le théâtre , je m'enfuis de la loge dans laquelle j'étais assise, et je courus à la sentinelle voisine pour me mettre en sûreté; c'était précisément l'homme qui venait d'être blessé : je me trouvai à Tinstant entourée par la foule, et obligée d'assister à l'extraction du fer cassé dans la plaie. La frayeur que me causa cette scène , dans un moment où je n'étais pas bien remise, me causa une rechute. Au reste, le
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blesse guérit assez promptement ; mais il perdit Fusage de sa jambe, et Paggresseur, qui était un homme de qualité, fut obligé de lui faire une pension pour sa vie.
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