LETTRE XXIV
lo a%ril m — .
L^ON m^atteudait toujours chez Je colonel Butler, quand je notais pas au théâtre. Lorsque , dans cette famille, on entendit parler du tumulte, on fut très-alarme pour moi, et le lendemain, en envoyant savoir de mes nouvelles , on me fit prier d^aller passer la journée à la campagne, où Ton était alors. Mais, encore fatiguée de Feffroi que jVvais éprouvé, je nVcceptai la partie que pour le jour suivant.
Ma mère, qui me voyait rarement rester à la maison , parut flattée de mon refus , et se promit beaucoup de plaisir de ce que je passerais un jour avec elle. Dans la journée ,jVnvoyai Obrien, ma femme de chambre, demander des nouvelles du docteur Walker, qui était fort malade. Elle revint à sept heures, toute effrayée, nous apprendre que le docteur était mort, et que déj»\ Ton se prépa-
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rail à Fenterrer. Elle ajouUi que lorsqu^on avait voulu Fensevelir, les saignées qu^on lui avait faites au bras avant sa mort sVtaient rouvertes et avaient saigne.
11 était tard : nous demeurions à près de deux milles de chez le docteur : ma rnère , depuis quelques mois , était retenue chez elle par un rhumatisme; j Votais moi-même fort indisposée. Il était impossible qu'aucune de nous deux pût arriver chez lui assez à temps pour prévenir une inhumation précipitée , ce que , dans toute autre circonstance , nous eussions certainement fait. Nous sûmes aussi que mistrissWalker, cédant auxinstances de sa sœur, avait quitté sa maison pour se retirer avec elle à Dunleary. Ma mère , en conséquence, ordonna à la domestique de prendre une voiture, et si le corps était déjà enterré , de le faire retirer à quelque prix que ce fût.
Le plus grand amusement qu'on puisse procurer en Irlande à des gens du peuple , est de veiller auprès d'un mort. Obrien n'ayant pas fait un secret de sa commission , eut bientôt plusieurs compagnes. Lorsqu'elle arriva, on lui dit que le corps avait été enterré immédia-
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leiiicnt après (jcrelle était partie, parce qu(* Ton avait craint que la maladie dont le docleur était mort ne fût contagieuse. On ajouta que comme mistriss Walker était anabaptiste , on avait, par son ordre, enterré le docteur dans le cimetière de cette secte, qui était à IVxtrémité de la ville.
Les gens qui accompagnaient Obrien étant venus dans l'espoir d'employer la nuit à leur occupation favorite , résolurent d'aller chez le marguillier, et d'exécuter les ordres de ma mère; mais il était tard, et ils ne purent trouver sa maison. Cependant, comme rien ne peut détourner des Irlandais qui courent après un plaisir, ils grimpèrent, hommes, femmes et enfans, par-dessus la porte, et entrèrent ainsi dans l'asile des morts. Pendant qu'ils étaient assis autour de la tombe , Obrien entendit ou crut entendre un gémissement , ce qui leur donna à tous une grande impatience de revoir le jour.
Aussitôt qu'il parut, quel([ues ouvriers qui allaient à leur journée leur indiquèrent la demeure du marg uillier , et celui-ci consentit , non sans beaucoup de peine, à faire ce qu'ils désiraient, A l'ouverture du cercueil , on
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trouva le corps entièrement prive de vie; mais on remarqua que le mort avait essaye de rompre son linceuil, et de sortir de sa prison. Il sVtait tourné sur le côte, et, comme ma femme de chambre Favait rapporte , ses saignées s^taient rouvertes. Le cercueil fut porté chez le marguillier, où une foule de curieux se rendit de toutes parts pour voir ce mémorable exemple de précaution inutile. La famille ayant appris ces circonstances, fît remettre le corps en terre, et Taftaire fut étouffée.
M'expliqueriez-vous bien comment il arrive que nous sommes, en général, frustrés dans nos plus chères espérances? Le cas du docteur est, à cet égard, extrêmement remarquable. La crainte d^étre enterré vivant semblait être Tobjet habituel de ses pensées. Ce sujet lui fournissait un fonds inépuisable de conversation, et avait souvent exercé sa plume. Il était impossible de détourner de son esprit le pressentiment dont cette crainte Favait frappé, et cependant combien de circonstances se sont combinées pour le réaliser ! leçon frappante qui nous apprend à ne pas nous laisser épouvanter trop fortement
par des maux possibles, que toute notre prudence ne saurait pre'venir.
On cite un autre exemple du même genre. Une dame Chaloner, qui demeurait dans Je Yorkshire, fut cru morte; comme notre pauvre docteur, elle fut trop promptement ensevelie, mise dans un cercueil, et déposée dans Fenfeu de ses ancêtres.
Quelque temps après on eut occasion de rouvrir le caveau. A la surprise et au grand regret des parens de la dame , on trouva qu^elle avait soulevé la planche supérieure de son cercueil (ce dont elle n^avait pu venir à bout sans de très-grands efforts), et quVlle était dedans, assise sur son séant. Cet événement, dit-on , a déterminé cette famille , lorsquVlle inhume quelqu^un de ses membres, à ne mettre sur le cercueil qu'aune planche trèsmince , et à rattacher très-légèrement : précaution plus qu^insuffisantc , et dont Feffétle plus heureux serait d''augmenter,s^il est possible, le malheur de Têtre qui, enfermé dans un caveau, serait réduit à en profiter.
Je fus très-affectée de ce triste accident : ma mère en pensa perdre Fesprit; elle ne pouvait se pardonner d^avoir manqué à la
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promesse solennelle qn^elle avait faite à sob vieil ami. Nous ne mettons point , ce me semble , assez d'importance à ces derniers devoirs que prescrit Tamitië ; nous nous hâtons de fuir un spectacle qui choque notre sensibilité; nous nous éloignons à la hâte lorsque, peut- (Hre , un ami défaillant nous désire sans pouvoir nous appeler, lorsqu^il compte sur une main chérie qui devrait fermer sa paupière. Je ne me rappelle point sans quelque satisfaction que les trois personnes que j'ai le plus aimées, ont expiré entre mes bras. Ce fut ainsi que je vis mourir ma chère miss Conwày , ma mère, et une autre personne dont vous verrez l'histoire souvent entremêlée dans celle de ma vie.
Qu'il me soit permis de vous conter encore à ce sujet la mort de feu M. HoUand.
Il était très-malade de la petite vérole. La maladie Pavait tellement affaissé, que sa garde le crut mort - comme tel , elle le dépouilla , et l'exposa à la manière ordinaire. Le médecin qui en prenait soin, vint quelques heures après; et comme rien, à sa dernière visite, ne lui avait fait craindre cet événement, il demanda à voir le corps. On le ronduisil dans
la cliainbre où, en rexaininant, il crut lui Irouver quelques symptômes de vie. Il fit à finstant chauffer le lit, et mettre le malade entre deux couvertures. Au bout d'une heure, le malheureux] eune homme donna des signes de vie , et put enfin articuler ces mots : Je suis dans le ciel. Mais le long froid qu'il avait subi , et les ravages de la maladie , rendirent inutiles tous les soins ultérieurs. Il mourut viclime de la rapacité de la mercenaire à qui on Tavait confié.