‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 43 sur 91 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

17 avril 17 — .

Plusieurs circonstances fâcheuses s'ëtant ainsi succédées , mon imagination retomba dans la mélancolie dont j''avais eu la première atteinte à Ingatestone. Ma mère vit ce changement avec inquiétude : une passion pouvait en être la cause , et cette supposition nuisait au désir quVlle avait de me marier avec M. Crump. Cette union m^eût assuré Faisance : selon elle , c^était plus que le bonheur.

Un inconnu , sous le nom de Strephon , avait rempli les journaux de vers ri ma louange; elle supposa que jWais pris, à son insu, quelque tendre engagement avec cet amant mystérieux. M. Crump, instruit de ses soupçons, en prit Falarme, et n^eut point de repos qu^il n''eût trouvé Theureux auteur de ces vers.

Près de notre demeure se tenait , chez d''estimables gens , une assemblée où Ton jouait ; la société y était choisie et peu nombreuse. In-

vitee depuis long-temps k en faire partie , j^allaiim joury passer la soirée. Un jeune homme sy trouvait, que je nVvais jamais remarque, mais que je sus depuis avoir etë , au spectacle , un de mes plus assidus admirateurs : il s^ippeîait M. Jephson , et était du collège de la Trinité. Pendant toute la partie, il se tint cloué derrière mon fauteuil : lorsquVlle fut finie, il m'offrit de me reconduire. Arrivée à ma porte, je le priai dVntrer, et je fus un peu surprise de voir le froid accueil que lui fit ma mère. A peine fut-il sorti qu*'elle me demanda depuis quand je connaissais M. Jephson. Depuis une heure à peu près , lui répondis-je. Ne m'en croyant pas, elle insiste, elle me demande ma parole d'honneur. Madame, répondis-je alors avec une impertinence dont je rougis encore , je ne donne jamais ma parole d'honneur à qui ose contester ce que je lui dis.

Frappée de l'inconvenance de mon expression, je me retirai honteuse. Le lendemain, mécontente de moi-même, je partis avant que ma mère fût levée , et j'allai joindre mes amis à la campagne.

Ma mère connaissait mon caractère, et

sachant quel était sur moi Fempire de sa bonté, elle m'écrivit le jour suivant. Je devais, me marquait-elle, lui pardonner son inquiétude : M. Jephson était Fauteur qui , depuis quelque temps, avait tant célébré mes louanges : sa fortune était bornée et dépendante ; elle avait craint qu'Hun penchant pour ce jeune homme ne devînt pour moi une source de chagrins.

Je me reprochais d'autant plus ma légèreté à Fégard de ma mère , que sa situation la mettant en quelque sorte dans ma dépendance , m'obligeait envers elle à de plus grands égards. Le soir, de retour à la ville, je lui (is oublier par mes caresses mon inconséquente vivacité ; elle lut dans mon cœur , et connut tous les motifs qui causaient cette tristesse dont sa tendresse s'était alarmée.

D'une part, je pensais qu'à l'ouverture du théâtre, M. Shéridan voudrait paraître dans les rôles dC Antoine ^ de Romeo ^ etc., et je craignais de perdre une partie de ma réputation en jouant avec un interlocuteur aussi jpeu propre à cet emploi. D'un autre côté, la santé chancelante de misiriss Butler me donnait de vives inquiétudes : déterminée, pour

DE MISTRISS BELLAMY. iy3

la rétablir, à aller à Spa , et de là dans les provinces méridionales de la France, elle allait être long-temps absente; peut-être jamais ne la reverrais-je. Miss Saint-Léger notait point à Dublin; mistriss O^Hara désormais était confinée dans son appartement , et je ne pouvais la voir autant que me le prescrivaient le devoir et TafFection. Jetais surtout affectée de Tingratitude dont je paraissais coupable envers M. Quin : une fausse modestie m'avait empêchée de le prendre pour guide , lui que je devais aimer et considérer comme un père. Ce souvenir pesait comme un remords sur ma conscience. Ma mère me crut et m'approuva, elle partagea mes craintes et mes sentimens.

Je ne dois pas vous laisser ignorer quelle fut la triste destinée de ce jeune Jephson, qui, comme vous allez le voir, ne m'était que trop tendrement attaché.

Quelques années après que j'eus quitté l'Irlande , M. Mossop m'apprit que cet aimable et malheureux jeune homme avait été si affligé de mon départ , qu'il allait passer des nuits entières sur les marches de la maison dans laquelle j'avais demeuré. Le froid et la rosée

lui causèrent des rhumes frèquens ; une maladie sVnsuivit, qui mit fin à ses jours.

Lorsqu"'il vit arriver sa dernière heure , il fit approcher de son lit son ami M. Mossop , et le pria instamment de vouloir bien placer sur son cœur , et de manière qu'on Tenterrat avec lui , un bout de ruban qu'il portait constamment.

M. Mossop, peu accoutume' aux tendres recherches de Famour , parut surpris de cette étrange prière , et lui demanda quelle pouvait être la vertu de ce vieux morceau de ruban. Sur quoi le malheureux mourant lui dit que, n'ayant pas etë assez heureux pour pouvoir se procurer une tresse de mes cheveux, il avait obtenu de mon coiffeur cet inestimable trésor; et tel était, dit-il, son attachement pour celle à qui il avait appartenu, que s'il pensait qu'on ne dût pas l'enterrer avec lui , cette idée répandrait de l'amertume sur ses derniers momens.

M. Mossop exécuta l'ordre de son ami ; mais après m'avoir raconté ces tristes particularités, il ajouta : Et ainsi, madame, vous voyez que vous avez tué votre homme. L'insensibilité qu'il montrait dans une occasion si tou-

chante, loin de me prévenir en faveur de son esprit, excita en moi une espèce de mépris : nos âmes notaient point à Tunisson. Je ne pus refuser un juste tribut de larmes à Tintéressant jeune homme dont la mort était en quelque sorte mon ouvrage.

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