LETTRE XXXI
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Ainsi délivrée des craintes que m^avait causées lord Byron, je coirunençais à me croire parfaitement heureuse ; mais d?autres contrariétés m'attendaient de la part de M. Crump , ce négociant irlandais, ami de ma mère, en faveur de qui elle ne cessait de m'importuner. Elle avait toujours entretenu correspondance avec lui depuis notre retour en Angleterre ; mais je n'en étais point surprise , parce que s'étant jetée , avec succès , dans un commerce de toiles , qu'il lui avait conseillé d'entreprendre, elle avait souvent occasion de lui écrire à ce sujet.
Je me suis toujours fait un devoir de ne point lire les lettres adressées à une autre personne , même quand je les trouve ouvertes. Plusieurs de celles de M. Crump traînaient autour de moi , sans que jamais j'y jetasse les yeux. Le hasard, comme on le
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verra, me fit lire la dernière qifil eût écrite.
M. Quiii, estimant que la principale force de notre troupe était dans la comédie , me faisait jouer dans toutes les pièces où il se trouvait quelques rôles assortis à mon âge et a ma figure. Comme il excellait dans le Double Dealer , et que mistriss Wofïington était bien reçue dans Lady Touchwood ^ j'^^s occasion de paraître dans Lady Frothy personnage dans lequel je pouvais donner libre carrière à ma gaieté et à mon imagination. J^ réussis plus que je nVusse pumVn flatter, ce rôle étant un de ceux que jouait depuis longtemps mistriss Clive.
Le jour de cette représentation, animée par les applaudissemens que j^avais reçus, égayée peut-être par Féclat de ma parure, jetais plus sémillante qu'à mon ordinaire , assise dans le foyer, lorsque j'y vis entrer M. Montgommery , devenu sir George Metham, et que j'ai cité plus haut comme un de mes admirateurs. Son aspect inattendu me surprit ; mue par une impulsion involontaire qui jusqu'alors m'avait été inconnue, et sans songer à ce qu'allaient penser les acteurs qui m'environnaient, je me levai pour le saluer ,
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lorsqu^il s^approcha de moi. Ce témoignage d^intërét ne put manquer de le frapper, il parut lui causer un transport de joie.
Il nVchappa point à mistriss Woffington. L'attention que me montrait sir George sembla beaucoup la choquer; quant aux autres actrices présentes, cVtaient, à Texception de mistriss Ward, des femmes d'un ordre tout différent ; elles aimaient leurs maris , s'occupaient de leur ménage, et trouvaient chez elles trop d'affaires pour songer à celles d'autrui.
M. Metliam, dans la courte conversation qu'une entrevue aussi publique put nous permettre , eut le temps de m'apprendre que sa mère était morte , ce qui l'avait mis en possession d'une jolie fortune, et lui avait fait prendre le nom de Metham. Je terminai le plus tôt que je pus un entretien qui excitait la curiosité autant que la jalousie de mistriss Woffington ; mais à la fin de la pièce , M. Metham m'aborda de nouveau, et me demanda la permission de venir me voir le lendemain matin. Je ne pouvais , lui dis-je, la lui accorder , et je ne lui en cachai point la raison. Ma mère n'était pas disposée à me laisser re-
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«rvoir elle/, elle les visites d\in amant ; il me j)ria alors de trouver bon qu^il m'écrivit; je le lui permis , et nous nous séparâmes.
Cette correspondance m'obligea à prier Obrien, femme de chambre dont je vous ai parle, et qui nous avait suivies en Angleterre , de prendre soin que mes lettres ne tombassent point dans les mains de ma mère. Obrien comptait des rois parmi ses aïeux, mais elle ne savait pas lire ; il en résulta qu'un jour , trouvant une lettre dans le parloir, elle crut que je Pavais laissé tomber, et me Fapporta.
Sans regarder si elle m'appartenait ou non, je la mis dans ma poche, et ce ne fut qu'en en cherchant une où l'on me proposait un bal, que je la retrouvai; l'ayant tirée avec deux ou trois autres que j'avais reçues dans la journée , je reconnus que c'était une lettre de mon amoureux Hibernois, à ma mère; un mot effacé joint à celui àe fille ^ excita ma curiosité; je fus tentée d'enfreindre la règle que jusqu'alors j'avais si strictement suivie. La ligne contenait ces mots : « Ma chère dame , ') je crois que votre aimable fille ne résis- » tera pas au pouvoir de )> IVe compre-
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nant Tien au sens de cette phrase , et dans le fait me souciant peu de Fentendre, je jetai la lettre sans achever de la lire.
Le lendemain je faisais Alicia; sitôt que mon rôle fut fini, M. Quin, avec vme expression de joie dans le regard, que jamais je ne lui avais vue hors de la scène, me commanda de m'arrêter, et de me mettre à genoux devant la première personne que je rencontrerais dans une pièce qu^il me fallait traverser pour aller me déshabiller. Je ne compris rien d^abord à ce qu'il voulait me dire ; je sortais incertaine, entre la crainte et l'espoir; enfin mon cœur me dit qui c'était. Rassemblant alors tout mon courage, et jugeant, d'après l'air de gaieté de M. Quin, que je n'avais pas beaucoup à craindre, j'entrai dans la chambre. Je n'ai pas besoin, probablement, de vous dire que j'y trouvai lord Tyrawley. Sitôt que je l'aperçus, je me jetai à ses pieds , en lui disant , avec une émotion que je ne peux vous peindre : Mon cher monsieur , pardonnez-moi.
Mylord me releva ; il m'embrassa tendrement. Sa voix altérée me prouva qu'il n'était guère moins ému que je ne l'étais moi-même.
U irrofFrit alors de mVccoinpagner chez moi, parce que M. Quin et lui se proposaient de venir y souper. Il m^apprit que M. Quin lui avait rendu de moi un témoignage qui lui avait fait le plus grand plaisir, d'autant, ajouta-t-il, qu'il confirmait ce que lui avait dit en Irlande une personne qui , dans son vivant, m'avait tendrement aimée. Ces mots m'apprirent que ma chère mistriss O'Hara avait paye le tribut à la nature. Cette nouvelle m'arracha des pleurs que je n'eusse pas dû répandre; car sans doute cette excellente femme avait passé , d'une misérable existence, à une vie de bonheur et de paix.
M. Quin , avant de venir nous joindre , nous laissa causer librement pendant une heure. Comme c'était fête le lendemain, rien ne nous obligeait de nous séparer de bonne heure. Ma mère n'eut point la permission de manger avec nous; mylord m'enjoignit expressément de ne jamais inviter ni elle ni les dames de ma famille , parce qu'il ne voulait ni les voir, ni les connaître. Il me donna deux bagues , dont l'une , formée d'un beau diamant, était très-précieuse; l'autre était de fantaisie. Toutes deux m'avaient été léguées par
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mistriss O'Hara. Ce notait pas là , probablement, tout ce quVlle m''avait laisse; mais mylord ne me parlant pas d'autre cbose , il ne me convenait pas de lui rien demander. Je me trouvais alors une des plus heureuses créatures quMl y eût au monde. J'avais recouvré Faffection des deux personnes que je considérais le plus. J'étais adorée d'un honune que déjà je préférais à tout son sexe; nulle satisfaction ne manquait à mon cœur. On eût eu peine, ce me semble, à trouver trois personnes plus heureuses que ne l'étaient en ce moment mylord, M. Quin, et moi. Tous deux m'aimaient également , tous deux m'étaient également chers, quoiqu'à différens titres. Douces et paisibles jouissances, qui n'appartiennent qu'à des âmes délicates, qu'à des esprits généreux , et à des cœurs recon-
naissans !
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