‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 54 sur 91 · LETTRE XXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIII

29 juin 17

Je passai dans une société si chère une délicieuse soirée. Mylord, en me quittant, promit de venir souper avec moi, trois ou quatre fois par semaine, et il engagea M» Quin à être de la partie aussi souvent qu'il le pourrait. Mais celui-ci aimait à trouver chez lui sa poularde , sa bière à Forange , à y rester à son aise, et, suivant son expression favorite, sans jarretières. Il appelait cela les trois grandes dt)ucears de la vie. Il ne trouvait pas, d'ailleurs , dans lord Tyrawley un camarade de bouteille, et rarement il raccompagnait chez moi : mais j'avais chez lui mes entrées , et j'y passais la soirée toutes les fois que je n'avais pas d'autres engagemens.

Quoique mylord et M. Quin m'eussent quittée fort tard , je voulus , avant de me coucher, écrire à M. Metham, pour lui faire part de ma satisfaction ; mais le motif qui la eau-

sait ne la lui fit pas partager. Cependant, il inVn félicita ; car tout ce qui me faisait plaisir semblait lui être agréable. Nous nous faisions de Famour des idées si exaltées , que notre correspondance ne ressemblait pas mal au langage de Cassandre ou d'Orondate.

M. Metham , dans ses lettres et dans sa conduite , me montrait tant de respect , que je m'aveuglais sur Timprudence de ce commerce épistolaire avec un homme qui m'*avait annoncé qu'il ne pouvait pas m'épouser. Cette déclaration portait même un caractère de candeur qui m'inspirait une fausse sécurité. Je me reposais sur l'honneur d'un homme que je ne croyais pas moins délicat que sincère , et il ne me vint jamais à l'esprit de concevoir sur ses intentions la moindre crainte; confiance hasardeuse qui a plus égaré de jeunes cœurs, et produit d'infortunes, que l'amour, que le caprice, et peut-être que la vanité.

Invitée à un bal masqué, je voulus profiter de cette occasion pour y voir mon amant, et jouir avec quelque liberté de sa conversation. Je ne m'étais jamais trouvée dans ces assemblées , et je ne concevais pas , écrivis-je à

M. Metham , comment on pouvait y reconnaître des visages masques. Il m^assura que mes yeux Tëclaireraient , et qu\m de mes regards suffirait pour me faire reconnaître.

Je préférais , sans contredit , M. Metham à tout homme au monde ; mais Famour dut céder quelque chose à la malice. Le 'soir , enveloppée d\ui domino noir , par-dessus lequel je mis une grande capote, j'allai au bal accompagnée des deux jeunes miss Meredith, habillées en savoyardes. En un moment je fis mon apprentissage , et bientôt j'en sus aussi long qu'Heidegger lui-même (i). Mes deux compagnes étaient trop remarquées pour faire attention à moi, je leur échappai, et j'allai chercher mon chevalier. Je le trouvai occupé à considérer toutes les femmes bien vêtues qui passaient auprès de lui, ne doutant pas que je n'eusse saisi cette occasion pour montrer mon goût , et que je ne me fusse masquée d'une manière élégante. M'approchant de lui , je lui demandai quelle belle le tenait dans

(j) Celui qui , le premier, a introduit en Angleterre les bals masqués.

ratteiite. Impatient de voir celle qiTil aimait, il m'envoya promener , m'assurant que ce n'était pas moi qu'il cherchait. Il ferait aussi bien, lui dis-je, de rester avec moi. Ma société, probablement, lui serait aussi agréable que celle de la personne qu'il attendait. L'humeur le gagnait, il me quitta.

La vanité , la folie régnaient autour de moi. J'avais de l'une et de l'autre assez bonne dose; je suivis l'impulsion du caprice; je laissai mon adorateur croquer le marmot (i) ; et je dois avouer que je me divertis beaucoup de l'inquiétude dans laquelle je le voyais.

Je joignis alors le général Wall, ambassadeur d'Espagne , qui venait souvent dans les coulisses, et avec qui je causais de temps en temps. Le comte de Haslang , ambassadeur de l'empereur, quoique non éclairé par l'amour , m'avait reconnue sous mon déguisement, et m'avait fait reconnaître au général. Le comte voyait souvent le lord Tyrawley , qui avait pour lui beaucoup d'égards, moins

(i) Cette expression est eiî français dans l'original.

{Noie du traducteur.)

à raison de ses talens qui étaient médiocres ^ que de sa haute naissance , de son extrême politesse , et de Fattention qu*'il apportait à paraître toujours content de Fesprit des autres , sans jamais prétendre lui-même à en montrer.

Le général Wall , quoique homme de beaucoup d'esprit, et ayant des connaissances très -étendues , était espiègle comme un écolier. Il s'était sans doute aperçu du goût qu'avait pour moi M. Metham, et il ne demanda pas mieux que de se joindre a moi pour le tourmenter. Nous Fabordàmes de nouveau ; je recommençai à le plaisanter. (]e qui lui rendait mes railleries plus importunes , cVst que ce général étant démasqué , il ne pouvait quitter brusquement un homme de ce rang, et était obligé dVn tendre tout ce que je mVmusais à lui dire. Il ne doutait point d'ailleurs, me voyant ainsi accompagnée, que je ne fusse, malgré la modestie de mon vêtement, une personne de considération.

Lord Tyrawley soupait avec quelques amis, de façon que je pus donner carrière à ma fantaisie pendant la plus grande partie de la

DE MISTRISS BELLAMY. 2v3l

nuit. Vers les quatre heures, inylord revint dans la salle, et ayant trouvé mes compagnes et moi, il nous invita à nous retirer, vu qu"*!! ne convenait guère de laisser en pareil lieu trois jeunes filles sans chaperon. Les jeunes Meredith, ayant beaucoup dansé, ne demandaient pas mieux que de s^en aller. J'aurais bien voulu rester encore quelque temps; mais il fallut partir.

Cette subite résolution ne me laissa que le temps de dire à M. Metham , en passant à côté de lui : QuVst donc devenu Féclal de ces yeux qu'*il devait vous suffire d'apercevoir pour éviter toute erreur? Frappé comme de la foudre, il parut sortir de Faveugiement qui toute la nuit lui avait dérobé ma présence. Il nous suivit jusqu'à la porte, essayant de me parler. Mais il n'était plus temps ; je le laissai accusant sa destinée ; et regrettant une occasion qui , peut-être, ne devaitpas se représenter de longtemps.

Ainsi en arrive-t-il de toutes nos espérances. Les plus vives , les plus probables sont celles que trompe le plus souvent l'événement. Elles ne nous laissent pour résultat que d'inutiles regrets, et une triste humiliation.

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