LETTRE XXXV
21 juillet 17. —
Lord Tyrawlej étant venu le même soir souper avec moi , je lui appris Finjustice qu^on mWait faite; il parut mécontent de ce que je ne quittais pas le théâtre , suivant ma première résolution. Mylord, quoique réconcilié avec moi , et dépensant avec profusion , plus même que ne lui produisaient des places considérables , n''avail encore rien fait pour assurer mon sort, et je ne pus mVmpécher de lui observer que rien ne s^offrait pour me dédommager de la profession qu''il me conseillait d^abandonner. Je regardais TafFront que je venais de recevoir comme très-grand pour ma position ; jV'tais surprise de le voir si indifférent sur ce point.
Au bout de quelques minutes , j'eus Pexplication du mystère. Mylord, me regardant avec bonté, me dit: « Pop, vous ne m'aimez » pas autant que vous faisiez il y a quelques
)) semaines. )> Uaccusalion était fondée; je rougis, et je gardai le silence. Que ne parlezvous ? continua-t-il. Si vous avez donné votre cœur à quelqu\m qui le mérite, je lui donnerai votre main ; je croyais , je vous Tavoue , que vous mVimiez assez pour me laisser faire ce choix.
Je conçus tout d'un coup ce que signifiait cette lettre de M. Crump que jVvais vue; la rature que j ^ avais remarquée couvrait probablement le nom de Tyrawley. Rien, dis-je à mylord , ne pouvant me détourner de ma franchise, je ne faisais point difficulté de lui avouer que, tout en Taimant beaucoup, j'avais pour une autre personne une forte inclination; mais je le priais de me dispenser de lui en nommer Fobjet, jusqu'à ce que j'eusse bien sondé mon propre cœur.
Mylord avait entendu parler de l'aventure delà chaise, et de la lettre jetée dedans; il n'ignorait pas non plus que le père de M. Bullock avait déclaré que si son fils m'épousait il ne le verrait de sa vie. Sachant d'ailleurs qu'il ne pouvait me donner une fortune assez considérable pour déterminer ce vieillard en ma faveur, mylord me déclara avec serment
DE MISTRISS BELLAMY. l/^i
î cYtait la première fois que je Tentendais jurer, quoique militaire) que déjà il savait de qui je voulais parler; et que certes, jamais il ne consentirait à mon mariage avec cet homme.
M. Bullock et sa passion ne se présentant pas en ce moment à mon esprit, je fus persuadée que c^était contre M. Metham que mylord exprimait une si forte prévention; je restai interdite. Lord Tyrawley, pendant tout le reste de la soirée , parut de mauvaise humeur; pour la première fois , je le vis partir avec plaisir.
Le lendemain matin, je mandai à M. Metham qu'il mVtait survenu une affliction trèsvive, mais je ne lui en dis point le sujet. L'éloignement, que dans mon erreur je supposais à mylord pour Thomme que j\'iimais, me le rendit mille fois plus cher qu'il ne m'avait été jusqu'alors. Un obstacle mis dans le chemin de l'amour, n'est qu'un aliment déplus offert à sa flamme.
Mon bénéfice devait avoir lieu dans peu de jours ; les trois soirs précédens , je devais jouer pour ceux de M. Quin , de mistriss \\ ottington et de M. Ryan.
TOMF. I. l6
'l[\'i, MÉMOIRES
La duchesse de Queen''sberry, assistant au bénéfice de M. Qain , montra sa bienveillance pour moi d^une manière plus flatteuse quelle n''avait encore fait : avant la pièce, elle me pria de lui retenir des loges pour mon bénéfice. Comme je ne supposais pas que sa Grâce voulût bien être en ma faveur aussi généreuse qu^elle Tavait déjà été, et comme jVvais appris à mes dépens à me défier de son humeur capricieuse , je ne sus quel nombre de loges retenir. Je pensai donc qu^il valait mieux le laisser au hasard , que de courir les risques de FofFenser.
La duchesse ayant paru désirer de voir le foyer, qu^elle avait ouï dire Femporter en esprit et en politesse sur beaucoup de salons, je lui demandai la permission de Fy accompagner quand la pièce serait finie , ce quVlle voulut bien agréer. Aussitôt donc que j''eus fini le rôle d^Octavie, que je jouais dans^// for Love y et qui se terminait au quatrième acte, je jetai sur moi un manteau, et j'allai dans la loge sur le théâtre , trouver sa Grâce , qui m'invita à m'asseoir derrière elle.
Une position si remarquable, près d'une femme que son rang et ses rares qualités fai-
saieiit considérer comme une des premières personnes du royaume, attira les regards de tous les spectateurs. Me Quin m^a dit depuis que , quoique bien instruit de la bienveillance qu^avait pour moi la duchesse, il n^avait jamais été plus agréablement surpris que de me voir là> Lorsque sa Grâce sortit de la loge , il s^éleva un applaudissement général. La duchesse était encore sensible à ces témoignages d''intérét public; celui-ci Teût renvoyée satisfaite et de bonne humeur, si sa curiosité ne Teût conduite à une scène propre à lui faire une impression d^un tout autre genre. Je Favais fait passer derrière les coulisses. Plusieurs personnes de qualité étaient dans Fusage de venir, après la pièce , dans le foyer , et de sY amuser devant la cheminée, à jouer à croix ou pile, petit jeu auquel il se perdait ou se gagnait quelquefois des mille livres dans une soirée. Je croyais tous les acteurs partis, et je nVattendais à n^ trouver que de ces spectateurs distingués ; mais lorsque j^ouvris la porte, le premier objet qui frappa notre vue fut la belle reine d''Egypte (mistriss Woffington, qui venait déjouer ce rôle) tenant à la main un pot de bière, et criant : Pé
rissent toupies rangs; et vive la liberté! La table était entourée d'une société analogue, et servie d'un plat de pieds de moutons.
La duchesse était entrée d'un air très-gai , et avec toute la dignité d'une femme de la cour. Jugez de la surprise que dut lui causer un tableau si contraire à celui qu'elle s'attendait à rencontrer, et de l'idée que dut lui donner cet échantillon de la politesse et du bon ton d'un foyer. Je n'étais guère moins confuse. Après un moment de silence, elle s'écria: Eh ! mais , l'enfer est-il déchaîné ? Puis, sortant à la hâte , elle courut, plus morte que vive , trouver sa chaise. En me quittant elle me recommanda bien de ne jamais entrer dans cette chambre, et me pria de l'aller voir le lendemain matin.
Le jour suivant, elle me reçut avec politesse ; mais il y avait dans son maintien je ne sais quel air peu flatteur. Elle me demanda si je vivais avec les acteurs, nous traitant, ce me semble , comme des espèces de Bohémiens, et supposant que, dans nos retraites les plus privées, nous n'étions séparés les uns des autres que par quelque couverture. J'osai lui en faire l'observation , et j'essayai de justi-
DE iMISTRISS BELLAMV. 245
Her notre art et ceux qui le cultivent; mais je vis que ma rhétorique faisait peu d^impression sur Fesprit de la duchesse , encore révoltée de ce qu^elle avait vu la veille (i).
Mon digne ami, M. Quin, choisit pour mon bénéfice the Double Dealer^ pièce remplie d^esprit, mais susceptible de quelques reproches de légèreté , pour ne rien dire de plus. Les dames qui , à mon premier bénéfice , mVvaient honorée de leur présence , et que Ton comptait parmi les plus vertueuses personnes du royaume , remplirent ce jourlà les loges. Une distinction si obligeante me
(i) Une autre anecdote, racontée un peu longuement par mistriss Be'Uamy , fera connaître sous un nouveau jour le caractère fantasque et absolu de la duchesse. Elle avait pour femme de chambre une mistriss H^liard qu'elle paraissait aimer beaucoup. Un jour après l'avoir quelque temps regardée fixement, elle lui dit que si elle ne consentait pas à faire sur-le-champ quelque chose qu'elle voulait lui commander, elle allait la renvoyer. La j auvrc femme promet bien vite d'obéir, et demande ce que l'on veut d'elle : il fallait qu'elle fît arracher ses dents de devant. Elle a beau remontrer , prier , protester ; la duchesse s'obstine. Enfin , la femme de chambre en fut quitte pour deux dents , l'une d'en haut et l'autre d'en bas. « Ce sont là jeux de princes , » dit quelque part Lafoutaine.
{Note du traducteur. )
flatta d^autant plus que lord Tyrawley, pour la première fois, parut jouir des suffrages que m^accordait le public.
Le produit de celte représentation fut moins considérable que celui de mon premier bénéfice. D^une part, on ne me regardait plus comme une débutante, et Ton ne croyait pas aussi nécessaire de m'*encourager; de Taulre, les hommes qui m^eussent montré le plus de galanterie étaient écartés par Topinion devenue publique, que M. Metham était amant heureux. Ainsi se trompe quelquefois ce public , juge mal instruit , et arbitre , souvent aveugle , de nos destinées.
JVi maintenant à vous rendre compte de la première démarche que j^aie vraiment à me reprocher. Jusqu'ici , souvent imprudente , jamais, du moins, je n'avais justifié les discours de Fenvie. Que ne puis-je en dire autant pour ce qui me reste à vous raconter !
DK MISTKISS iiJil.LAMY. ll\'l