‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 57 sur 91 · LETTRE XXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVI

2 aoul \-, — .

Quelques jours après mon bénéfice , lord Tyrawley entra en souriant dans ma chambre, et me dit d\in air satisfait : Pop , je vous ai trouvé un mari. — En ce cas , mylord , je me flatte que vous avez deviné mon choix. Je n'eus pas plutôt achevé ces mots , que le visage de mylord s'obscurcit. Avec un regard tel, je suppose, qu'il Feût lancé à un ennemi prêt à le combattre , il jeta une lettre sur la table , en me disant : Lisez ceci ; j'ai donné ma parole ; pour le monde entier , je ne voudrais pas y manquer : ainsi point de réplique , car je veux être obéi. Il sortit sur-lechamp , me laissant à loisir parcourir la lettre.

Si mylord , avec le même empire , m'eût oflPert l'homme que j'aimais , je crois véritablement que je l'eusse refusé. Mon caractère ne peut supporter la contrainte : l'obéissance,

248 iMEMOIRES

en certain cas , me paraît un devoir ; mais à moins qu'on ne Fexige avec douceur , il m'est impossible d'y plier mon caractère. La lettre que m'avait laissée mylord , était de Crump : je vis, en la lisant, que tout avait été arrangé pour mon mariage avant que lord Tyrawley eût quitté Dublin. Crump lui mandait qu'il arriverait le lendemain à Londres , et qu'il espérait le voir chez moi : il avait , ajouta- t-il , remis sa lettre au capitaine Johnson , qui avait paru fort affligé de perdre l'agence de mylord ; mais il avait trouvé juste la circonstance qui la lui enlevait.

Je voulais d'abord aller féliciter ma mère sur le succès de ses projets; mais je pensai ^ qu'il valait mieux dissimuler jusqu'à ce que j'eusse instruit M. Metham. Une lettre que j'écrivis à l'instant à celui-ci, ne lui laissa plus aucun doute sur l'état de mon cœur : depuis long-temps, je lui avais donné lieu de croire qu'il le possédait; mais jamais je ne lui en avais fait explicitement l'aveu.

La joie qu'il en ressentit tempéra d'abord , et finit par irriter son indignation. Quant à moi , la colère suspendait mes larmes ; j'étais dans une disposition tout-à-fait assortie au

rôle de Lady Fanciful (lady Capricieuse), que je devais jouer le même soir dans the Proi^ôked wife ( la Femme provoquée ). La présence de M. Crump , que j^aperçus aux premières loges, notait pas propre à m'acloucir.

Le pauvre Metliam était dans la coulisse, défait et consterné , comme si, au lieu d''étre Famant préféré , il eût été éconduit. Le moment approchait où devait se décider le destin de ma vie ; le dez était jeté , et cVtait de mon bonheur qu'ail allait résoudre. Le souvenir de ce moment fait encore palpiter mon cœur. Au commencement du cinquième acte, je traversais derrière la toile pour gagner le côté opposé du théâtre : M. Metham me rencontre, et me prie en grâce de permettre qu'il me dise quelques mots dans la grande salle. Comme le souffleur ne sonne , pour faire cesser la musique, que lorsqu^il voit prêts tous les acteurs qui doivent commencer Facte, je consentis à Pécouter un moment; mais je n'eus pas plutôt passé la porte , qu'il me saisit entre ses bras , et traversant rapidement le passage , me porta dans une voiture que son domestique tenait prête à cet effet. Je

Page 1