‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 62 sur 91 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

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Mon bénéfice approchant, je reçus de miss Conway une invitation de me rendre le lendemain à Leicesterhouse , le prince et la princesse de Galles se proposant de m'indiquer la pièce qu^ils désiraient que je choisisse pour ma représentation. Je m'empressai d'aller recevoir des ordres si flatteurs.

La pièce qu'avaient choisie leurs Altesses , était le Siège de Damas (1)^ dans laquelle M. Quin jouait, avec une grande distinction, le rôle de Caled. Malheureusement le prince

(1; The Siège of Damascus , tragédie en cinq actes, de J. Hughes. Le sujet est le siège de Damas fait par les Sarrasins en i634 : cette pièce est trcs-eslimée ; elle ne se joue cependant guère qu'une fois par hiver , et ordinairement on choisit pour la donner l'époque des Lénéfices. John Hughes , auteur de cette tragédie , mourut le jour même de sa première représentation , le 17 février 1720.

{Noie du traducteur.)

tomba malade, et mourut avant le jour désigne'pour la représentation. Le théâtre, pendant quelque temps, fut fermé , etPon ajourna les bénéfices.

M. Metham prenait, de jour en jour, plus de goût pour le jeu. Mon assiduité au théâtre, Fempêchant de rester à la maison , lui donnait de fréquentes occasions de se livrer à ce penchant. A la fin de Thiver , je pris une petite maison dans un faubourg, et il alla en Yorkshux , où était restée ma mère avec mon petit George. En son absence , un de ses amis , M. Brudenell , avait la complaisance de me donner Fargent dont jWais besoin. Il jn'en fallait peu 5 je ne voyais presque personne.

M. Metham ayant eu , dans son voyage , plus de succès au jeu qu^il n'en avait espéré, revint de bonne heure à la ville, et loua, dans le quartier de la cour , une grande maison ; il se donna , de suite , un équipage, un train de vie que nVûl pas com[)orté une fortune double de la sienne. Notre maison devint bientôt le rendez-vous de tous les jeunes gens à la mode : et comme jV^'tais reçue dans la famille de mistriss Divrs, les dames que

j'avais connues avant ma liaison avec M. Metham , ne firent point difficulté de continuer à me voir.

Ce fut alors qu''une élection balance'e entre lord Trentham et sir George Vandeput, donna lieu à des contestations soutenues avec plus dVsprit de parti qu'ion nVn avait encore vu. Une troupe de comédiens français étant ve~ luie , dans le même temps , jouer au petit théâtre de Hay-market , la protection que mylord leur donna excita le peuple contre lui. Ce motif rendit fopposition plus vive et plus longue qu'elle n'eût ëte'. Je prenais, ainsi que tous mes amis , au succès de mjlord un intérêt aussi vif que si les destinées de la nation eussent dépendu de ce choix ; j'envoyais à chaque demi-heure savoir des nouvelles du scrutin. Je donnai , à cette occasion , des déjeuners publics ; et quoique je n'eusse , ce me semble , jamais vu lord Trentham, je sollicitais pour lui , comme si j'eusse été son intime amie.

Combien de gens , en des cas semblables , sont conduits par des motifs aussi peu réfléchis ! Egarés par quelques amis intéressés , influencés par l'exemple, par la mode, ils

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entrent dans ces contestations; et, dès-lors, il nVst plus question ni de modération , ni de raisonnement : la preVention dénoue tous les liens de la société ; les amis les plus chers, sMls diffèrent d^opinion ne se reconnaissent plus. Un ruban d\me certaine couleur donne sur-le-champ, à celui qui le porte, la plus mauvaise réputation : jamais peut-être on neTentendit nommer; n^importe , il mérite les galères , la potence , le bûcher. De ces rivalités naissent la débauche , le tumulte , les querelles , les duels , quelquefois Tassassinat : et tout cela , pourquoi? pour le choix d\m représentant qui , de Finstant où Félection est finie , ne se soucie ni de vous , ni de tous les vôtres ; qui , sitôt qu'il a mis le pied dans hi chapelle de Saint-Etienne, abandonne la cause même que vous souteniez avec tant de chaleur. Il est sans doute un zèle avoué par la raison : mais elle réprouve ces emportemens frivoles; et comme je m'en reconnais coupable , je ne crains pas de les condamner dans les autres.

Pendant cette élection un incident eut lieu , qui , peut-être , pourra vous amuser. M. Saint- Léger , dont je vous ai précédemment parlé,

et qui sV'tait conduit en plein ihe'àtre d'une manière si peu circonspecte à mon égard , arrivait de ses voyages , et vint un matin pour me voir. Avec du bon sens , une taille avantageuse , et une belle figure , il avait dans les manières une certaine fatuité , que son séjour en pays étranger nWait fait quVugmenter. Impatiente dans tous mes désirs, je m'étais mise à la fenêtre, pour voir revenir l'émissaire qui devait m'apprendre l'état du scrutin. A l'extrémité de la rue , j'aperçois M. Saint-Léger, vêtu comme le beau Léandre ; il avait-iiiî surtout blanc avec un collet rouge , une veste à la française , ses cheveux en papillottes , et un couteau de chasse à son côté ; à son bouton pendait une petite canne, et deux lévriers le suivaientv Arrivé devant ma maison , et m'apercevant à la fenêtre, il me crie en français: Bonne nouvelle ! bonne nouvelle ! Des boueurs passaient avec leur tombereau ; ils s'arrêtent pour considérer ce personnage ; Fun d'eux , après l'avoir regardé avec attention , dit à l'autre: Tom , avise un peu M. Talons rouges. M. Saint-Léger , aussi brave et aussi fort qu'aucun homme qu'il y eût en Angleterre ^

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nVut pas plutôt entendu ce propos que , sVvançant vers Thomme , il le saisit , Tenleva , et tout d\m temps le jeta dans sa charrette. Il vint ensuite nous joindre avec un sangfroid qui ne nous divertit pas moins que son action.

La nouvelle qu'ail nous apportait , était le résultat tant désiré de Télection. J\ippris de lui que la mauvaise santé de sa sœur Favait obligée d'^aller au midi de la France, où lord et lady Doneraile Pavaient accompagnée. Ce fut pour moi un grand chagrin : jVvais espéré que le docteur Thompson , qui m'avait si heureusement rendu la vie , pourrait traiter avec le même succès miss Saint-Léger; mais ce médecin , affligé de la mort de son protecteur , M. Winnington , chez lequel il était logé , et de Favantage que donnait à ses ennemis cet événement, était mort lui-même peu de temps après.

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