‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 63 sur 91 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

aj septembre i^ — .

La dépense dans laquelle s^était jetë M. Metliam Tavait beaucoup de'rangé ; il fut oblige de retourner à Yorck. Il îii\avait fait connaître un Français fort aimable , nomme le marquis de Verneuil , ainsi que madame Brillant , actrice de la troupe , quVvait amenée de France M. Monnet , et que le peuple avait si maltraitée.

Le goût de la dépense m^avait gagnée ; ne pensant pas que je n'^avais nul droit à rivaliser en ce genre avec les gens ricbes que je voyais , je me livrais à ce dangereux penchant. Je pris une maison à Richmond; Fun de mes motifs était que lord Tyrawley , revenu depuis peu en Angleterre , habitait dans ce joli village. Maigre' son inflexibilité' connue ^ j^avais de temps en temps quelque espoir de réveiller en luiFinterét qu^autrefois il m'avait témoigne'. Je m'en flattais d'autant plus , que

M. Methara était absent. Sa nièce et ses deux neveux demeuraient avec moi , et cet arrangement semblait prouver que , s^il notait pas mon époux , il se proposait de le devenir.

Les comédiens français , d''après le peu d'encouragement qu^ils avaient reçu, étaient si gênés qu'ils avaient à peine de quoi subsister. J'ouvris pour eux une souscription , qui produisit une somme assez considérable; mais par une suite de circonstances fâcheuses, madame Brillant restait dans le plus grand besoin; je lui offris dans ma maison de Londres un appartement, qu'elle accepta.

Peu de temps après mon arrivée à Richmond, j'eus le bonheur de me réconcilier avec lord TyraAvley. Ses bontés me furent d'autant plus utiles que , malgré un traitement avantageux , malgré un bénéfice très-lucratif, et la générosité sans bornes de M. Metham , je me trouvais souvent au dépourvu d'une guinée; position affligeante pour une personne dont le plus grand plaisir fut toujours de soulager les besoins des autres. C'était en moi un penchant naturel , auquel je ne cherchais point à résister. Aujourd'hui même, en-

IJO MEMOIRES

toiirëe de mille dësagrémens , que mV causes cette disposition indiscrète , loin de regretter de m^ être livrée , je bénis Fauteur de tous dons de m^avoir départi une portion de sa bienveillance.

Lord Tyrawley , auquel je présentai le marquis de Verneuil , fut très-content de sa société. Ma petite maison était toujours pleine de monde. Le marquis, un jour, proposa de louer la salle d''assemblée , pour y jouer quelques pièces françaises. Les deux miss Meredith , avec qui j^étais toujours liée , parlaient facilement le français, ainsi que deux dames qui , comme elles , demeuraient avec moi. Je fis venir madame Brillant , et en peu de temps nous fûmes en état de jouer Andromaque , Zaïre et Athalie.

Cette fantaisie ne laissa pas que d'être coûteuse ; nous offrîmes à toute la bonne compagnie du pays , un repas composé de ce que la saison produisait de plus délicat. Il fallut tout faire venir de Londres, et j'étais aussi glorieuse de ma magnificence que si j'avais eu, pour la soutenir, toutes les richesses d'Atlialie. Le marquis paya la salle, les lumières, la musique , le vin et les domestiques ; je

fournis les habits , les fruits , le the, etc. Mais ce ne fut pas tout; car, pour terminer la fête, on me présenta, par manière dVpilogue , un mémoire par lequel je me trouvais devoir encore 3oo livres'.

Mais je dus me croire bien dédommagée de ces petits frais par les complimens de M. Monnet , qui m'assura que , si je voulais , iVtë suivant , faire un voyage à Paris , nonseulement jVdipserais les Dumesnil et les Caussin, mais je pourrais plaire au grand monarque lui-même. Il me semblait, dans mon amour pour M. Metham , que le plaisir de faire une pareille conquête , pour la lui sacrifier, suffirait pour me consoler de toutes mes folles dépenses.

M. Metham avait eu de mauvaises chances. 11 me manda qu'il ne pouvait plus garder notre maison de ville; son père, ajoutait-il, persistant à ne pas vouloir seconder ses folies, il ne savait quand il viendrait à Londres. M. Garrick, qu'il avait rencontre , avait fait re'loge de mes talens, et paraissait de'sirer de m'avoir dans sa troupe ; il m'invitait donc à prendre un logement provisoire jusqu'à ce qu'il pût, ainsi que le major Burton, qui

était avec lui , trouver assez dVrgent pour se libérer, et venir à Londres. Delà, le major se proposait d^aller rejoindre en France miss Saint-Léger.

Je commençai , pour la première fois , à penser aux affaires d\argent. Je me trouvais fort endettée, et, quoique, étant mineure, je n'eusse point à craindre pour ma liberté , j'étais fort affligée de me voir demander de l'argent que je ne pouvais donner. Je n'avais plus rien à espérer de lord Tyrawley ; il se préparait à se rendre à son gouvernement de Gibraltar : les besoins de cette place exigeaient sa présence ; et quand même il fût resté en Angleterre , son goût pour la dépense l'eût mis hors d'état de pourvoir à la mienne.

Je pris à Londres une maison meublée , que je payai fort cher. Mon amant absent , mes amis malades , me rendaient importun le séjour de la ville. Je me mis en tête d'aller à Timbridge , voir la terre qui avait appartenu à mon grand'père, M. Seal. Je fis donc retenir pour moi un logement au Mont-Sion , lieu qui , sans le mariage imprudent de ma grand'mère, aurait dû un jour m'appartenir.

J^avais souvent remarque un assez joli enfant, couvert de haillons, qui servait un pauvre musicien en face de chez moi ; je lui {is demander par ma femme de chambre s'il cherchait une place. Mourant de faim , et rongé de vermine, le jeune homme dit qu'il ne demandait pas mieux que de changer de condition ; en conséquence je Farrétai ; il était de Burges en Flandres; ce fut tout ce qu'on put savoir de son histoire. îl me montra beaucoup de zèle et d'attachement. Sa reconnaissance pour moi semblait tenir de l'adoration.

Déterminée à aller à Tunbridge, je pensai qu'il ne convenait pas à une personne de mon importance de voyager sans un équipage complet. Je partis avec ma femme de chambre, dans une voiture à six chevaux; mes deux domestiques, à cheval, m'accompagnaient; un Virgile à la main, je charmais l'ennui de la route. Ma vanité, toujours prête à se nourrir d'illusions, anticipait sur la gloire de la brillante conquête qui m'attendait en France, et sur le plaisir d'en faire iiommage à l'amour.

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