LETTRE XLIV
$ octobre 17 — .
Ma mère m'importunait sans cesse pour que je pressasse M. Metham de m'ëpouser ; je lui promettais de le faire , mais j'en négligeais souvent Toccasion. Enfin , l'ayant saisie, je lui demandai , sans détour , s'il comptait se marier avec moi. Sur cette question , il me quitta sans me répondre un seul mot. Cette grossièreté me surprit d'autant plus qu'il était très-poli pour tout le monde, et surtout pour moi. Extrêmement offensée , je dis au domestique de ne pas le laisser entrer quand il se présenterait.
Une heure après , je reçus de lui un billet, par lequel il m'apprenait que son beau-frère M. Dives, et lui , se proposaient de venir diner avec moi ; ils voulaient me parler d'affaires, et désiraient que je n'eusse pas dVutres personnes. J'acceptai , persuadée qu'ils venaient
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pour mVntretenir de TafFaire dont j'avais parle le matin.
Avec eux , vint un procureur. M. Metham^ après un grand ëloge de son beau-frère, m'*apprit qu''ils avaient le projet de faire devant moi un écrit , par lequel , si M. Metliam mourait sans enfans légitimes , son bien , tant présent qu'à venir , devait passer à son beaufrère , lequel , en conséquence , s'unissait avec lui pour me faire une rente viagère de 3oo livres , et assurer 2000 livres à notre fils George.
Je crus d'abord avoir , au sujet de cet acte, une grande obligation à M. Dives , et je le remerciai de sa générosité. Mais ma mère , à qui je montrai l'écrit , en pensa différemment. M. Dives , selon elle , n'avait po^ur but que d'empêcher son beau-frère de se marier. L'avantage qu'il me faisait était d'ailleurs très-modique , comparé aux services que M. Metham rendait annuellement à sa sœur. Ma mère connaissait le monde ; ses réflexions m'ouvrirent les yeux; je ne vis plus dans la conduite des deux frères qu'un plan concerté pour me faire renoncer à fcspoir d'épouser M. Metham.
Dans rembarras où me jetait cette décou- A^erte , jVus recours à Famitié toujours obligeante de M. Quin, et j^allai le consulter.
Il me demanda d'abord si réellement j'aimais M. Metham ; je le preTérais, lui dis-je, à tout Funivers. Alors , il me conseilla de ne pas faire son malheur et le mien , en le pressant sur ce point. L'union que je désirais m'obligerait de quitter le théâtre , et je ne pouvais renoncer aux avantages de cette profession , tant que vivrait M. Montgommery , père de M. Metham. Je devais laisser à l'honneur et à la tendresse de mon amant le soin de mon avenir ; ma discrétion sur ce point le toucherait plus que mes instances.
Je connaissais le jugement de M. Quin; j'en crus des raisonnemens que mon cœur approuvait, et quand je revis M. Metham, je ne lui laissai voir aucune trace de l'impression que sa conduite m^ avait laisse'e.
Mon bënëlîce fut , cette année , très-lucratif ; j'étais liée alors avec plusieurs personnes du haut rang. Outre celles que j'ai déjà nommées , la maison d'Essex , les dames Capel et Keppel m'honoraient de leur bienveillance. La pièce que j'avais choisie était Tancvede
et Sigisniamle (i). ^'^y réussis plus que je ne Teusse espe'rë , le rôle de Sigismunde appartenant, dans Porigine, à mistriss Cibber. Cette représentation augmenta en même temps et ma fortune et ma re'putation.
Il se passa à Fun des bénéfices de cette année un incident burlesque. On jouait TOrphelinepour le bénéfice de M. Sowden, acteur du second ordre, qui avait quitté, poursuivre le théâtre, la profession de bourrelier. M. Garrick , par une complaisance qu'il n'avait guère ordinairement que pour les premiers acteurs , avait bien voulu se charger du rôle de Chamont, Je faisais Monime. Au milieu de la scène pathétique du quatrième acte, dans laquelle j'informais Chamont de tous mes malheurs, j'entendis quelqu'un parler, mais je ne pus distinguer ce qu'on avait dit. M. Garrick me répondant, le même bruit se répéta , et tout le monde entendit une voix aigre , qui criait : Croupières à 'vendre y croupières à vendre. Roscius de tous les
(i) Tragédie en cinq actes, de Thompson, la seule de ret auteur qui soit restée au théâtre. Le sujet en est tiré de Gllblas. [Note du traducteur.)
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hommes le plus rigoureux observateur de la décence théâtrale , se retourne, en disant : Qu'est-ce donc? Mais il fut si déconcerté, que, perdant absolument la mémoire, il répéta, sans suite, des passages de différentes pièces, sans pouvoir trouver ce qu'il avait à me dire : je n'étais pas moins embarrassée ; il fallut interrompre la scène , et finir la pièce. On sut que M. SoAvden ayant annoncé son bénéfice à ses amis ^ ils étaient venus en force , pour lui faire honneur. Dans le nombre , était une revendeuse de vieux harnais, qui, s'étant endormie aux premières loges, avait, à son réveil, répété machinalement les mots qu'elle criait toute la journée. J'ai pensé que vous pourriez rire un moment de cette scène , dont j'ai beaucoup ri moimême.
3oo
MEMOIKEJS