‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 66 sur 91 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

sa femme et lui avaient été enchantés démon jeu. La réputation dont je jouissais, dans ma vie privée, et dont leur avait rendu compte une personne dans la maison de qui ils demeuraient, avait ajouté à leur approbation, et ils n^avaient pu résister au désir de faire connaissance avec moi. Ils m'invitèrent de suite à aller , au premier moment que j Vurais à perdre , les voir dans Southampton-Street , Covent-Garden , ou à Donnalan-Park, près Colchester.

La nouveauté de cette présentation , jointe au maintien simple et franc du bon vieillard , me fit un vrai plaisir. Je promis de bon cœur que j'irais les voir le lendemain : mais il fallut , pour les contenter , que j'allasse le même soir souper chez eux. Leur voiture était prête; ils offrirent d'attendre que je fusse déshabillée. Pour ne pas mortifier des personnes aussi prévenantes, je les accompagnai. Au bout d'une demi-heure, nous nous étions aussi liés que si nous nous fussions connus depuis plusieurs années. La vraie politesse hait la cérémonie : une liberté décente , une familiarité noble et franche, distinguent la véritable urbanité,

que ne connaissent ni les petits esprits , ni les révérencieux hypocrites.

M. Gansel était doue de beaucoup dVsprit naturel qu'il avait cultivé par Fétude et les voyages. Il avait assiduement suivi le théâtre de Drury-lane pendant le temps^des Booth, des Wilks et des Cibber, et payait un juste tribut d^admiration à ces grands acteurs. Il avait aussi été attaché au char de la célèbre mistriss Olfîeld (i) ; cVtait une| chronique vivante ; mais son cœur", meilleur encore que sa mémoire, était généreux, humain et sincère : son ame trop haute pour daigner flatter, même un roi, était en même temps si sensible , qu'ail eût craint d''ofFenser un insecte. Je me fis un bonheur de cultiver une aussi précieuse connaissance : pour répondre à l'honnêteté que j'avais reçue , j'invitai mes nouveaux amis à venir le lendemain dîner avec moi. M. Gansel accepta, ce qui me garantit le consentement de sa femme.

(i) C'est celle dont la mort prématurée excita tant de regrets , et dont le convoi fut suivi par les plus grands personnages de l'Angleterre. Voltaire en fait mention dans sa belle Epître sur la mort demademoiselle le Couvreur.

( Note du traducteur. )

^g2 MEMOIRES

Mistriss Gansel sentait la supériorité de son mari, et lui soumettait entièrement sa volonté. Ne s''occupant guère que de son intérieur , elle savait faire une chemise , assaisonner un pudding; cVtait ce qu^on appelle une bonne ménagère. Notre liaison dura tant qu'ails furent à la ville. Cette amitié , si brusquement formée, sVst trouvée, comme vous le verrez , être en résultat Tun des événemens les plus malheureux de ma vie.

M. Metham , vers ce temps , revint à Londres. Le plaisir qu'il éprouva en voyant le succès avec lequel j\avais soutenu la concurrence de la première tragédienne du monde, fut extrême ; il ajouta, s'*il eût été possible , à son attachement. Ma mère, avec mon enfant, était aussi revenue à la ville ; mais comme ma maison était trop petite pour cette augmentation de famille , je pris pour ma mère un logement dans le voisinage. M. Metham en prit un chez Deard , dans Pall-Mall.

En rompant notre banque de pharaon , jWais prudemment congédié mon cuisinier; une femme de chambre mal choisie avait remplacé ma bonne Obrien ; mon domestique mVvait quittée pour sVtablir ; et je me

trouvai livrée à de misérables mercenaires , occupés de leurs intérêts beaucoup plus que des miens : mon assiduité au théâtre facilitait leurs déprédations enm^empéchant de les surveiller.

Une circonstance extraordinaire mWair privée de ce jeune Flamand qui me servait avec tant de dévouement. On me dit un jour qu^un étranger demandait à me parler: madame Brillant, très-sensible à tout ce quej\avais fait pour elle pendant son séjour en Angleterre , profitait de toutes les occasions pour mVdresser quelques témoignages de sa reconnaissance : je présumai que la personne annoncée me venait de sa part. Je fais entrer Pétranger : il me demande si je n^ai pas à mon service un nommé Pierre ; je lui réponds que oui. Ah ! grâce à Dieu , sMcrie-t-il , j\ii donc trouvé mon fils ! Pendant le silence que suivit son agitation , Pierre entra , tenant par la main mon petit garçon, qu'ail venait de faire promener: en voyant son père . il tomba immobile sur le plancher: ce ne fut pas sans peine qu^on lui fit reprendre ses sens. Lorsqu'il eut recouvré la connaissance, son père, en rassurant de son pardon, lui dit que sou

camarade était vivant. A ces mots , le jeune homme , d'un air satisfait , se jeta à genoux en criant : Dieu soit loué ! Dieu soil loue' !

Je ne comprenais rien à tout ce que je voyais. L''étranger me l'expliqua. Il e'tait riche , et marchand de vin à Bruges , en Flandre : son fils , à Tâge d'environ douze ans, ayant eu une querelle avec un camarade de colle'ge , en avait reçu un coup : furieux y il avait plongé dans le sein de son adversaire un couteau qu'il tenait à la main. Epouvanté de son action , et des suites qu'elle pouvait avoir , il s'était enfui. Son père , pendant six ans , l'avait cherché sans succès : appelé à Londres par quelques affaires , un de ses compatriotes lui avait dit qu'il croyait avoir vu son fils entrer dans Frith-Street ; en suivant cet indice , il l'avait trouvé.

Je regrettais de perdre Pierre ; mais je le félicitai du changement de son sort. Son père m'invita , si jamais je passais dans son pays , à le mettre à même de me témoigner sa reconnaissance : j'allai le voir en effet quelques années après , et il me procura tous les agrémens qui dépendaient de lui.

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