‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 69 sur 91 · LETTRE XLVI · texte numérisé non relu

LETTRE XLVI

ï8 décembre 17 — .,

La pièce du bon docteur eut deux représentations (i); mais elle dut son succès moins à son mérite qu'à la considération dont jouissait Tauteur. Gilblas n'eût eu que deux représentations, si M. Town n'en eût demande une troisième pour Fauteur. Le sort d'une pièce nouvelle dépend beaucoup de l'heureuse distribution des rôles ; et ceux de Gilblas avaient ètè distribues avec plus de prévention que de jugement.

Une pièce nommée Eugénie, ou la Fille supposée, traduite du français par le docteur Francis^ quoique jouée par Garrick et ses premiers acteurs , ne put se traîner que pen-

(i) Cette pièce de Thompson ne paraît pas être restée au théâtre ; celle qu'on y pue sous le même titre the Brothers. , est une comédie en cinq actes , de Gumberland.

( Note du traducteur. )

DE MISTRISS BELLAMY. Soy

<iant six ou neuf représentations. Le directeur, découragé, remit au théâtre le Masque d^ Alfred^ de Malle t, dont le succès le dédommagea. Garrick se surpassa dans le rôle d^ Alfred; et lorsqu'il prononça ce vers emprunté de Racine :

I Fear God , and hâve no other Fear , Je crains Dieu , cher Abner , et n'ai point d'autre crainte ,

il parut, comme Atlas, soutenir le monde sur ses épaules.

Ni mes occupations, ni une santé chancelante ne m^'inspiraient le désir de voir beaucoup de monde. Je jouissais peu de la compagnie de M. Metham ; il passait presque tout son temps à perdre son argent chez White, ou dans quelque autre café. Le 3o janvier approchait; estait le jour de sa naissance, et je me proposai de donner ce jour-là une fête à nos amis.

M. Metham y amena M. Calcraft, que je ne connaissais que pour Tavoir vu avec M. Fox, lorsque le hasard avait amené celui-ci chez moi, et parce qu'il venait assiduement au théâtre , où lord Robert Sutton me Pavait pré-

3o8 MÉMOIRES

sente. Mon diner fut trouvé fort beau ; mais le dessert, que m'avait fourni le célèbre confiseur Robinson, enleva tous les suftVages; il était plus brillant en effet que ne pouvait Fexcuser la fortune de M. Metham; et s'il faisait honneur à mon goût, il en faisait peu à ma discrétion.

Parmi les complimens que me firent les convives, quelqu'un observa que j'aurais pu, ou supprimer, ou réduire ce service. Je sentis que j'avais eu quelque tort de laisser cela à l'arbitraire du confiseur. Voulant tourner la chose en plaisanterie, je dis que je n'avais pas peur d'aller pour cet article en prison; et qu'au reste, si cela m'arrivait, quelqu'un de mes amis ici présens voudrait bien m'en tirer, A ces mots, M. Metham se lève furieux, et déclare que je pourrais y pourrir avant qu'il m'en fit sortir.

Tout le monde surpris garda le silence; enfin, M. Calcraft, se tournant vers M. Metham, lui dit : Je suppose, monsieur, que vous n'en voudriez pas à ceux qui le feraient. Je tâchai de reprendre mon maintien ordinaire ; mais cela me fut impossible : la gaieté ne reparut plus dans la société. Pour comble

DE MISTRISS BELLAMY. SoQ

<reiiibaiTas, on n^avait ce jour-là ouvert aucun lieu de réunion publique qui pût servir de prétexte à mes amis pour me quitter. Je fus obligée, avec un cœur brûlant de de'pit, de paraître gaie, et de prolonger ce supplice jusqu''à trois ou quatre heures du matin.

J'avais engage une dame à emmener M. Metham, qui, je crois, ne demandait pas mieux que de s'en aller , sentant le trouble qu'avait jeté au milieu de nous un ridicule accès de jalousie. Telle en effet était la cause de son incartade. Lord Downe , qui crut en être l'objet, se retira aussitôt qu'il put le faire décemment. J'ai eu quelques raisons de croire que ce seigneur m'honorait d'un tendre sentiment ; mais jamais un seul mot de sa bouche , tant que je fus sous la protection de M. Metham, ne me fit connaître son penchant.

Lorsque les hommes furent partis, quelques femmes de mes amies plaidèrent auprès de moi la cause de M. Metham. Humiliée de l'outrage que j'avais reçu , et fatiguée de leurs sollicitations, je me jetai devant elles à genoux, protestant que désormais, quand il m'offrirait sa main, je la refuserais j et quand, ajoutai-je, ma vie en dépendrait, je ne con-

3lO MÉMOIRES

sentirai de mes jours à avoir av ec lui le moindre rapport.

O Sterne ! pourquoi ton ange des souvenirs n'a-t-il pas , de sa main indulgente, effacé du livre de mémoire cet imprudent et cruel serment? Le bonheur encore eût pu être mon partage; mais je ne méritais pas qu^une intelligence céleste excusât les mouvemens de ma colère : mon emportement nMtait pas digne de la pitié d^un ange.

Restée seule vers le matin , trop émue pour chercher un sommeil qui m'aurait fuie , je marchais dans ma chambre. MVtant approchée de la fenêtre , je vis , à la lueur des lanternes , un homme qui se promenait dans la rue, et qui semblait aussi agité que moi. Rien en ce moment ne pouvait exciter ma curiosité , et je n'*eus garde de penser que cet homme fut plus occupé de moi que je ne Tétais de lui.

M. Metham vint le lendemain ; il tâcha , par les plus humbles excuses, d'expier la grossièreté de la veille ; il imputa sa faute à un instant d'égarement, qui ne venait que de Fexcès de son amour. Mais mon ressentiment était trop vif pour céder à ses protestations.

DE MISTRISS BELLAMY. 3ll

Ni les expressions les plus ardentes de sa passion , ni le langage secret de la mienne , qui plaidait intérieurement pour lui , ne firent la moindre impression sur mon amè irritée ; je restai inexorable ; il me quitta dans un état difficile à peindre.

Tu pardonneras non-seulement sept fois , a dit le Dieu de paix , mais soixante-dix fois sept fois. Comment ai-je méconnu ses lois ? Comment ai-je oublié que , suivant le dogme de tous les siècles , Tamour s'augmente par les querelles des amans? Hélas îjMtais jeune alors , sans expérience , et fière de ma persévérance dans des résolutions que souvent , comme le ditHamlet, il serait plus honorable d"*enfreindre que de garder.

Au bout de quelques jours , M. Metham voyant que je m'obstinais à ne le plus recevoir comme amant , me fit solliciter, par le colonel Sandford, de le voir comme ami. J'y consentis d'autant plus volontiers , que j'étais décidée à ne former avec qui que ce fût aucune liaison d'un autre genre.

M. Quin , à qui je fis part et de l'événement et de la résolution à laquelle il avait donné lieu , approuva fort le parti que je

3l2 MÉMOIRES

prenais. Quant au public , je nVvais jamais pris la peine de le tromper ; il ne juge de nos actions que par les apparences ; les occasions qui leur donnent lieu , les motifs qui les déterminent , échappent à sa vue. Quiconque a placé son bonheur dans Topinion publique , doit s^attendre à des jours orageux et à des nuits agitées. CVst à la conscience à nous dédommager , à nous consoler de ses méprises.

Quelques jours après , ma femme de chambre me remit un paquet qu^on avait apporté pour moi ; il contenait dix billets de banque, de cent livres chacun. Après bien des conjectures, j'imaginai qu^un présent de cette magnificence ne pouvait mVtre fait que par quelqu''un qui prenait à moi un grand intérêt. Je Fattribuai à mylord Downe; et pensant que Fauteur ne tarderait pas à se faire connaître , je mis en réserve les dix billets , bien décidée à n^en point faire usage.

M. Metham devait dîner avec moi. Pour éviter un téte-à-téte , qui ne pouvait êtr^ agréable ni pour Fun ni pour Fautre, j'engageai le colonel Sandford à Faccompagner. Avec eux vint M. (^alcraft , qui devenait de plus en plus intime avec M. Metham ; mistriss

DE MISTRISS BELLAMY. 3l3

Lane, la seconde fille de M. Quin , étant venue par hasard, je la retins pour être de la partie.

Pendant le dîner , je témoignais quelque regret de ne pas avoir de places pour aller voir la nouvelle pantomime d'Arlequin sorcier. Mistriss Lane offrit obligeamment de m''en procurer, tant pour moi que pour les jeunes Dives , qui continuaient d'être habituellement avec moi. Comme je n'avais point d'engagement pour le samedi suivant , nous choisîmes ce jour là. Le cher ami du confiant M. Metham , M. Calcraft, proposa alors à ces Messieurs de faire une course à Oxford , pour y assister au jugement de miss Blandy. Le colonel et M. Metham aimaient la dissipation 5 ils acceptèrent la partie , et convinrent de partir le lendemain matin.

3l4 MÉMOIRES

LETTRE XLVIL

26 octobre l'j —

Le samedi , mistriss Lane eut la complaisance de m'accompagner au théâtre de Covent-Garden. Ty conduisis miss Dives et ses deux frères. A peine étions-nous assis , que j^entends quelqu'un demander où je suis; et à mon extrême surprise , je vois paraître M. Calcraft. Après mille excuses de la liberté qu'ail avait prise , il s'assied. Comme nous avions peu de place, il fut obligé de prendre un des enfans sur ses genoux. Je lui demandai pourquoi il n'avait pas été à Oxford , et si M. Metham était revenu ? Il me répondit qu'une affaire pressante avait nécessité son retour: un courrier qu'on lui avait expédié , Tavait rejoint à Salt-Hill : ses deux camarades de voyage avaient continué leur route.

M. Calcraft étant homme d'affaires , je ne fis point de difficulté de le croire. .Comme il ne me venait pas même à l'esprit de le suppo-

DE MISTRISS BELLAMY. 3l5

ser assez présomptueux pour avoir sur moi quelques desseins , ou assez vain pour oser rivaliser avec M. Metham , une excuse , pour peu qu'elle eût de vraisemblance , me suffisait. A la fin de la pièce , il nous conduisit à la voiture , et me demanda à venir à la maison. J'y consentis. Quand nous y fûmes , je Pinvitai à souper.

La pièce avait fini tard ; nous ne sortîmes de table qu'à deux heures du matin. On ne put trouver pour mistriss Lane, ni chaise, ni voiture. M. Calcraft offrit sa chaise qui l'attendait; et pendant qu'elle conduisait mistriss Lane , il resta avec moi.

Avant de continuer mon récit , il faut que je vous fasse le portrait d'un homme qui doit jouer un si grand rôle dans mon histoire. On l'appelait alors l'honnête Jack Calcraft. Vous verrez , par sa conduite , quels droits il avait à cette qualification. Il était grand , un peu puissant , avait de belles couleurs , des yeux bleus , et des cheveux châtains. A tout prendre , il avait une assez belle figure d'homme , et il était bien fait de sa personne. Mais il avait un air commun , un maintien gauche et maussade. Peu d'hommes , aq

3l6 MEMOIRES

reste , paraissaient avec quelque avantage à côte de M. Metham , dont la taille était trèsnoble, et les manières très-èJégantes. M. Calcraft ne s'en faisait point accroire sur son esprit , ni sur ses connaissances. Il sentait bien que des prétentions en ce genre Fexposeraient au ridicule.

Son père était commis de la ville à Grantham. Le fils avait été élevé dans une école de campagne, et savait lire assez passablement; mais il était grand chiffreur, et s'entendait à merveille à tenir un registre. Ces talens , joints à une infatigable assiduité, le conduisirent de Tétat de petit commis j à une immense fortune.

Lorsque nous nous trouvâmes seuls , la conversation tomba sur la manière inconvenable dont M. Metham , en sa présence, s'était conduit avec moi. Il n'y voyait d'excuse que la jalousie qui l'avait occasionée; il déplorait la violence qui avait porté son ami à un excès si funeste pour lui. Cet intérêt apparent pour son ami , ajoutant à l'opinion favorable que j'avais de M. Calcraft , je lui crus toutes les bonnes qualités qu'on lui supposait. Prenant en lui confiance, je lui parlai des billets de

DE MFSTRISS BELLAMY. 817

banque qui m'avaient été envoyés : je les lui montrai pour savoir si, par Fécriture de In suscription, il ne pourrait pas reconnaître la personne qui me les avait adressés. Flatté, ditil , de ma confiance , il m'invita fort à faire usage de ces effets ; m'assurant que s'il en eût eu les moyens , il aurait été disposé, dans la circonstance , à me faire le même présent. J'avais, de la générosité, comme de toutes les vertus, l'idée la plus exaltée. Je ne doutai point que lord Downe n'eût pris cette mesure pour m'offrir un secours que , dans ma position actuelle , je pouvais ne pas vouloir demander à M. Metham , ni recevoir de lui.

M. Calcraft voulut savoir ensuite si je croyais que M. Metham se proposât encore de m'épouser; à quoi je répondis, sans hésiter, que désormais , s'il m'offrait sa main, je la refuserais; j'étais décidée, ajoutai-] e, à ne former aucune liaison de cette espèce. En ce moment la chaise qui avait conduit mistriss Lane arriva. M. Calcraft prit congé, me demandant la permission de me revoir, que je lui accordai. Je m'allai coucher, sans même me douter que j'eusse commis la moindre indiscrétion

3l8 MÉMOIRES

en restant seule jusqu'à une heure si avancée, avec un jeune homme. Je croyais celui-ci sans conséquence ; mais d'autres pouvaient en juger différemment.

Le lendemain était le jour du bénéfice de mistriss Pritchard; je jouais dans cette représentation. Il y avait beaucoup de monde sur le théâtre; et au moment où je me disposais à entrer en scène , un homme pris de vin m'aborda de la manière la plus grossière. M. Calcraft, qui se trouvait là, prit sur-lechamp mon parti. Quelques paroles s'ensuivirent. M. Calcraft, d'un coup de poing, renversa l'agresseur. Celui-ci s'étant relevé, mon champion le força de sortir, parce qu'il avait quelques mots à lui dire. Ils sortirent ensemble, et M. Calcraft, Finstant d'après, étant rentré avec un air très-serein , je crus l'affaire arrangée. Cet incident me donna lieu de penser qu'il avait pour moi quelque penchant; je me repentis de l'avoir invité à un grand souper qui devait se faire chez moi après le spectacle.

Cependant le respectueux éloignement dans lequel il se tint de moi toute la soirée , me fit croire que je m'étais trompée ; et

DE MISTRISS BELLAMY. SlQ

comme, pendant le souper, quelques personnes le plaisantèrent sur une dame à laquelle il paraissait attache, je fus tout-à-fait dissuadée.

Le lendemain matin , j Vtais allée me promener au parc. Un domestique de M. Metham vint m'y trouver, et me dit que son maître étant arrivé , désirait de me voir un moment chez lui. Il demeurait à deux pas du parc , j'y allai sur-le-champ. Avant d'y arriver, je rencontrai M. Calcraft avec l'homme qui , la veille , m'avait insultée. Il avait exigé de celuici qu'il me fît des excuses , et me cherchait pour me les ofiPrir. Nous entrâmes ensemble chez M. Metham. L'étranger s'excusant gauchement, lâcha quelques mots sur les actrices, espèce de misérables, que, selon lui, on pouvait insulter sans inconvénient. Monsieur, lui dit sèchement M. Metham, cette dame doit être ma femme. Le bon Irlandais, surpris, crut avoir affaire à un vrai chevalier errant, et s'éloigna sans répliquer. M. Metham avait quelquefois un air très-imposant, et propre à intimider quelqu'un de plus hardi que ne paraissait l'être mon agresseur.

A peine ce dernier ëtait-il parti , que M. Metham, au lieu de remercier M. Calcraft d''avoir pris ma défense , lui demanda , avec une extrême hauteur , de quel droit il sMtait avisé de se faire mon champion.

Je ne concevais rien à cette nouvelle hizarrerie : la suite de la conversation me Texpliqua. M. Metham , ayant été chez moi, avait appris de ma malveillante femme de chambre , ]e téte-à-téte nocturne que jVvais eu avec M. Calcraft, ainsi que la promenade que celuici avait faite sous mes fenêtres, dans la nuit qui avait suivi notre querelle. Ces détails, ajoutés au retour précipité de M. Calcraft, avaient éveillé la jalousie de M. Metham , et lui avaient persuadé que son ami le trompait. Je ne pus entendre, sans effroi, cette explication ; je m'évanouis. En revenant à moi , j'appris qu'un duel devait en être la suite : le major Burton et le colonel Haywood devaient servir de seconds. Des événemens subséquens m'ont empêchée de savoir quel avait été le résultat de cette querelle.

Mon bénéfice devait avoir lieu le samedi suivant. Il me donnait tant d'occupation, que, jusque-là, je ne vis qu'en passant mes

lieux clievaliers, .IWais choisi Venise saa^ee^ mais je fus sur le point d^étre obligée de chanoer la pièce, par une inadvertance de Timprimeur qui , sur les affiches , avait oublie d^ndiquer Facteur charge du rôle de Jafier. M. Garrick, ne considérant pas que cette omission ne pouvait faire tort qu'oïl moi, fut très-piqué , et me demanda , avec une vivacité presque grossière, qui aurait, le soir, Fhonneur d^étre mon mari ? Il m^expliqua , en même temps , le motif de cette question , qui me fit dVutant plus de peine, que j^étais, comme on Fa vu, médiocrement bien avec lui. Je nWais , lui répondis-je , aucune part à cette négligence. Il n''était pas dans mon caractère de désobliger personne , et encore moins lui, sur le grand talent duquel je fondais tout Fespoir d'une brillante chambrée, A ce mot, ses traits sYclaircissent , et il me dit en souriant, du même ton qu'il les disait à la scène, ces mots du roi Richard : a Un » peu de flatterie est quelquefois à propos. » La salle était pleine ; je fus fort applaudie. M. Murray, depuis comte de Mansfield (i) ,

(i) L'un des plus habiles magistrals qu'ait eu l'Angle-

Page 1