LETTRE LU
13 janvier 17 — .
M. Fox, alors, était encore ministre de la guerre , emploi dans lequel aucun de ses prédécesseurs ni de ses successeurs n^a joui de plus de considération que lui. Il m^honorait souvent de sa compagnie ; et comme les intérêts de M. Calcraft étaient devenus les miens, je fis en sorte de connaître le plus grand nombre de militaires quHl me fut possible. J^ réussis assez pour que nous eussions habituellement à notre table plusieurs officiers du premier rang.
Le général Braddock, quejVvais connu dès mon enfance , et qui avait pour moi une amitié particulière, fut nommé, vers ce temps , pour aller en Amérique. Par suite de notre liaison, il me donna son agence (i), sans que je la
(i) Il sera souvent question, par la suite, de ces agences. Ce sont des commissions que donnent des colonels ou des
lui demandasse. Pendant les préparatifs de son voyage, il fre'quentait plus assiduement notre maison qu^à Tordinaire. La veille de son départ, il soupa chez nous avec ses deux aidesde-camp , le major Burton^ qui venait de perdre sa femme, mon aimable amie, et le capitaine Orme.
Le ge'nëral, avant de partir, me dit qu'ail ne comptait plus me revoir; il allait, avec une poignée d^hommes, pour combattre des nations entières, qu^il fallait chercher au travers des déserts et des forêts. Disant cela , il me montra la carte du pays , et ajouta : Ma chère Pop, nous sommes des victimes qu^on envoie à Fautel. L'événement n'a que trop vérifie' les sinistres pressentimens de Tinfortune général. En me quittant, il remit entre mes mains un papier qui s'est trouvé être son testament. 11 ne doutait point, d'après la ten-
gënëraux à un particulier, de suivre auprès du ministère les inteiêts de leurs corps, de solliciter les envois de fonds, les équipages, etc. Il paraît que ces soins sont lucra ifs, et les officiers ont l'attention d'en charger, ou le secrétaire particulier du ministre , ou quelque autre personne qui ait auprès de lui un accès facile.
{Note du traducteur,)
dresse que Ton me témoignait , ainsi que diaprés mon nouveau genre de vie , et la préférence que jVvais donnée sur M. Metham , à M. Calcraft , que celui-ci ne fût marié avec moi. Il le fît, en conséquence, son seul exécuteur testamentaire, et ne me laissa que la vaisselle d^argent dont le gouvernement lui avait fait présent à Foccasion de sa nomination au généralat.
Le théâtre de Covent-Garden eut cette année des succès. Il ouvrit par Roméo et Juliette. M. Rich semblait fonder sur cette pièce ses plus belles espérances. JVi la Juliette à présent, disait-il, aussi bien que le Roméo (i). La foule, qui accourut aux représentations, prouva qu^il ne sMtait pas trompé. Cependant, un soir, que je lui en parlais avec satisfaction, il me dit, en prenant une prise de tabac, et tournant sur le talon d^un air de mécontentement : Oui, madame, mais ce succès est dû uniquement à la procession (2). Si je n''avais pas eu tout sujet de croire qu^il m^aimait et
(1) Mistriss Bellamy et Barry.
(a) Cërémonie funéraire que M. Rich avait jointe à la pièce. (Yo/6' du traducteur. )
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me considérait, je me serais oft'ensee de cette bizarrerie, dont je ne fis que rire.
On aura peine à croire que la largeur d'une rue ( car on peut donner ce nom à Pintervalle qui sépare Drury-lane de Covent-Garden ) pût apporter quelque changement à la confiance d'une actrice aussi habituée que je Fêtais au the'âtre. Il est, cependant, de fait que, malgré la satisfaction que me témoigna le public par des applaudissemens plus nombreux que jamais , je fus aussi intimidée que lorsque j'avais débuté pour la première fois sous les auspices de M. Rich , dans le rôle de Monime. Je ne peux m'expliquer cette singularité, qu'en l'attribuant à ce que j'avais alors une réputation à perdre, comme à la première époque j'en avais une à faire.
Ma grossesse empêcha cette pièce d'être représentée aussi long-temps qu'elle l'avait été pendant les deux années précédentes. M. Garrick , pour balancer nos succès , acheta fort cher une cloche neuve. Mais voyant que les sons harmonieux de cet instrument n'attiraien l pas à sa procession autant de monde qu'il l'avait cru , il en fit un usage qui ne pouvait manquer d'élre profil able : ce fut de le
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faire sonner pour Fexëcution de Pierre , clans la pièce où Cibber et lui jouaient avec une perfection supérieure à toute concurrence.
Mon absence du théâtre ayant nécessité la suspension de Roméo et Juliette , au grand regret du directeur ^ je rengageai à coudre à quelquVutre pièce la procession qui , selon lui, attirait seule tout le monde à celle-ci. Prenant encore sa prise de tabac, il me dit : Si je ne savais pas le contraire , je supposerais que riîomme de Brewer-street (M. Calcraft ) ne mène pas avec vous une vie fort douce.
M. Rich avait accepté du docteur Francis une tragédie intitulée Constantm. J^ai dit plus haut que cet auteur passait pour être le traducteur d''Horace. (On m''a assuré depuis que cette traduction étaitFouvragedeM.Duncan.) 11 avait aussi traduit, du français, Eugénie, dans laquelle jWais joué le principal rôle : mais la pièce n^ayanl eu aucun succès , je Tavais absolument oubliée. Je devais jouer, dans Constantin ^ Fimpératrice Fulvie : cette occasion réveilla en moi un goût de parure que jVwais, depius quelque temps, un peu
néglige ; et comme le directeur laissait à ma disposition une certaine somme pour mes vétemens , je me proposai dVtonner les spectateurs par la magnificence de mon costume impérial.
La pièce du docteur notait point sans mérite; mais le principal incident ressemblait trop à celui d^Othello. Cependant nous ne doutions point de son succès. Uauteur, malgré la chute d'Eugénie, avait de la réputation , et le nom de Barry , ainsi que le mérite de toute la troupe, semblaient devoir piquer la curiosité du public. Mais, à notre grande surprise , les bancs restèrent vides : Constantin n'eut autour de lui que sa propre suite. C'est le premier exemple de ce genre dont j'eusse jamais entendu parler, et je ne peux encore le comprendre.
Accoutumée à être, comme l'on dit au théâtre, très-suivie, je sentis mon amourpropre blessé, et je résolus de me venger du public en servant l'auteur dédaigné. M'avançant vers le docteur qui pleurait de dépit, et qui avait quelques autres motifs que la vanité pour déplorer sa mésaventure , je le priai de venir le soir souper avec moi. Je savais que
M. Fox y serait , et j'espërais avoir occasion de lui présenter le malheureux auteur avant que la compagnie se rassemblât. Mon projet réussit à souhait. En entrant dans le salon , nous y trouvâmes M. Fox seul. Je lui contai notre aventure, lui présentai le docteur, et le priai de lui rendre service. Comme jamais je n'avais rien demandé à M. Fox, la vivacité . de ma recommandation le fît sourire. Il répondit que, pour ce soir, il ne pouvait faire du docteur que son chapelain, mais qu'ail rengageait à venir le lendemain déjeuner avec lui dans Conduit-street. Prenant ensuite par la main le poëte humilié , il finit par lui dire agréablement : Allons, docteur, peut-être votre chute, comme auteur, pourra servir à votre avancement comme théologien.
Ce fut le lendemain que j'accouchai d'une fille. M. Calcraft, enchanté, se persuada que cet événement contribuerait à augmenter mon affection pour lui. Lady Caroline Fox, lady Tyrawley, et M. Fox, lui servirent de parrain et de marraines. Cette circonstance ne laissa aucun doute que je ne fusse la femme de M. Calcraft ; et dans la vérité , il était difficile de croire que j'eusse voidu, à toute autre
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condition , vivre avec un homme qui ne pouvait, ni pour les avantages personnels, ni même pour la fortune, entrer en concurrence avec M. Metliam.
Lorsque je fus relevée de couches, M. Calcraft , effrayé d\m bruit qui se répandait du retour de IM. Metham en Angleterre , me pria de rendre à celui-ci la pensioi;i qu^il m'avait faite , n'étant pas convenable, disait-il, qu\me personne qui devait être sa femme , et que le public , ainsi que lui-même, regardait comme telle, touchât une pension d'un autre que lai (i). J'y consentis. Pour reconnaître cette complaisance , il promit de me donner pour ma vie , et celle de ma petite Caroline-Elisabeth, un bien de 120 liv. de rente, situé à
(f) Le trait suivant a queiqiie analogie avec la délicalessc de M. Calcraft. Un acteur avait épousé une femme
très-aimable, à laquelle le P de , reconnaissant de
quelques complaisances , avait fait autrefois une pension. Il déclamait un jour avec indignation contre rimmoralilc d'un homme assez vil pour toucher le prix de l'inconduite de sa femme. Mais, lui dit quelqu'un , la vôtre, ce me semble , avait une rente... — Sans doute ; mais je n'ai eu garde de conserver un pareil revenu. — Quoi! vous avez
remis au P cette pension? — Non; je me la suis fail
rembourser. [JSutc du traducteur. )
Granthani , et qui venait de lui écheoir par la mort de sa grand^mère. Il me donna en même temps son testament , par lequel il me léguait Fintérét de 1 1 ,000 liv. dans les fonds publics, qu^il avait amassés dans la place de payeur et de fournisseur des troupes du roi pendant la rébellion d^Ecosse, emploi qu^il avait dû au crédit de M. Winnington , intime ami de M. Fox.
Pour faire parvenir à M. Metham Pacte constitutif de ma rente (1) , je le remis à M. Moore, son ami et le mien : j'ignore pourquoi il ne ]e lui adressa point, et je ne peux imputer cette négligence qu'au trouble dans lequel était alors son imagination. Une Irlandaise , qu'il adorait, lui avait promis de rompre, pour le suivre sur le continent, des engagemens plus sacrés. Un nouveau goût la détourna de celui qu'elle avaitpris pour lui. M. Moore ne put soutenir ce changement. Dans son désespoir, il mitfinàsesjoursparun coup de pistolet. Parmi ses papiers, son héritier trouva le titre de ma
(i) Les actes , en Angleterre , sont tous faits doubles. Chacun des conlraclaus en a un exemplaire : les notaires n'en gardent point de minute. {Note du traducteur.)
rente, qu'ail conserva jusqu*'à la majorité de mon fils , le capitaine Metham. J'aimais beaucoup M. Moore, qui , de son côté , avait pour moi une tendre amitié. Je fus d'autant plus affectée de sa mort , que , le jour même qu'elle arriva, je l'avais vu le matin, et je devais passer avec lui la soirée. Une humeur douce, des manières prévenantes, un esprit éclairé , le rendaient cher à tous ceux qui le connaissaient.
Le docteur Francis, profitant de la connaissance que je lui avais fait faire, s'attacha h M. Fox, et encore plus à son commis. La mauvaise santé de lady Caroline l'empêchant de voir beaucoup de monde , le ministre ne tenait point de maison : le docteur , qui était un bon vwant (i) , et qui préférait la table au bréviaire , trouvait à celle de M. Calcraft l'abondance qui ne lui déplaisait pas, et faisait cas du maître qui le recevait volontiers. J'observe^ en passant, que ces messieurs ont l'un et l'autre payé leur protecteur de la plus noire ingratitude.
(i) Ces mots sont en français aans l'original.
{Note du traducteur. )
DE MISTRISS BELLAMY. Sôj
Pour dire la vérité, M. Fox n^a jamais éprouvé de reconnaissance de la part des gens quHl a comblés de faveurs. Ce bon, ce grand homme avait, dans sa société particulière, le caractère le plus aimable. Excellent mari, père trop indulgent, il était le meilleur des maîtres, le plus tendre et le plus constant des amis. Tant de qualités ne purent le mettre à Fabri, ni des traits de la calomnie, ni de la perfidie des serpens qu'il nourrissait dans son sein.
Je ne peux m'empécher de citer ici une particularité qui fera connaître quelle était sa tendresse pour son fils, celui qui joue aujourd'hui un si grand rôle dans le monde politique. On devait abattre à Holland-house un mur pour la démolition duquel il était nécessaire d'employer de la poudre à canon. M. Fox avait promis à son fils Charles qu'on ferait devant lui cette explosion. Apprenant que les ouvriers avaient abattu le mur sans avertir l'enfant, il le fit reconstruire; et quand il fut bien achevé, il le fit sauter une seconde fois pour tenir parole à son fils. Il engagea, en même temps, toutes les personnes présentes à ne jamais manquer de parole à des enfans.
La légèreté avec laquelle on les trompe les accoutume à considérer leurs propres promesses comme aussi peu importantes que celles quMls voient habituellement enfreindre.
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