‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 79 sur 91 · TOME I. a · texte numérisé non relu

TOME I. a

dame Bonnefoi , la première marchande de modes du temps; celle-ci devait s''en tendre avec madame Brillant, laquelle consulterait mademoiselle Dumesnil; elle avait ordre même de prendre Favis de tous les gens de goût sur une affaire si importante. La remise d^Alexandre me fournit une belle occasion d*'ëtaler ma magnificence dans le rôle de la princesse persanne (1).

Le goût et la richesse sMtaient concertes pour disposer ces deux parures, dont Tune était d'un jaune foncé. M. Rich avait acheté pour mistriss Woffington , qui faisait le rôle de Roxane, un habillement de la princesse douairière de Galles, très-frais et très-beau au jour. Mais comme il était de couleur de paille, il semblait, à la lumière, être d'un blanc sale , surtout quand à côté paraissait le jaune éclatant du mien. J'avais joint à cette robe jaune un manteau pourpre; cet heureux mélange lui donnait un nouveau lustre.

(1) Ces détails sont par eux-mêmes très-frivoles; mais ils peignent les mœurs, le goût, les usages; ils nous apprennent quel était alors l'empire de la France dans les arts de luxe , auxquels les nations modernes attachent une si grande importance. {Note du traducteur.)

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Ainsi revêtue de toute ma pompe, j'entrai lians le foyer; ma rivale, à cet aspect, éprouva plus d'envie que n'en sentit peut-être la véritable Roxane pour la perte du héros de Macédoine. Furieuse , elle se leva , et venant à moi , me dit d'un air hautain : Je vous prie , madame , de ne plus porter ce costume dans la pièce que nous devons jouer ce soir.

La violence, vous le savez, n'obtient rien de moi; je le fis sentir à mistriss Woffington , qui , au lieu de commander , se réduisit à solliciter; je promis ce qu'elle désirait, et la pièce fut jouée tranquillement.

Mais le lendemain , je parus avec mon autre vêtement, plus riche, plus élégant encore que le premier. La colère de mistriss Woffington devint une véritable rao e : elle témoigna si ouvertement son impatience, que le public s'en aperçut et exprima son mécontentement.

Je méprise la vengeance , mais je ne hais pas certaines représailles. Le jour suivant, je remis le vêtement jaune et pourpre; mistriss Woffington ne put plus se contenir; elle voulut interposer l'autorité de M. Rich, qui re-

fusa de se mêler de ce grand débat. Prête à crever de dépit, elle me dit que jetais bien beureuse d'avoir un ministre pour fournir à mon extravagance en bijoux et en parures. Choquée d'un reproche injuste , je répondis avec aigreur que j'étais bien fâchée que la moitié de la ville ne suffit pas pour lui donner l'équivalent de ce que, selon son impertinente supposition, me donnait un ministre. Je m'enfuis après avoir dit ces mots, car j'aurais couru le risque de paraître dans la scène suivante avec des yeux noirs quoique la nature me les eût donnés bleus.

L'hiver suivant , M. Foote fît de cette aventure une petite pièce à sa manière, qu'il intitula : La Querelle du Foyer ^ ou Bataille r or aie entre la Reine de Bahylone et la fille de Darius (1).

La pièce des Reines rivales fut bien se-

(1) On a vu que mistriss Woffington excellait dans le personnage de sir Henri Wildair. On prétend qu'un jour , sortant de la scène, et s'applaudissant au foyer du succès qu'elle avait eu dans ce rôle , elle dit : Je suis persuadée que la moitié du parterre m'a prise pour un homme. Que vous importe? lui dit quelqu'un ; l'autre moitié sait bien le contraire. ( Note du traducteur. )

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eondee par la perfection avec laquelle Barry joua le rôle du conquérant de la terre. Mais cette tragédie est écrite d\in style si boursouflé , que ni la beauté de mistriss Woffington , ni mes beaux costumes, ni tout le talent de Barry n^'eussent produit beaucoup d^eiFet, si M. Rich n^eût déployé tout son génie dans rentrée triomphale d^Alexandre à Babylone : ce fut réellement la plus belle cérémonie que j^eusse jamais vue ; et quoiquVlle entraînât de très-grands frais ^ elle en dédommagea bien par les produits. Le directeur, en cette occasion , pouvait bien se dire que son succès était son ouvrage.

Je perdis à cette époque la société des deux miss Meredith , auxquelles m'*unissait une longue et étroite intimité. L\ine déciles ayant reçu le conseil d^aller en France pour sa santé, sa sœur Vy accompagna, et elles m'engagèrent à les y suivre; mais jMtais alors trop occupée pour mVbsenter, Je sollicitais tous les officiers que je connaissais , de me charger de leur agence , et jMtais obligée de rester pour réclamer Texécution de leur promesse , au moment de leur promotion.

JWais obtenu, outre celle du général Brad-

dock, celles de sir John Mordaunt et du général Campbell (depuis duc d'Argyle); jWais de plus la promesse du colonel HoneyAvood (depuis général), qui était sur les rangs pour avoir un régiment anglais. JMtais aussi alerte à me procurer ces agences , que M. Calcraft e'tait soigneux à en remplir les devoirs.

Quant à mes intérêts , ils occupaient peu mon attention ; je laissais le détail de mon ménage à mon cuisinier , que je croyais aussi honnête quliabile. Nous avions du monde tous les jours à dîner et à souper, ce qui portait notre dépense au triple de ce que M. Calcraft m''avait alloué pour cet objet. Mais son affection pour moi ne paraissait éprouver aucune diminution, et je ne doutais point que, son revenu s'augmentant par mes soins , il ne payât avec plaisir des dettes contractées pour recevoir des personnes qui contribuaient à Famélioration de sa fortune.

M. Fox dînait presque toujours avec nous, lady Caroline ne sortant guère de Hollandhouse. Le feu lord Kildare , qui était cet hiver à Londres , raccompagnait pour Fordinaire. Le marquis de Granby, le général Hervey , venaient ou déjeuner, ou dîner, ou

souper, quelquefois faire les trois repas. 11 fallait à de pareils convives des mets recherches, et je me piquais d'entendre à ordonner un menu aussi bien qu'aucun maîtred'hôtel de Londres.

Mon futur mari avait acheté une maison de campagne dans une jolie position, mais exposée à quelques inconvéniens ; on l'appelle HoUwood-Hill ; elle est située près de Bromley , dans le comté de Kent. M. Calcraft était sujet à avoir la goutte dans la tête ; il parlait souvent de la mort , et il avait lieu de craindre cette maladie, dont sa mère était morte jeune. Dans ces momens , il disait qu'il se proposait de laisser cette maison à ma fille et à moi; en conséquence, je n'épargnais rien pour l'embellir. Ce qui m'attachait particulièrement à HoUwood , c'est que lord TyraAvley en avait jadis été le propriétaire.

Cette maison est voisine d'un bois de plusieurs centaines d'acres , dans lequel on déterre des renards , ce qui lui a donné son nom.

Quelques années avant que M. Calcraft l'achetât, elle avait été occupée par six particuliers attacliés aux chasses de Cloydon ; ces

messieurs y avaient ajouté des cuisines et de^ écuries dignes d\me plus grande habitation , car celle-ci était vieille et bâtie à Fan tique. Elle n'avait pas été louée depuis quatre ans , et nWait guère moins besoin d'être nettoyée que les écuries d'Augias ; les bâtimens étaient remplis de vermine, et les jardins couverts de ronces.

Heureusement, la cave contenait un assortiment de bons vins , ce qui engagea le docteur Francis , curieux de pareils meubles , à m'aider de ses soins. Le général Campbell m^nvoya un jardinier, et me fournit des arbustes et des plantes étrangères; il m'indiqua aussi la manière de disposer le terrain , qui ne contenait que onze acres. Je construisis dans le jardin une serre chaude , une glacière , un pavillon , etc. Tous ces travaux furent achevés dans l'espace de quatre mois.

Cette habitation est à quatre milles de Bromley , qui est le marché le plus proche ; elle est placée sur une émineoce , et domine sur une contrée h perte de vue. D'un côté, on aperçoit Londres à quinze milles de distance; de l'autre, on voit une vaste étendue de campagnes. La proximité de la capitale en

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aisait malheureusement une sorte d^auberge , à cette petite difFérence près , qu^on ne pouvait pas le matin présenter la carte à ses hôtes. J'avais presque toujours avec moi deux ou trois femmes gaies avec décence, et spirituelles sans méchanceté ; on peut croire que nous ne manquions pas dliommes ; les uns y venaient chercher notre société, d'autres y trouvaient avec plaisir le nectar qui avait servi d'attrait au docteur Francis.

L'année suivante, M. Calcraft prit une ferme voisine , qui suffit pour fournir la maison de denrées ; mais dans le commencement , le docteur Belt fut mon pourvoyeur. Cet ecclésiastique demeurait dans un village appelé Caston , à environ un mille du bois; et comme il percevait ses dîmes en nature , il était en état de me fournir de volailles, et d'autres articles du même genre. M. Calcraft m'avait fait présent de six vaches d'Alderney, et d'un taureau ; et comme il avait secrètement pris un intérêt dans le haras de M. Shaftoe, nous avions pour l'écurie nombre de serviteurs, ce qui n'était pas sans mérite dans un lieu si solitaire.

4 la fin de j'été, je trouvai que j'avais dé-

pense Ki six cents livres, quoique le gênerai Campbell inVût fait présent de toutes les plantes et de tous les arbustes nécessaires à mon jardin.

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