‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 80 sur 91 · LETTRE LIV · texte numérisé non relu

LETTRE LIV

16 février 17 — .

Mon bénéfice , à la fin de Fliiver précé-r dent , mWait produit plus de onze cents livres. Je devais cet avantage à plusieurs causes. Devenue Farbitre souveraine de la mode , fen dictais les arrêts à toutes les personnes d'un certain rans.

Tel était , à cet égard , mon empire , qu'il n'y avait pas une femme du bon ton qui ne se crût obligée de me consulter sur un habit de fantaisie , ou sur le vêtement qu'elle devait mettre le jour de la naissance du roi. Les ambassadeurs étrangers avaient donné un bal masqué , le plus beau qu'on eût encore vu en Angleterre. Cette fête donna un grand travail à mon imagination : il me fallut varier les costumes des différens groupes de dames qui s'adressaient , tant à moi qu'à ma couturière. Si je les avais laissées faire , il se serait trouvé au bal cent Eltrudes. Lady Kildare et

iady Granby augmentèrent alois le nombre de mes protectrices. Pour reconnaître les services que jWais rendus à plusieurs dames, en cette circonstance , elles mirent de Finte'rét à grossir le produit de mon bénéfice.

Le docteur Francis , par suite de ma recommandation auprès de M. Fox , avait été placé , et cette promotion avait fait du bruit; on en concluait qu'il était à propos de sVdresser à moi pour obtenir des emplois. Les militaires s'empressèrent de rechercher ma bienveillance , et crurent qu'un moyen sûr de l'acquérir, était d'honorer mon talent par un solide hommage. Lord Kildare , lord (iranhy , M. Fox et M. Digby , alors de retour en Angleterre, prirent chacun un billet de cent liv. Les trois derniers ont continué jusqu'à leur mort à me donner des preuves de leur munificence. Ces particularités expliquent l'étendue de mon bénéfice.

Je recevais , de plus , des présens des quatre parties de la terre. Enfin , je possédais tout ce qui flatte les hommes , tout ce qui excite leur envie : et pourtant , entourée de ce qui semble faire le bonheur, je n'étais pas heureuse. Comme l'inimitable Carlin , qui ,

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dit~on , pleurait sous le masque , pendant qu(.' son jeu faisait rire aux éclats les spectateurs ravis , le sourire était sur mes lèvres , mais le vide et Fennui étaient dans mon cœur. Combien de fois , environnée de convives qui me supposaient toute la satisfaction que peuvent donner Topulence et la gloire, ne me suis-je pas surprise déplorant mon sort, et enviant celui des solitaires, qui ne connaissent du monde ni les dangers , ni les plaisirs !

Ce mécontentement intérieur , joint aux fatigues de mon état , avait altéré ma santé. On me conseilla d'aller à Bristol passer quelques semaines , avant que les théâtres se rouvrissent. Ty allai accompagnée de la veuve Delany, qui était habituellement avec moi, et qui avait épousé un des commis de M. Calcraft , nommé Walker. En arrivant à Marlborough , comme nous entrions dans la cour du château , je vis accourir au-devant de moi M. Ryan , qui m'apprit que mon vieil ami, M. Quin , était dans la maison; il allait, ajouta-t-il, monter pour Féveiller.

Il était huit heures du soir. Ces mots me firent craindre que M. Quin ne fût malade :

mais j^appris par M. Beard , qui était aussi de la partie , que mon respectable ami , la dernière fois qu^il avait e'të à Londres, y ayant été retenu plus long-temps par toutes ses connaissances , qu'ail ne sMtait proposé dV rester , avait résolu de n^ plus retourner. Cependant , comme il ne voulait pas renoncer tout-à-fait à la société d''un petit nombre dVmis qu^il y conservait , il les avait engagés à venir tous les étés , le trouver chez Smith. Il était convenu qu^ils y resteraient jusqu'à ce qu'ils eussent bu une certaine quantité de vin. J'ai oublié la mesure ; mais quand M. Beard me le dit , il me sembla qu'ils devaient en avoir pour un an.

M. Quin vint bientôt me joindre dans le jardin. Chemin faisant il ordonna à Smith de préparer tout ce qu'il avait dans son gardemanger , et de faire acheter ce qu'il trouverait de meilleur dans la ville. Ses ordres furent très-bien exécutés. Mon voyage se trouvant ainsi retardé , nous nous mimes à table à dix heures du soir , au nombre de vingt-six personnes , pour manger un dîner aussi copieux que celui de la réception d'un lord maire.

J'eus, avant que l'on servît , le plaisir de jouir de quelques instans de téte-à-tête avec M. Quin , à qui je racontai tout ce qui m'était arrivé depuis que je Pavais vu. Je retrouvai en lui cette amitié paternelle qu'il m'avait toujours témoignée, et je retirai de notre entretien cette consolation que me procurait toujours la conversation de ce respectable et excellent ami. A trois heures du matin, je demandai des chevaux pour continuer ma route , laissant ces enfans de Bacchus achever , non pas leur nocturne orgie , car il faisait le plus beau jour du monde , mais leur sacrifice du matin. Au génie se joint, pour l'ordinaire , un peu de bizarrerie ; il dédaigne les règles , et ne s'asservit point à la tyrannie des usages.

En arrivant à Bristol , je reçus de ma femme de chambre une lettre qui m'apprenait que M. Calcraft avait une attaque de goutte dans la tête ; ma fille avait la petite vérole , et ma mère , ayant imprudemment gardé l'enfant sur ses bras , avait contracté un mal dont M. Adair , le médecin , jugeait les symptômes dangereux. Je repris , à la hâte , le chemin que je venais de faire : pour le parcourir plus

rapidement , j'ajoutai deux chevaux à ma voiture.

Quand je repassai à Marlborougli , il était deux heures après-midi. M. Quin n'était pas encore levé. Mon inquiétude ne me permettant point de m'arréter, jele fis prier de rester couché , et pendant qu'on changeait mes chevaux , j'allai m'asseoir auprès de son lit , et causer quelques instans avec lui.

Ma compagne de voyage n'était guère moins impatiente que moi d'arriver à Londres ; mais nous n'avions pas tout-à-fait les mêmes motifs. Incapable de déguisement , j'avais confié à mistriss Walker , qu'un seigneur riche et généreux faisait profession d'être mon adorateur. Elle en concluait qu'aussitôt que M. Calcraft serait mort , je formerais , avec cet amant , une liaison qui me mettrait à même d'être pour elle plus généreuse que je n'avais pu l'être jusqu'alors. Cet espoir promettait de la dédommager d'une perte qu'elle avait subie par sa faute. Après la mort de son premier mari, M. Delany , elle avait eu , quoique dans l'aisance , l'injustice de refuser des secours à sa bellesœur, qui était dans le besoin. Celle-ci , irri-

tëe, lui avait intente un procès , par suite duquel mistriss Delany , qui venait de perdre le seul enfant qu^elle eût eu de son premier mari , avait été obligée de vendre une terre que celui-ci lui avait laissée. JVurai occasion , par la suite , de vous reparler de mistriss Walker , ainsi que du lord sur lequel elle fondait ses espérances.

Je retrouvai heureusement à Londres moins de sujet d^alarmes que je ne Pavais craint. L'indisposition de ma mère n'avait point eu de suites , la goutte de M. Calcraft était le résultat de quelques intempérances de table; et quant à ma petite fille, M. Adair, qui en avait pris le plus grand soin , ne la croyait pas en danger.

Rien ne donne aux sentimens tendres autant d'activité , que la maladie de Tétre qui nous est cher ; il semble que les souffrances qu'il endure, le danger qu'il court, ajoutent à notre affection. Ainsi , du moins , l'ai-je toujours éprouvé: c'est ce qui faisait dire à ma chère miss Conway, que j'avais manqué ma vocation , et que j'aurais été la meilleure sœur de la charité qui eût jamais desservi un hôpital. Vous ne serez donc pas surprise des

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