TOME 1. 'iy
45o MÉMOIRES
craft me fît-il Thonneur de me demander mon avis, en celte grande occasion. Je lui conseillai de prendre un habit brun, couleur alors fort en vogue, double de satin blanc, avec des boutons d'or. Cet habit convenait à sa profession de financier ; il pouvait dissimuler sa tournure commune et son masque de charretier ; mais mes conseils ne flattant point sa fantaisie, il sVn rapporta à son propre goût, et nous apprêta fort à rire.
Le grand jour arrive, tous ceux qui m'avaient consultée, tout ceux que je recevais habituellement, vinrent nous voir, en passant pour se rendre à la cour , afin de nous montrer leurs habits. Lady Rochfort n'y allant pas , parce qu'elle était alors en deuil de son père , m'avait fait Fhonneur de venir passer la journée avec moi, pour partager le plaisir de cette espèce de revue. L'affluence des èlèsfans et des merveilleuses fut assez considérable. Mais , au milieu de cette volée , quelle fut ma surprise , de voir paraître mon petit-maître de fraîche date , affublé d'un habit blanc, à paremens de velours bleu, veste et culotte pareilles , et brodés en grenouilles d'argent !
A l^apparition de cette grotesque figure, la comtesse De put retenir un cri cFeiFroi, qui le déconcerta au point de lui faire faire une prompte retraite, et il nous laissa la liberté de rire à ses dépens et de faire des réflexions sur son absurdité. J'ignore sMl parut à la cour dans toute la pompe de sa gloire ; je ne me suis jamais donné la peine de m'en informer. Mais à diner , il reparut avec son frac bleu ; et jusqu'à ce que le Champagne lui eût rendu quelque assurance , il parut très-mortifié d'avoir fait, le matin, la risée de la compagnie.
Quelque temps après , il me donna son portrait en miniature , peint avec le costume du jour de naissance. Mais ici même sa vilenie ne lui permit pas de faire un présent passable : des brillans lui paraissaient trop chers, et l'entourage n'était qu'en roses. Je fis de cette misère le cas qu'elle valait ; car je n'ai jamais porté ce beau portrait; je ne sais même ce qu'il est devenu.
Notre frère Tom revint bientôt d'Ecosse, et obtint une commission dans le régiment des gardes. Il devint mon Sigisbé : je l'aimai comme un frère, et je pris pour le polir des peines qui ne Furent pas iriiructueuscs. Pour
Fëcujer, il n^ëtait pas susceptible de culture. Son ignorance était telle, qu'un jour, dans une promenade à Cliefden , nous voyant admirer le gladiateur, il demanda ce que ce mot voulait dire. Depuis, j'exigeai et j'obtins qu'il se tût en pareil cas, au moins quand je serais présente. C'était exactement l'homme que Shakespeare a tracé dans ces vers de son Marchand de Venise (i) :
(( L'homme dont l'oreille est insensible aux )) charmes de la musique , dont le cœur n'est )) à l'unisson avec aucun accord, est fait pour )» la fraude et la trahison ; les mouvemens de )» son esprit sont pesans comme la nuit, et ses )) affections noires comme l'Erèbe : défiez- » vous d'un pareil homme. »
J'ai déjà observé que la nature lui avait donné un jugement solide et une intelligence forte : heureusement ces facultés n'avaient pas reçu de l'éducation un développement qui eût pu faire de lui un homme très-dangereux; car son ambition était sans bornes , et ni les périls , ni la dépense ne l'effrayaient, quand il était
(i) Acte V , scène I" .
(|uestion de la satisfaire; mais en toute autre occasion, il e'tait froid jusqu'à la lâcheté; de plus, rapace, insoient, et de la plus sordide économie.
Tel était le misérable avec qui j'étais condamnée à passer le reste de ma vie. Je ne me serais pas permis de faire un portrait si hideux d'un homme depuis si long-temps méprisé et oubhé, si , dans un temps postérieur, il n'avait pas arrêté la publication d'une lettre que je lui adressais , et qui l'aurait fait repentir de l'insolence qu'il av^it alors d'offrir ses vœux à une personne d'une des prc^^^^p^g familles du royaume.
J'avoue pourtant lui avoir dû une seule faveur pécuniaire durant les neuf ans et demi que nous avons vécu sous le même toit. Le capitaine Frank O'Hara, mon frère, dont je n'entendais parler que quand il avait besoin d'argent , ou quand il était en prison , m'apprit, par un billet , qu'il était arrêté et détenu dans la maison de l'officier du shériff, dans la rue Stanhope, CÏare-Market , pour une dette de 60 liv., que son père, lord Tyrawley, avait refusé de payer pour lui. M. Calcraft ,
à qui je montrai sa note , se rendit sur-lechamp à la prison , acquitta la dette , et ramena mon frère. C'est la seule fois qu'il m'ait paru presque aimable.