LETTRE LX
i5 a\iil 17 — .
UiNBisposiTioN de lady Caroline Tobligeant d'aller à Bath, le secrétaire de la guerre passait avec nous la majeure partie de son temps. Ce fut alors que M. Pitt attaqua , dans la chambre des communes , la mémoire du feu comte d^Oxford (sir Robert Walpole) , qui avait été son patron et relui de M. Fox : le der~ nier défendit la cause d\m ami qui n'était plus: ce fut le premier différent qui s'éleva entre ces deux hommes célèbres. Le ministre de la guerre y gagna Faffection et les remercîmens personnels de son souverain, qui conservait un tendre attachement pour un si fidèle serviteur.
Je suis tentée de vous esquisser ici le caractère de ces deux grands rivaux de gloire. Leurs qualités étaient aussi différentes que leurs personnes. Les talens de M. Pitt, comme orateur, étaient véritablement étonnans; maiî»^
ses discours, mis sur le papier, paraissaient quelquefois superficiels , et la satire y dégénérait en outrages. Sa personne attirait Fadmiration. Doué d^une grâce et d\ine élégance qui captivaient les esprits, il commençait d'un ton grave et très-bas; mais, haussant la voix par degrés', il sVchaufFait, s'élevait jusqu'à l'enthousiasme , et finissait par en inspirer à ses auditeurs. Sa voix était en même temps harmonieuse et forte , surtout dans son médium ; aussi son articulation était-elle as surée , et ne perdait-on jamais ses finales. C'était, de plus, un des meilleurs acteurs que j'aie jamais vu, sans en excepter Garrick. Une scène dont j^eus le plaisir d'être témoin , vous donnera une idée de son talent en ce genre.
Un parent de M. Pitt (i) s'avisa un jour de se donner les plus grands éloges au milieu de la chambre des communes, et répéta fréquemment, dans son discours, le mot where (où). M. Pitt, perdant patience, se lève, et semble vouloir sortir de la chambre; mais quand il est près du ministre, qui parlait en-
(j) M. Georges Grenville.
core, il tourne court et se met à chanter assez haut ce refrain de ehanson :
Gentle shepherd , tell me wheie , wliere , wherc , etc. (Gentil berger, dites-moi oii, ou, oii, etc.) j
et continue jusqu'à ce qu'il ait atteint la galerie. Cette saillie de gaieté' excita un e'clat de rire universel , et Torateur bafFouc garda pour la vie le sobriquet de Gentil Berger (i). Soit indisposition , soit pour convaincre ses auditeurs qu'il pouvait les mener d'une main, M. Pitt tenait souvent sa main gauche en écharpe; mais l'aisance qui lui était naturelle , faisait qu'aucune de ses attitudes ne paraissait ni gauche , ni pénible.
(i) Cette espièglerie ne paraît pas très-propre à prouver ce qu'avance mistrissBellamy ; mais les derniers momens de M. Pitt , devenu lord Chatam , qui se fit porter expirant à la chambre des pairs pour y plaider la cause de la liberté naissante en Amérique , prouvent qu'il savait quel est sur les hommes rassemblés le pouvoir d'un spectacle nouveau. Dans cette belle scène , l'orateur fut vraiment un grand acteur, puisqu'il joignit au charme de l'éloquence la magie des circonstances extérieures. Tel peut-être n'entendit point son discours , qui fut séduit , entraîné par son action . ( Note du traducteur. )
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Son contemporain , M. Fox , n\ivait ni sa Toix , ni ses manières , ni ses grâces personnelles; mais il le surpassait en jugement, en discernement , et surtout par un véritable amour de son pays. Moins familier que M. Pitt avec les fleurs, ses discours avaient moins dVclat au premier coup-d^œil ; mais ils étaient fondés sur une base plus solide , la vérité. Sa voix était sonore, mais de temps en temps désagréable.
Les débats qu''entraînait leur rivalité, prolongeaient quelquefois les séances delà chambre , jusqu^à une heure delà nuit fort avancée. Souvent nous ne pouvions nous mettre à table que le lendemain matin , et rarement étionsnous, même à cette heure, moins de vingt personnes. Cette nombreuse société augmentait la fortune du maître de la maison , sans orner son esprit , polir ses manières ni ennoblir son cœur. Son avarice n'en était pas moins sordide , excepté sur le chapitre de la table, pour laquelle il nVpargnait aucune dépense ; car cVtait un franc épicurien , dans toute la force du mot.
îl avait un frère , M. Thomas Calcraft, qui avait été élevé comme lui , et dans la
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inéaie école , à Leicester ; mais , persuade', en sa qualité dVîne' et de chef de son auguste famille, que ce jeune homme ne devait pas être plus savant que lui , il me querella, pour avoir insisté sur ce qu^il le mit quelque temps dans la pension de Soho-Square. C'était le parfait contraste de Vhonnéte Jacques , devenu Fécuyer Jean Calcraft. Ses traits étaient doux ; sans les ravages de la petite vérole, il eût été d'une fort jolie figure. Il avait, d'ailleurs , un bon cœur, une ame généreuse, et, à cela près d'un certain goût pour la bouteille, il différaitautant de sonfrère, que deux hommes peuvent différer entre eux.
Quand il fut en âge, M. Calcraft lui acheta une commission dans l'armée , où le crédit de son frère rendit son avancement très-rapide. Lorsque le jeune officier prit congé pour aller rejoindre son régiment en Ecosse, son frère lui fît noblement cadeau de deux <ruinées , en sus des frais de voiture. Mes représentations m'attirèrent, pour toute réponse , que mon indulgence rendrait le drôle aussi extravagant que je Tétais moimême.
M. Fox s'était fait un point d'honneur de
procurer à son commis tout ce qui pouvait dépendre du pouvoir de sa place , ou même de son crédit, alors fort grand , surFespritdu roi. Outre les neuf régimens et les six compagnies inde'pendantes , dont M. Calcraft e'tait Fagent; outre les fournitures de charbon de terre et d^habits pour les colonies, il venait d'être nommé payeur général au bureau du génie, et commissaire des revues. Sa Majesté, ayant de fréquentes occasions de signer des papiers où il était question du personnage, avait eu la curiosité de demander ce que c Vtait que son cher cousin John Calcraft (i). Flatté d'avoir attiré l'attention de son souverain , et glorieux d'une fortune qui l'égalait aux plus grands seigneurs , il prit une haute idée de son importance ; en conséquence , il se détermina à satisfaire la curiosité du roi, et à commencer, au premier jour de naissance, son apprentissage du métier de courtisan.
Hommes et femmes me consultaient assez généralement sur leur parure ; aussi M. Cal-
i) Terme usité dans toutes les patentes.