CHAPITRE PREMIER
Talieyrand. — Lemoiiîcy. — Germa nie a s. — Sévesle. — i-e bureau des cannes. — Louis XVIil et Panurge. — Joly déserteur. — Beaupré Crispin. — Dérivis don Quichotte.
Lorsque nous entrâmes dans le salon, l'aliîiral dit aux personnes qui s'y U'ouvaient :
— Quoique ces dames ne soient pas de la Comédie-Française, mademoiselle \Y... voudra bien les accueillir connne des p^'^rsonnes T. m. 1
qui cultivent l'art dans lequel elle a tant de succès.
— Comment donc, dit mademoiselle W..., il n'y a point d'aristocratie parmi les artistes. Je suis enchantée de me trouver avec ces dames.
Les hommes s'étaient levés et avaient fait quelques pas au devant de nous.
Je remarquai que l'un d'eux boitait assez fort.
Je demandai tout bas au comte si c'était racadémicien.
— Non, me dit-il, c'est l'homme d'État.
J'avais vu son porlrait sur les honîeyarls,
chez plusieurs iparchands de gravures , je le reconnus facilement.
C'^ffiit }L de Talleyrand.
Le ci-devant évêque d'Autunalla se rasseoir dans sa bergère.
— Quel est donc l'académicien? demandajje encore au comte.
— C'est, me dit-il, M. Lemontey.
L'amiral, en nous prësenianl, selon l'usage, dit nos noms à la société, et nous dit ceux des personnes que nous saluions.
Ne vous attendez pas ici, mes chers lecteurs, a un chapitre comme ceux d'Odry cl de Bobèche ; jetais là avec des saltimbanques d'une îouto autre portée, cependant îa iournée ne
A MÉMOTIIES
fut pas aussi séiieuse que je pouvais en avoir peur.
Je lus d'abord très timide et très embarrassée de me Irouvei' avec un homme de la réputation de M. Talieyrand, homme dont on citait à tout propos les mois spirituels et piquans.
Je sais bien que je n'étais pas obligée de répondî-e sur io même ton; maison naimepasa être dans une société pour y faire le rôle de figurante, et je me décidai en moi-même , si cet homme d'esprit m'adressait la parole, à répondre quelque soitise phiîôt que de rester court.
Heureusement que la conversation commença par l'ouler sur le théâtre.
I>K MA!>l]MOI:i!JJ,E FI ORF. 5
On fit cosnpHineiiî à nnî-leirsoisoile W... «Jo SCS heureux dëhiîls dans le rùie (j'Herrniooe, dans ceux des jeunes [H'iacesses h-aiçiques et des amoureuses dans la comédie.
Celle-ci parla tout de suite des cabales qui finiraient par la forcer à quitter le théâtre.
— Vous croyez donc , mademoiselle , dit alors le prince de Talleyraod, qu'il n'y a d'intrigues et de cabales que dans vos coulisses? mais il n'y en a pas plus chez vous que sur la grande scène du monde.
Le théâtre politique a, comme le vôtre, ses acteurs qui jouent la tragédie, le drame et la comédie ; son public qui applaudit les acteurs et les siffle à son gré, et ses cabaîeurs qui cherchent à influencer l'auditoire, et qui sou-
fi MEMUlREh
lieniient ou font lomberlei ou tel, selon qu'ils sont ])ien ou mal payés par ses amis ou par ses rivaux.
— C'est i'auleur qui est la victiiiie de tout cela, dit M. Lemontey.
— Ah ! mon cher académicien, lui répliqua riionsieur de ïalleyrand, vous prenez le parti des auteurs par esprit de corps.
— Je ne me crois pas auteur pour avoir fait un méchant opéra oublié aujourd'hui. Palma a réussi, grâce à la jolie musique de Plantade et au talent admirable de madame Scio ; mais ce pauvre Arnauld , lui qui vient de tomber avec sa tragédie de Germahicus, un bel ouvrage, voilà où la cabale est injusle!
— Oui, dit M. de Talieyrand, celait une
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cabale frappante. Les coups de canne en ont fait foi.
— Vous savez bien que ce n'était pas le lalent de l'auteur qu'on sifflait, c'était son opinion.
— Que dites-vous de la pièce, vous, monsieur Lemonley, qui devez laconnaître à fond, en votre qualité de censeur ?
— Je dis que ceux qui applaudissaient tout n'avaient pas raison, et que ceux qui voulaient tout siffler avaient tort.
Et les drôles qui avaient apporté de grosses cannes, pour assommer les speclatears qui n'étaient pas de leur avis, avaient encore bien plus do loris.
Des coups (]c c'an?ic iio soiU [)as des raisons.
— C'est (îoiic (îe cèr.e roprésenlalion, disjo, que Toîi a appelé les cannes des (lermanicus ?
— Vous l'ignoriez, «îademoiselle? me répondit Lemonîey. Ignorez-vous donc aussi que cela vient de donner lieu à un de vos camarades d'imaginer une institution philanthropique qui sera salutaire aux reins des spectateurs ?
— Quelle inslitulion ? demanda l'amiral.
— Le bureau des cannes, inventé par Seveste, Tarleur du Vaudeville. Bureau de sûreté pour les spectiUeurs et revenu agréable pour celui qui en aura l'entreprise. Du reste,
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Martainville a critiqué dans son journal cette tragédie de G^r??m/îicî/s avec beaucoup d'aigreur ; il aui-ait dû respecter la personne d'un proscrit.
Voyant son père offensé, Lucien Arnault s'est cru obligé de le venger.
Marlainville, appelé en duel, a payé par une blessure légère l'intempérance de sa plume.
Le gouvernement a suspendu les représentations de la pièce pour éviter de nouveaux scandales, et les amis de l'ordre applaudissent à une mesure que des imprudences ont rendue nécessaire.
Vous savez peut-être, continua M. Lernonley, que ce sujet de Germanicus avait déjà été traité deux fois, au Théâtre-Français?
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— L'acadëiîiicien csi Ijourrë d'anecdotes, dit monsieur de Taîleyrand.
— Je voudrais avoir le lalent de les mettre, comme vous, à la sauce piquante, lui répliqua M. Lemontey.
Voici la mienne toute nue :
Bôut'sault a lait un Germanicus.
Pradon en a fait un autre.
A la première représentation de celte pièce, les spectateurs, étonnés de n'avoir vu paraître que des hommes dans les deux premiers actes, se disaient : C'est donc une tragédie de collège? il il'y a point de femmes.
An connucnccuiont du troisic'.Jîe iicte, on
OK MADtiMOISEï.LLK FLORE. 11
vit îoiiî h coup [)araîlre à lafdisdeiix princesses et deux confidentes.
Uii plaisant du parterre s'écria .
— Quatorze de dajnes sont-ils bons?
Ce mot fut plus applaudi que toute la tragédie.
— Messieurs, dit l'amiral, croyez-vous que cette conversation amuse beaucoup ces dames? J'en doute.
— ^Voiis avez raison, dit le prince de Talleytàm, hbus devrions nous montrer [)lus galaiis... Eh! inon Dieu! continua-t-il en me regardant, pourriez- vous me dire, madame, où j'ai déjà eu le plaisir de vous voir? J'ai la mémoire locale et celle des physionomies; il
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me semble vous avoir vue chez le prince Berihier.
— Monsieur, je n'y suis allée qu'une seule fois.
— Ah ! parbleu, j'y suis !... C'est le jour où ce pauvre Cambacërès a perdu une culotte de velours, graissée par le chapeau de Gadel- Pioussel! — J'en ris encore! — C'était quelque temps avant le divorce de l'empereur. — L'archi-chancelier, qui était très économe, nous a parlé de sa culotte toute la soirée. Il a fait comme la Merluche, dans la comédie de V Avare; ce pauvre domestique d'Harpagon est obligé de tenir son chapeau sur la tached'huile de la lampe, pour la cacher.
— Contez-nous donc cette histoire, dit mademoiselle W...
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— Non, non, madeaioiselle More va vous la raconter elle-même, elle s'en lircia mieux que moi.
Je fus obligée de raconter l'hisloire de la représentation de Cadet-Roussel professeur de déclamation, ainsi que je vous l'ai rapportée, mes chers lecteurs, dans la première partie de ces Mémoires
Lorsque j'eus fini, M. de Talleyrand reprit la parole :
— Cambacérès , dit-iî , n'approuvait pas trop ce divorce. Comme l'empereur eut de l'humeur toute la soirée, Cambacérès en eut par contre-coup, et ses fidèles acolytes s'en ressenlirent. Aussi le gros dAigrefeuille, qui ne voyait dans le monde que son patron^, nous
iU AIÉ.MOÎUES
dit daus un coin du salon : « Sa Majesté fera tant d'iqaprudenceSj qu'elle finira par perdre monseigneur ! >
J'aurais bien de la peine à me rappeler tout ce qui fut dit de piquant et d'original dans [a journée qijie nous passâmes chez l'amiral.
Je me souviens qu'au dîner, qui était exquis, monsieur de Talleyrand nous dit :
— Eh bien! mesdames, ces Russes, que l'on vous avait dépeints si effrayans, que l'on vous avait représentés comme des anthropophages, vous voyez qu'ils ne mangent personne, et qu'ils donnent fort bien à manger,.
— Oui, dit Rostopchin, ou nous avait fait Ja réputatpn de nous nourrir de chair humaine, comme les cannibales, ce qui me V'^^p-
pelle que lors de l'invasion, nous arrivâmes un jour dans un très beau château, où nous fûmes reçus par cinq ou six dames charmantes, qui tremblèrent de frayeur h notre aspect.
J'étais avec plusieurs officiers qui n'avaient pas la figure plus rébarbative que moi ; cependant ces dames se cachaient le visage dans leurs mains.
L'un de mes plus jeunes officiers prend une grosse voix et dit, en frappant le parquet de son sabre :
— Allons, morbleu ! que Ton nous serve à manger ! Y a-t-il des enfans ici ? que l'on en mette deux ou trois à la broche.
A ces mots, les dames jettent des crisépou-
vautables, et se précipitent à nos genoux.
Alors moîi jeune officier, prenant une voix plus douce, leur dit :
— Relevez- vous , mesdames, et rassurezvous. Si vous n'avez pas d'enfans à Taire rôtir, faites-nous mettre quelques côtelettes de mouton sur le gril ; nous sauions nous en contenter.
Ces dames nous regardèrent fort surprises, et, voyant que nous n'avions pas l'air de mangeurs d'enfans, nous offrirent un déjeuner que nous acceptâmes, et pendant lequel elles purent voir que des militaires bien élevés sont les mêmes dans tous les pays.
Je leur demandai pardon de la mauvaise plaisanterie de mon jeune aide-de-camp et
DE MADE.MOi.iELU-: FLOKE. 1?
(le la frayeur qu'il leur avait causée, et je leur donnai une sauvegarde pour tout le temps que nos troupes devaient rester dans ce canton.
L'amiral fut d'une extrême galanterie avec mademoiselle Fer! on.
Le jeune RusSv'^ n'en était plus, avec mademoiselle W..., dans les termes d'un amant peu favorisé. Depuis celte époque, il lui a donné sa main et son nom, et elle est maintenant , véritablement , madame la comtesse
De son côté, le comte Rostopciiin me disait tout bas :
— Je suis enchanté que ce scélérat de Taîleyrand nous ait fait venir en France, car c'est lui qui nous en a ouverj le chemin, et qui a
ramené votre ancienno dynastie. Soyez sûre que, s'il y trouve son intérêt, ii abaodonnera parfaitement ceux-ci pour en mettre d'autres à la place.
Pendant ce lemps-Ià , le prince de Taîleyrand le regardait en dessous, tout en causant avec Lemontey, et lui dit :
— Je parie que vous parlez de moi, et que vous inventez quelque méchanceté sur mon compte.
— Ah ! prince, dit Rostopchin , est-ce que cela se peut ?
L'heure dn départ arriva.
M. Lemonley ne s'était pas précamionné d'une voiture : ii était veau économique-
ment par un coucou; car cet homme, de beaucoup d'esprit, et qui possédait d'excellentes qualités, avait le défaut de pousser l'économie un peu plus loin que la limite qui la sépare de l'avarice.
N'osant pas demander tout naturellement au comte de lui donner une place pour le ramener à Paris, il lui dit :
— Monsieur le comte, oserais-je vous prier de mettre mon carrick sur le devant de votre voiture ?
— Où pourrai-je, demain, vous le l'aire tenir? demanda le comte.
— Ne vous en inquiétez pas, ajouta M. Lemontoy, je serai dedans.
Le comie sourit de ia plaisanterie, et reconduisit M. Lemontey, qui monta dans la voiture avec nous, et se mit en effet dans son carrick, où il dormit tout le long de la route.
Comme mon répertoire n'était pas encore très étendu, j'avais assez souvent relâche, et le corate Rostopchin, qui m'avait prise en amitié , me conduisit souvent au spectacle ; nous étions i^arement seuls. M. Lemontey, avec lequel il avait fait connaissance chez l'amiral , venait souvent nous retrouver. M. Lemontey était encore plus que moi au couiant des anecdotes théâtrales, sa place de censeur l'initiant à beaucoup de secrets de coulisses. Nous étions un jour tous les trois à l'Opéra, pour voir la reprise de Panurge dans rîle des Lanternes.
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Au moment où l'ouverture allait commencer, un auguste spectateur parut dans la loge en face de la nôtre, dans la loge royale.
C'était Louis XVIIÏ.
L'opéra ne nousparut pas merveilleux, malgré la musique de Grétry, et la voix admirable de Laïs, qui chantait divinement le rôle de Panurge.
Nous fûmes surpris que le roi eût choisi cette pièce, de préférence à tant d'autres excellentes.
M. Lemonley nous donna le mot de l'énigme.
— Vous croyez peut-être, nous dit-il, que
Panurge est l'ouwnge de M. Morel?il n'y a que son nom.
Ce qui amène aujourd'liiii S. M. Louis XVIII à l'Opéra, c'est l'amour paternef.
Notre roi nous est revenu à la suite de leurs majestés les empereurs de Russie et d'Autriche, du roi de Prusse et de M. le comte Rostopchin^ pour donner à la France la charte constitutionnelle et pour revoir Panurge , dont il est l'auteur.
— Un roi qui fait des opéras !
— Il en a fait plusieurs qui ne valent [>as sa charte , nous dit encore Lemonley.
Le (Ointe Rostopcbin voulut absolument
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faire, pendant son séjoDi- en France, son cours de littérature dramatique.
Il prétendait que c'était le meilleur moyen do connaître les goûts et les mœurs de la société , et de se former à la langue familière d'une nation, que les étrangers ne savent jamais parfaitement lorsqu'ils ne l'ont apprise que dans les livres.
En sorte que M. Lemontey était son professeur de philosophie, et moi sa maîtresse de langue.
Le comte n'avait pas encore été au théâtre du Vaudeville, nous lui fîmes entendre qu'il ne pouvait pas se dispenser de le connaître.
Le jour que nous y allâmes , on jouait la
•l'i MilMoii'.i;s
Visiie à Bedlam , de MM. Scribe et Deleslre- Poirson; les Deux Gaspard, de MM, Gabriel et Capelle, et les Deux Edmond, des trois autocrates du Vaudeville, Barré, Radet et Desfontaines.
C'était uii charmant sj^ectacle.
Rien n'était plus ravissant que la gentille madame Perrin , qui venait d'apparaître à ce théâtre, et qui en faisait déjà les beaux jours. Gonlier la secondait en comédien habile.
Dans les Deux Gaspmxl , l'assaut de Joly et de Philippe en Normands était des plus amusans, et quoique Joly, qui avait déjà eu beaucoup de succès dans Gaspard l'avisé , eût sur son rival une grande supériorité, celui-ci se nioiJtrail un bon cadet de Normandie.
DE MAPJiMOISELLE FLOUE. 25
Joly parut encore dans la troisième pièce , où il jouait admirableaient le rôle d'Edmond le soldat.
Quelques années auparavant , la pièce des Deux Edmond avait été jouée à Saint-Cloud , devant Napoléon. Le comte Rostopchin fut l'orl aise de m'en tendre raconter ce que Joly nous avait dit lui être arrivé à celte occasion.
L'empereur, très satisfait de Joly, l'avait fait appeler après la pièce, et avait daigné lui faire compliment sur la manière dont il avait joué.
— Joly, lui dit lempereur, je suis très content de vous.
— Vous êtes bien bon, sire, lui répondit Joly
qui avait encore le costume de son rôle , et qui mit la main à son front, en faisant le salut militaire.
— A la façon dont vous avez ^oué ce soldat, je pense que vous avez servi.
— Oui, sire, lors de la première réquisition.
— Ah ! je n'étais encore que lieutenaiu d'artillerie.
— Sire, vous avez lait un plus beau chemin que moi.
— Dans quelle arme avez- vous servi ?
— Sire, dans la cavalerie.
— Pourquoi avez -vous quitté l'état militaire?
DE MADEMOISELLE FLORf. Il
— Sire, j'ai été gravement blessé au pied. On m'a mis à l'hôpital Pendant que j'y élais, mon régiment remportait des victoires; il avançait tonjours; il était loin lorsque j'ai été guéri. Quand il a fallu le rejoindre, désespérant de le rattraper, jai rabattu sur Paris. Je vous dis cela de confiance ; mais je vous en pi'ie, sire, n'en parlez pas au ministre de la guerre.
Napoléon sourit.
Quelque temps après , Joly reçut son congé en bonne forme , et l'empereur lui envoya une très jolie tabatière.
Depuis ce moment, Joly prit du tabac.
Avant de reprendre le cours de nu s aven-
2§ MÉMOIULS
tures personnelles , je ne veux point passer sous silence une représentation de retraite à laquelle j'assistai : c'était celle d'un de mes bons amis, dont je vous ai parlé à propos de mon aventure avec Vestris. *
Cette représentation avait lieu au bénéfice de Beaupré , le danseur le plus comique que l'on ait jamais vu à l'Opéra.
Les acteurs français et ceux de F Opéra- Comique se réunirent pour fêter leur ancien camarade.
Beaupré était à l'Opéra depuis 1790.
11 avait été un des élèves d'Audinot, et avait joué à l'Ambigu-Comique dans sa troupe d'enfans, avec l'excellent Michot de la Comédie- Française.
Aussi bon chorégraphe que bon danseur, il avait éié maître de ballets au thë;:tre de la Cité.
Pour sa représentation de retraite, il voulut faire la plaisanterie déjouer la comédie, et il se risqua dans le rôle de Crispin rival de son maître, à côté de Michot, qui jouait supérieurement le rôle de Labranche.
Il fut déiestable, il en convint lui-même, et il disait : « On a prétendu que je dansais en comédien ; mais j'ai joué la comédie comme un danseur ! s
11 prit sa revanche dans son rôle pantomime de Sancho Pança du ballet des Noces de Gamache, où il fut délicieux comme à son oi"Jinaire.
Une singularité de celte représentation , c'est que le rôle de don Quichotte fut joué par Dérivis, qui fut ai^ssi mauvais dans la pantomime que Beaupré Ta va il été dans la comédie. Ce qui prouve qu'il faut que chacun fasse son métier.
Mon ami Beaupré est mort en 1844, âgé d'environ quatre-vingts ans; il n'avait rien perdu de son esprit ni de sa gaîté , et quinze jours avant sa mort , il était encore à notre foyer des Variétés , où il nous amusait singulièrement, par la manière originale dont il racontait mille anecdotes plus piquantes les unes que les autres.
Le moment arrivait ou mon nom devait avoir quelque influence sur les receltes de noire théâtre.
Il est embarrassant d'avoir à parler de soimême dans certaines occasions : si la modestie défend de se vanter, l'amour^propre ne permet pas que l'on se déprécie trop.
îl ne serait pas très intéressant pour mes lecteurs d'avoir la nomenclature pure et simple d'une vingtaine de rôles que j'ai joués pendant neuf ans que j'ai passés aux Variétés , comme un bail de trois, six, neuf.
Le comte Rostopchin allait repartir pour la Russie.
11 m'offrit de m'y faire avoir un engagement. Je refusai, malgré les avantages qu'obtiennent dans ce pays les artistes français.
Je ne puis dissimuler que j'avais conçu beau-
32 MKMOÎRKS
coup d'amitié pour cet homme aimable et qsie je me trouvais fort honorée de la sienne, il me promit, en partant, qu'il ne m'oublierait pas, et il me demanda la permission de m'écrire, en me faisant promettre que je lui répondrais, et que je le tiendrais au courant des nouvelles de nos liiéàlres.
Celte correspondance me flattait beaucoup.
Je promis d'être exacte, et je dis au comte que j'attendrais avec impatience sa première lettre.
Comme cette lettre n'est jamais arrivée, je me suis trouvée dispensée d'y lépondre.
Me voilà donc sans amour et sans amitié. C'est une triste vie que celle (jui nest auiîiiée
par aucune passion et par aucun senlinieiH.
J'avais cru, après tant d'agitations, que le calme me rendrait heureuse; mais le repos n'était pas mon élément.
Le roman de ma vie me paraissait plat , il était trop tôt fini. Ce qu'il y avait de plus pénible pour moi, c'est que je n'avais personne h qui je pusse dire que je m'ennuyais.