CHAPITRE II
Une rencontre au balcon des Variétés. — L'ennui partage. — Le duel de Saint-Marcellin. — Potier à la Porte-Sainl- Martin. — Louis XYIII et le dortevr Quinquina. — Ouver^ ture du Gyuuiase-Di-amaiiqiio. — ^V•^np{. — Arnal dans MiUiriihite.
Le théâtre des Variétés ;iimoijçait sur sou aificheune pièce iulilulée: U Ennui ^
Le rapport du titre à la situation de mon esprit m'engagea à voir la preiuière repré^ sent aï ion.
Celait lin des premiers ouvrages donnés à notre théàlre par un spirituel auteur dont le nom est devenu depuis très célèbre, et qui n'a jamais donné lV Ennui au public, que par le titre de cette pièce.
Cet auteur est M. Scribe.
La position du héros de sa pièce était la mienne. Son coinle d'Erfort s'ennuyait parce que son cœur n'était pas occupé.
J'étais donc au balcon, et je voyais jouer cet ouvrage qui éveillait ma sympathie.
Un jeune homme , placé auprès de moi , avait aussi l'air extrêmement ennuyé. '■'•'■
Nous nous regardions tous deux avec un \isage fort triste et fort découragé, et nous ne nous adressions {)as un niot.
DE MADEMOISEl-l.E FLORE. 57
Dans la pièce, lorsque le comte d'Erfort se prend d'amour pour une jeune personne, et qu'il commence h sortir de son apathie, il paraît plus heureux , et il le devient davantage, lorsque les inquiétudes et les tourmens de l'amour réveillent son cœur endormi.
Mou jeune voisin s'anima, écouta la pièce avec intérêt , et , après le dénouement, il se tourna vers moi et me dit duu ton de confidence :
— Quand on devrait être malheureux, au moins on est quelque chose ; mais vivre sans passions, c'est mourir à moitié.
— Vous avez bien raison, lui ré|;oiidis-je en étouffant un bâillement que je cachai dans mon mouchoir.
s 8 MÉMOIRES
— Vous pleurez, madame? me dît-il.
-^ Non, monsieur. Je disshnule un mouvement nerveux qui passerait pour une impolitesse.
On sait que le bâillement est conimunicatif; mon voisin mil aussi son mouchoir devant sa bouche. ^
— Pardon, me dit-il ; je dois vous paraître bien malhonnête.
— Nullement, monsieur, c'est moi qui en suis la cause.
— Tous n'avez pas l'air de vous amuser prodigieusement?
— Ni vous non plus.
DE MAhliMOISEi.LK Fl.OKK. 39
— Cependanî, madaaie, vous paraissez bien gaie sur le théâtre.
— C'est ce que tout le monde me dit. Mais alors, je suis occupée de mes rôles, et, quand ils sont finis, que je rentre dans ma solitude, je me parais à moi-même on ne peut pas plus maussade.
— Je puis vous en dire autant. J'ai tout ce qu'il faut pour être heureux, et je ne sais comment il se fait que je ne le suis pas.
— Il y a pour un homme tant de moyens de se distraire !
— J'en ai essayé plusieurs ; ils ne sont pas de mon goût.
— Gopcndant, on peut en trouver.
UO VÊVIUIP.iCS
— Vous dites vous-uiènie que vous n'en Iroiivez pas.
— En cherchant bien ! . . .
— Je vous demande pardon d'avance de la proposition que je vais vous faire. Vous vous ennuyez de votre côté, je m'ennuie du mien. Permettez-moi d'avoir le plaisir de vous voir quelquefois. En étudiant les effets, on peut remonter aux causes. Nous étudierons ce problème, et peut-être viendrons-nous à bout de le résoudre.
— Votre proposition est singulière; mais autant vaut s'ennuyer à deux que de s'ennuyer tout seul.
— Si la dose est plus forte, ce sera toujours un changement.
or: MADLMOISKLLE FLOi'.E. Ui
Maliiré son air mélancolique, ce jeune homme paraissait aimable et de fort bon ton. L'originalité de notre rencontre , la conformité de notre situation, un cerlain je ne sais ([uoi qui me parlait en sa faveur, firent que je ne refusai pas la permission qu'il me demandait.
Après le speclaclej il m'offrit de me reconduire dans sa voiture.
H avait voilure : c'était un homme comme il faut.
Cependant je n'acceptai pas.
Il m'annonça sa visite pour le lendemain.
Il ne vint que trois jours après. Il était vêtu
tout en noir, sa figure était exirèniemenl pale, il avait l'air d'un catafalque.
Lorsqu'il arriva, il me trouva les larmes aux yeux.
Je venais de recevoir une lettre qui me faisait beaucoup de peine ; elle m'annonçait la perte de ma meilleure amie, mademoiselle Mayeur, qui était morte à la Guadeloupe.
— Eh ! mon Dieu , me dit-il en entrant , c'est plus que de l'ennui, c'est du chagrin.
— Oui, lui répondis-je. Je pleure une amie, une jeune et excellente personne qui m'a obligée, qui m'a tendu !a main lorsque j'étais malheureuse. Cest bien le moins qu'on regrette ceux qu'on a aimés et qui nous ont aimés.
!)K .MADtVOlSlU.i E FLOnt. A3
— Vous avez un oœu!' seusiiyîe : coL-il, a mes yeuX; une j^récieusc qualité.
— Pauvre Joséphine, j'apprends |)ar celte îeilre que ce triste et dernier voyage , c'est son cœur qui le lui a fait entreprendre î Elle a vouiu suivre celui quelle aimait, et elle a péri en route !
Je sanglotai.
Lui aussi avait les yeux pleins de larmes.
— Mademoiselle, me dit-il, vos larmes aura'eiil sisfH pour faire coulur les iiiieîiiies ; mais j'ai raoj-méme un sujet de douleurs, et je venais en parler avec vous : car on éprouve une sorte d'adoucissement à parler de ses peines.
Tn <le mes bons amis a (Me lue on dncl, «'t
hU MÉMOIRE?
je ne l'ai appris qu'hier par le triste billet !...
Pauvre Saint-Marcellin ! Un jeune homme charmant ! îl n'avait que vingt-sept ans!
Le soir même, son père, M. de Fontanes, donnait un bal, et c'est au milieu d'une fête qu'on est venu déposer le corps mourant d'un fils qui lui était si cher.
Saint-Marcellin, homme d'esprit et auteur de plusieurs pièces de théâtre, avait servi avec bravoure et distinction. Sa tête était aussi vive que son cœur était bon ; il avait déjà eu plusieurs duels: le dernier fut avec un de ses anciens camarades, M. Fayot, dont il ne partageait pas les opinions politiques. Un salut qu'il oublia ou qu'il négligea de rendre, fut la cause de ce duel.
Pendant que le njalheureux Sxiint-Mar» ellin était sur son lit de niorl, une jeune dame, vêtue de ])Ianc et voilée , est entrée , s'est approchée de son lit , a recueilli son dernier soupir et a disparu.
Hier, je n'ai pas pu venir vous voir, comme je vous l'avais promis ; j'étais à la triste cérémonie. Ce malin, je suis allé avec quelques amis porter un dernier adieu sur la tonjbe de celui que nous pleurons.
Quel spectacle a frappé nos yeux î
Celte jeune dame était étendue sur la pierre du tombeau.
Elle éiait morte !
Sous l'influence de pareilles impressions, la