‹ Mémoires de Mlle Flore, artiste du Théâtre des variétés (volume 2)Chapitre 11 sur 23 · FLORE · texte numérisé non relu

FLORE

Mes camarades vinrent tous chez moi pour s'assurer de la vérité du fait.

Les directeurs des Variétés voulurent bien y venir aussi. Ce fut pendant quelques jours un concours de visites qui me prouva que l'on s'intéressait encore à moi.

Lorsque l'on sut ma position, les directeurs m'offrirent d'eux-mêmes une représentation à bénéfice.

Dans l'intervalle, je reçus une lettre qui me fit un grand plaisir, elle annonçait un cœur bon et généreux.

Je suis bien aise de pouvoir nommer

Uti MÉMOIRES

l'excellente camarade qui me Ta écrite , car cette lettre honore ses sentimeiis et sa délicatesse ; et comme elle n'existe plus, je ne crains pas de blesser sa modestie en révélant sa bonne action :

« Ma chère Flore,

» J'ai appris avec beaucoup de peine la si- Lualion dans laquelle tu te trouves. Je ne ferai pas de belles pîu'ases pour te persuader que j'y prends part, j'aime mieux te le prouver par une simple action que par beaucoup de paroles.

» Je t'envoie sous ce pli un billet de banque (le cinq cents francs. Pour ne pas blesser la délicatesse, je consens à cequ(* tu ne regardes

nii MAl)j;MOi.r;KLLE FLORK. 165

cela que comme un prêt : mais aussi j'exige que tu ne te gênes pas pour me le rendre.

» Bien plus, ma chère amie, lorsque tu en auras la facilité , ce que je désire et espère pour loi , garde encore celte somme comme un dépôt qui serait entre tes mains.

» Aujourd'hui je suis heureuse , un jour je pourrais ne pas l'être ; alors c'est toi qui m'obligeras à ton tour. Ce billet, qui aurait passé en chiffons , en inutilités , va secourir une amie : l'usage en est bien plus satisfaisant.

D Viens me voir : mais surtout ne me remercie pas , car je me n\cherai si tu m'en parles.

» Ton amie et camarade, » Fklicie. »

Je ne pouvais pas refuser ce qu'on m'olTrait de si bon cœur. Heureusement que je fus bientôt en mesure de pouvoir m' acquitter, car ma représentation à bénéfice ne se fit pas attendre. Elle eut lieu le 22 septembre, et le public, en s'y portant en foule , me prouva qu'il n'avait pas oublié son ancienne protégée. La recette s'éleva à plus de cinq mille francs.

On joua la Semaine des amours, le Voyage delà mariée, ï Ours et le Pacha, les Cuisinières. Lorsque je reparus dans mon rôle de Victoire, je fus vivement applaudie.

Cette représentation me donna le temps d'attendre un engagement, que je ne pouvais avoir qu'au renouvellement de Tannée théâtrale, et que les Variétés ne m'offraient pourtant pas ; mais un changement dans la direc-

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lion en amena un dans l"ëlat de mes aiï'aires. M. Danois devint directeur.

Il m'engagea et me donna immédiatement un rôle dans une pièce nouvelle. Je ne tiompai pas son attente , et je prouvai , dans les Brioches à la mode, où je [laiodiai le personnage de Christine à Fontainebleau , que je n'avais pas perdu l'avantage d'être comique.

Je ne sais si ma rentrée aux Variétés causa une grande satisfaction h toutes les actrices de ce théâtre; cependant, puisque jai [sarlé de ma correspondance , je veux encore en donner un échantillon.

Lorsque mon engagement fut signé, je rerus !a Icth-e suivante :

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« Ma chère Flore ,

» Je viens d'apprendre avec bien du plaisir (jue lu revenais parmi nous. Tu sais combien j'ai toujours eu d'amitié pour toi, et comme j'appréciais ton talent.

» Reçois donc, chère amie, mes félicitalions sincères, et sois persuadée que personne plus que moi ne sera enchantée de se retrouver avec une bonne et ancienne camarade.

» Toute à toi, de cœur,

.^e fus bien aise de savoir que, parmi mes camarades, il y en avait au moins une à qui

mon retour faisait jilaisir, et je montrai celte leilrc à une de v.ies amies dont je ne pouvais

r>E AJADEMOISiaiK l'LORi;. Uid

pas doiUer, et qtii in'avail î'ait eulrevoirque ma rentrée ne satisfaisait pas loiit le iiionde.

Elle se mit à rire comme inie folle , pr.is elle alla à son secrétaire, l'ouvrit, en lira ime lettre qu'elle me remii. et me dit de la lire. I.es deux poulets étaient de la même éciilure; voici ce que couîenail ce dernier :

« Ma chère **%

» Je \iens d'apprendre que M. Danois était dans l'intention de rengager Flore. Conçoistu celte idée? Elle va prendre tes rôles. Je ne joue pas son emploi, cela me serait égal , pour moi ; mais elle va faire ses farces à côté de nous, faire rire le public et tuer ?20S effets.

» Si, par iua inthieace , ou par celle des

personnes qni en ont sur M. Danois, t» pouvais empêcher qu'il fît cette boulette, tu mériterais des couronnes.

>) Intrigue donc un peu pour la démonétiser, celle chère camarade ; si je puis faire quelque chose de mon côlë, lu peux être sûre que je ne me gênerai pas pour la travailler comme il taul. — Brûle ma lettre.

» Ton amie, *** »

Si la chère camarade, auteur de cette lettre, lit ces Mémoires, elle verra que je la connaissais, et que j'ai eu la discrétion de ne jamais lui témoigner le moindre ressentiment.

Je (juiltai sans regret mon logement de la rue Monsieur le-Prince , pour j evenir dans !e

quartier des Variétés, et je pris un joli petit appartement rue du Faubourg -Montmartre.

Là je trouvais un grand plaisir dans la société d'un voisin, d'un homme jeune encore , qui était employé au ministère de la marine : c'était pour moi une chose nouvelle, que cette liaison tout amicale, je pourrais dire fraternelle.

Il y a des gens qui prétendent (pi'entre un homme et une femme , l'amitié est le prêtenom de l'amour.

C'est une grande erreur. Ces deux senlimens sont bien distincts et bien différens l'un de l'autre. Il est telle personne dont les qualités nous attachent, pour lesquelles on a de l'estime, je dirai même du respect.

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On est heureuse davoir pourauii tel homme qu'on ne vouciraiî pas .'tvoir pour amant.

M. Beaulieu, mon voisin, ne me demandait pas autre chose que mon amitié; sa conversalioD ëlait toujours spirituelle et trèsyariée; j'éiais tout étonnée, auprès de lui , de m'insiniire sans m'en douter.

Un jour, une de mes amies, voyant la sympathie qui nous unissait, lui demanda s'il n'avait pas l'intention de resserrer ces nœuds de manière à ne plus pouvoir les hriser : — rson; dit-il , et en voici la raison :

Un homme d'esprit et de mérite, très connu , passait toutes ses soirées auprès d'une femme aimable. Cette habitude dura plusieurs années. La dame perdit sou mari : quelqu'un

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dit à notre homme : — La voilà veuve; estce que vous ne songez pas à l'épouser ?

— Je m'en giu'derai bien , répondit -il , je ne saurais plus où passer mes soirées.

Voulez-vous un autre exem[>le ?

Une femme s'ennuyait auprès de son époux, qui lui disait: — Qu'est-ce qui peut causer cela, ma chère? le ne te quille pas , je fais loul (e qiîi peut îe plaire. — C'est vrai, dil-elle ; mais un mari et une femme ne i'onl qu'un, el je m'ennuie quand je suis seule.

En sortant de son bureau , mon voisin venait souvent me chercher pour faire une prolisenade ensemble. J'étais surprise de voir dans Paris ])eaucoup de choses aiiN.quelies je n'avais jamais îail aîtenlioîî.

ilU MÉMOIRES

— Ce n'est pas le tout d'avoir des yeux, me disait souvent M. Beaulieu, il faut savoir s'en servir.

Moi, ajoutait-il j je passe pour flâneur, je suis observateur.

Dans l'une de nos promenades, nous nous trouvâmes un jour sur le boule vart , devant l'endroit où le célèbre Martin avait montré ses lions, ses panthères et ses tigres apprivoisés.

Ce local avait changé de destination , et il était occupé dans ce moment par l'église française de l'abbé Châtel.

Étrange variation des choses humaines !

Après la révolution et le renversement <lu

culte, on a vu des églises changées en écuries ; et voici une ménagerie changée en église !

l.a curiosité nous fit entrer.

Un prédicateur était dans la chaire. Quel fut mon élonnemenl en le reconnaissant! Je ne pouvais en croire mes yeux. Ce prédicateur, ce prêtre du culte catholique français , c'était un ancien acteur du théâtre du Vaudeville.

Auguste Saint-Estève.

— Eh bien ! me dit mon voisin , il n'a pas changé de métier, il n'a changé que de théâtre.

— f'icoutons son sermon.

Malheurensemenî pour notre curior/îlé, il

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élait près de (inir. Nous n'enlendînies que ces derniers mots :

« Le jeûne et i'abslinence sont supprimés , d'après ces paroles de l'apôtre saint Paul : Ne faites point de différence entre nourriture et nourrilure. — Mangez de tout ce qui se vend à la boucherie. — Ce n'est point ce qui enire dans le corps qui souille l'ame. »

— Il prend ses paroissiens par la gourmandise, me dit encore M. Keanlieu . ce n'est pas maladroit.

— Nous allons maintenant, dit l'abbé Auguste Saint-Estève, célébrer notre office. Fautil "VOUS répéter, mes frères, que nous le disons en langue vuigaire, conformément aux enseii-nemens de saint Paui ?

Le pape veut qu'on parle latin , mais nous ne reconnaissons point l'infaillibililë du pape.

Après le sermon, il se mit à chanter, et les assistans avec lui. Je ne revenais pas de ma surprise ; Saint-Estève devenu prêtre, quand je le croyais en Amérique, où il avait été jouer la comédie !

Je voulais lui parler. Nous attendîmes la fin de l'office, et nous entrâmes dans la sacristie, où il se déshabillait.

En nous apercevant , ii vint au devant de nous. La reconnaissance lut prompte. —Vous ne vous attendiez pas à me voir là, me dit-il.

— Vous avez donc quitté le genre du Valide ville, mon clier Salnî-Kslève ?

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— Oui , ma bonne Flore ; une maladie de larynx m'a fait perdre la voix .

— Je m'en suis aperçue tout à l'heure. Vous chantiez mieux que cela dans le Pauvre diable et dans Amour et Mystère.

— Je ne nie pas mon ancien état. Notre Iiglise est très tolérante, et nous n'excommunions pas les comédiens.

— Qui est-ce qui vous a donc fait prêtre ?

— L'abbé Châtel, évêque^primat, par élection du peuple et du clergé.

— De quel peuple eî de quel clergé? lui demanda M. Beauiieu.

— l>u sien, répondit Saint -Estève, et du

peuple du faiibourçSrunt-Marlln et île Clichyla-Garenne.

— J'ai connu , continua mon voisin , un Ciiâtel qui ëîaiî, en 1823, aumônier du 2' régiment de grenadiers à cheval de la garde. A la révolution de juillet, il faisait des articles dans le Réformateur ou VÉcho de la religion et du siècle.

— C'est le même, dit Saint-Eslève.

— Mais, lui dis-je, vous êtes prêtre , il me semblait que vous étiez marié? N'aviez-vous pas épousé madame Derneville , de la Porte- Saint-Martin ?(1)

— 11 est vrai , dit Saint-Estève : mais l'É-

(1) Madame Derneville était l'actrice dont Legrand m'avait cont('; l'histoire avec un faiix-monnaveiir.

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