CHAPITRE VI
Une femme noyée. — Un enterrement. — On me croit morte. — Correspondance curieuse. — Je rentre aux Variétés. — Un bon voisin. — Un acteur prêtre chez l'abbé Chatel.
Le séjour que j'avais fait au faubourg Saint- Germain m'avait été plus nuisible qu'ulile; il m'avait éloignée de mes amis , de mes connaissances, de toutes les relations que j'avais eues.
J'étais dans un grand embarras pécuniaire.
158 MÉBiOlRES
car les minces appointemens qui m'avaient été alloués avaient à peine suffi à mon entretien.
Je me voyais libre ; mais rien n est embarrassant comme la liberté quand on ne sait qu'en faire. Au chagrin qui vint s'emparer de moi succéda quelque chose de plus dangereux , le découragement ! 11 me prit tout à coup un affreux dégoût de la vie. Au lieu de chercher à me distraire , de retourner dans mon ancien quartier, de revoir ceux qui auraient pu m' offrir des consolations , et peutêtre me tirer d'embarras , je restai seule à pleurer chez moi. Quand on est triste, on aime la solitude, car il semble que la vue des gens qui ont l'air heureux et gais redouble notre tristesse. Je me décidai cependant un
DE MADEMOISELLE FLORfc". 159
jour à rentrer dans Paris. Je traversai les ponts et montai jusqu'au boulevart Montmartre. Je jetai un coup d'œil en soupirant sur la jolie façade des Variétés.
Je continuai ma promenade le long des boulevarts , et je passai devant btiit théâtres î Gymnase , Porte-Saint-Martin , Ambigu , Cirque-Olympique , Gaîté, Acrobates, Funambules, Petit-Lazari ; il y avait partout là des actrices dont plusieurs ne me valaient pas, à ce que me disait mon amour- propre.
Je continuai ma route jusqu'à la place de la Bastille.
Je me trouvai bientôt au bord de la Seine, et je contemplai son cours. La vue de l'eau rapide qui fuyait sous mes yeux, son bruisse-
i60 MÉMOIRES
raeDt monotone qui bourdonnait à mes oreilles, me donnèrent des vertiges. Il me prit un désir soudain d'en finir avec la vie. — Allons, me disais-je , un moment de courage , et tout sera fini !
Ma tête était perdue. Je ferme les yeux. J'allais m'élancer.
Tout à coup des cris retentissent : « Une femme à l'eau ! » Dans l'hallucination qui m'avait saisie , je crus un instant que c'était moi qui me noyais et que l'on voulait sauver. Mes yeux s'ouvrent : je vois courir du monde; des bateliers s'élancent dans une barque; une femme était au milieu de la rivière , paraissait et disparaissait. Sa tête sort de l'eau , un batelier la saisit parles cheveux, l'attire dans son bateau ; puis on l'amène à bord et on la
I)K MADOIOISELLK Fl.ÛiU:. 161
dépose presque à mes pieds , sur la ])erge où j'étais restée iiïioiobile. Quand je vis cette figure pâle et livide, cette horrible physionomie de la mort, je poussai un grand cri, et je m'enfuis. En dirigeant mes pas vers la gauche , je rencontrai un enterremerit qui allait au cimetière de l'Est.
Je reconnus parmi les personnes qui suivaient le char funèbre [ilusieurs acteurs de la Comédie-Française. Je m'îipprccbai de Damas, et je lui demandai qui l'on conduisait à sa dernière demeure ; il m'apprit que c'était Georgina Mars, nièce de la célèbre actrice , morte à peine âgée de dix-neuf nus , après avoir paru pendant un an au Théâtre-Fi'ançais, avec des dispositions naissantes qui semblaient annonce!- qu'elle serait une digne hé- X. m. H
ritière des talens de sa famille. Je l'avais vue à ses débuts : elle était jeune , charraanle, et la mort la moissonnait au moment où elle faisait les premiers pas dans la carrière ! Mes réilexions devinrent de plus en plus pénibles.
J'aurais voulu être à la place de cette enfant, et pouvoir donner ma triste vie pour lui rendre celle qui lui promettait un si bel avenir. Je suivis de loin le convoi , et je ne le quittai que lorsque j'eus vu descendre dans la fpsse la bière qui renfermait tant de grâces et tant de jeunesse.
Le bruit avait couru que je m'étais jeîée dans la Seine. Les uns me disaient noyée, d'autres prétendaient qu'on m'avait sauvée. Le. Figaro , adoptrîu! la première v<'rsion. fit
DE MADEMOISELLE FLOl.E. 163
un arlicle très hienveillaiU , inliUilé : paijyrk