‹ Mémoires de Mlle Flore, artiste du Théâtre des variétés (volume 2)Chapitre 13 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

1830. — Ouverture du théâtre du Palais-Royal. — Dernière

représentation de Brunet. — Mademoiselle Mars et mademoiselle de Brie. — Frederick Lemaitre au théâtre des Variétés. — Les SaUimbanqucs. — Histoire d'une femme colosse. — Un journal dans un bocal. — M. Torticolis. — Un réfugié espagnol.

Dans l'intervalle desévénemens que je viens de raconter, il en e'tait survenu un plus important : c'était la révolution de juillet^ sur laquelle je ne donnerai point mon avis , c'est de l'histoire contemporaine, tout le monde la sait. Personne n"ignore qu'on joua sur tous

les théâtres de Paris des pièces de circonstance , qu'on y chanta !a MarsPillaise et 'a Parisipnnp.

Les querelles d'o[)inion qui avaient partagé les coulisses lors de la restauration , recommencèrent et furent aussi ridicules. Cette révolution politique vit naître la révolution littéraire qui euvahit le théâtre, sous le nom de i'9p^7,.ïi,tjque.

On rouvrit à cette époque les [)orles de notre ancienne salle du Palais-Royal, sous la direction de M. Dormeuil, régisseur et acteur du Gymnase. Assurément, si je n'avais pas été engagée aux Variétés , j'aurais reparu sur la scène où j'avais fait ïi^es premiers pas, puisque M. Dormeuil eut la louable pensée d'y recevoii' mon niK iemic e! très ancieniie caniarade Ba-

royer, que ies Variétés avaient mise à la retraite.

C'est aussi à cette époque que Brunet, après avoir joué la comédie pendant un demi-siècle, dont il avait passé les trois quarts au théâtre des Variétés, se retira pour aller jouir de quelque repos loin de la scène dont il avait fait les beaux jours : mais il n'avait pas dit son dernier mot.

La dernière l'ois que Brunel a joué à Paris, c'est en 1843, au théâtre de l'Odéon, dans une représentation à bénéfice, où il a rempli le rôle de AI. de Pourceaugnac . Il fut rappelé et couronné. Briioet a fmi noblement sa carrière dramatique, à l'âge de soixante-quinze ans, dans un rASe d<* Modère !

18ft ÎIÉMOIRKS

Ce phénomène de îoogévilé et de jeunesse théâtrale est plus rare chez les femmes que chez les hommes, et cependant nous en avons vu un exemple qu'il serait aussi injuste de ne pas mentionner que de ne pas admirer.

Mademoiselle Mars, née en 1778, avait près de soixante-cinq ans lorsqu'elle s'est retirée du théâtre. Elle était encore charmante de tournure, et douée d'un organe ravissant.

J'étais à sa représentation de retraite, où elle joua Céliinène du Misanthrope , et Araminîe des Fa?^55(?s conUdcnccs ; (tWe îui couverte de fleurs et redemandée avec un enthousiasme général.

Quelques speclatenrs s'étonnaient de i'illusioPi qu'elle produisait encore.

LK MADËMOLSELLI' FLOliE. KSo

Un vie] amateur de la Comédie-Française, qui avaieîîE assisté à ses débuts , et qui se trouvait heureux de lapplaudir à sa dernière représentation, nous dit :

« Mademoiselle Mars a to! l de quitter la scène. On se préoccupe beaucoup de son âge ; mais son rare talent ne sera jamais plus ap- [irécié que quand on en sera privé.

» Sa retraite sera suivie du regret de tous les gens de goût , et de celui de tous les vrais amis de l'art dramatique. C'est surtout lorsqu'on voudra l'imiter que' chacun se rappellera qu'on lui avait donné le surnom d'inimitable; beaucoup de ses rôles disparaîtront avec elle de la scène où elle a brillé si long-temps.

» Je oe sais s'il y a prescriplioti pour le fa-

186 MEMOIHES

lenl, s'il est absolument nécessaire d'être jeune quand la voix , la physionomie , la tournure sont remplies de charmes : quand un ton parfait, une diction pure, une aisance de bonne compagnie, distinguent éminemment une actrice.

» On parie d'illusion, continua-t-il. 11 y a des gens qui prétendent qu'e//c ne fait plm illusion. Je ne sais s'il n'y a pas dans ce jugenient beaucoup de sévérité.

» Mais, ce que je sais , c'est que le comble de l'art est de vaincre la nature; c'est que la jeunesse au théâtre est dans i'arcent , dans les gestes, dans les manières, et qu'il y a de très jeunes femmes qui ne paraissent jeunes ni à la scène ni clans le moîKie.

DE MADEMOISELLE FLOP.E. 187

» Je nie rappelle qu'on applaudissait beaucoup Mole , âgé do soixante ans , lorsqu'il disait ce vers :

Mon acte de naissance est vieux, et non pas moi

» Du reste, dit encore notre vieil amateur, permettez-moi de vous citer un exemple qui l'ait honneur au talent d'une actrice et au goût des spectateurs :

» Mademoiselle de Brie, coniésiienne de la troupe de Molière , jouait parfaitement Agnes dan^ V École des femmes. Quelque temps avant sa retraite du théâtre , elle avait plus de soixante ans . ses camarades l'engagèrent à quitter ce rôle, et à le céder à mademoiselle du Croisy, qui était jeune et jolie.

y* Lorsque celle-ci se présenta sur la scène.

le parterre demanda hautement mademoiselle de Brie. Elle était dans la salle : il lui fallait le temps nécessaire pour s'habiller, on l'en dispensa, et elle joua dans son habit de ville. Depuis ce jour, elle garda le rôle d'Agnès, qu'elle jouait encore à soixante-cinq ans, et oii elle était toujours applaudie. »

En 1830, les habitués du théâtre des Variétés, les aiuis de la gaîté un peu folle, du vaudeville grivois , ceux qui riaient avec Odi-y et Yernet et avec Flore, furent bien surpris de voir arriver sur la scène des Panoramas le créateur du personnage si extraordinaire de Robert Macaire.

Frederick Lemaître est sans doute un homme d'un grand talent ; mais, aux Variétés, il me parut, ainsi qu'à beaucoup d'autres.

DE MADEMOISELLE FLORK. 189

aussi singulièrement placé que Talma l'aurait été au VadeviUo.

1[ fut assurément très remarquable dans le Marquis de Briinoy et dans Kean ou Désordre et Génie, pièce pour laquelle les Variétés empruntèrent la plume dramatique d'Alexandre Dumas. Mais tous les spectateurs se crurent transportés à la Porte-Saint -Martin, où Frederick Lemaître retourna plus tard pour y jouer, avec son admirable verve Buridan et Richard dtArlington : il y fut [)lus à son aise que chez nous.

Notre direction changea, et elle passa dans les mains d'un homme d'espriî, d'un auleur à succès, de M. Bayai'd. Il régna peu de temps sur les Variétés , et abdiqua en l'aveu." de M. Dumanoir. Sous ces d<'ux rèsnes, unemul-

titude de débuts eurent lieu ; je ne nommerai pas tous ces oiseaux de passage, excepté un que l'on aurait bien dû mettre dans la volière, Ravel, qui s'est distingué au Vaudeville, près d'Arnal, et qui fait aujourd'hui ses farces au Palais-Royal.

C'est sous la direction de M. Dumanoir que les Variétés jouèrent une pièce devenue célèbre : les Saltimbanques.

Depuis long -temps Odry n'avait pas été heureux dans ses créations, on l'oubliait ; je crois même qu'il était question âe Y engager... à rester chez lui, lorsque M. Dumersan lui demanda un jour s'il possédait encore un certain carrick qu'il avait endossé dans h pièce des Cochers.

DE MAOEMOISELLÎ' FLORE. 191

— Pourquoi ? lui (lemaiida Odry.

— Pour le remellre par dessus un costume turc.

— Je 7ie comprends pas V apologue , dit Odry dans son style familier ; mais j'ai encore le carrick, je vais le faire remettre à neuf.

— Gardez-vous en bien, lui dit l'auteur ; ce paletot va vous être nécessaire, dans toute sa dégradation, pour revêtir le persionûage de M. Bilboquet.

Je n'ai pas besoin de raconter la vogue des Saltimbanques, cette pièce est devenue classique.

Mais je suis flattée de pouvoir dire que j'ai contribué à son succès.

Dumersaii et Variii cherchaient le rôle qu'ils feraient jouer, dans le troisième acte, à la femme sauvage, à l'excentrique Atala, doni ils m'avaient destiné le personnage.

Je les tirai d'embarras, en leur récitant l'histoire véritable d'une femme colosse, telle que me l'avait racontée elle-même celle qui en avait été l'héroïne.

Cette femme existe encore , c'est pourquoi je ne la désignerai que par les initiales de son nom.

Madame de V..., fort belle femme, mais qui n'avait pas assez de talen! pour que sa beauté remplaçât ce qui lui manquait comme actrice, se contentait de paraître, au théâtre de la Porle-Saini-Marlin, dans les chœurs, où sa

DE MAHEiMOiSELLË FLORî:. 19S

taille et sa fi;^ure la faisaient cependant remarquer.

Elle se lassa de co rùle vulgaire, et, de choriste, elle s'éleva tout à coup à la dignité de directrice de spectacle.

Mais, pour s'éviter l'embarras d'une troupe, la location d'une salle, les frais de droits d'auteurs, ceux des costumes et des décorations, le privilège qu'elle sollicitait fut celui de montrer dans les villes et villages des départemens une lanterne magique, des transparens, un optique représentant les vues perspectives delà place Saint-Marc à Venise, des pyramides d'Egypte, de l'arc-de-lriomphe de î'Ktoile, de la place de la Concorde et des sept merveilles du monde.

19/| MKMOIRES

Elle exploitait ces ciiriositésj et ne se <kmtait pas qu'elie-mème pourrait un joiir en devenir une.

lî faut vous dire que ses beautés physiques avaient pris un grand développement , et qu'elle aurait pu le disputer en ampleur à telle célèbre actrice, à laquelle malheureusement elle ne ressemblait que sous ce rapport.

Pour se transporter d'un lieu h un autre, elle déposait souvent son bagage artistique sur la charrette d'un roulier, et cheminait à côté de lui, en devisant le long de la route, pour charmer le voyage.

Elle arriva un jour dans je ne sais quelle grande ville, espérant qu'un centre de civilisation comme une préfecture renfermerait

Page 1