‹ Mémoires de Mlle Flore, artiste du Théâtre des variétés (volume 2)Chapitre 14 sur 23 · DE MADEMOISFXLE FF.OP.K · texte numérisé non relu

DE MADEMOISFXLE FF.OP.K

blus <le curieux et (î'aumtours que les comuuincs peuplées d'agresles villageois, peu soucieux (les jnerveilles des arts.

Malheureusement pour elle, uil acteur d'opéra en congé attirait le beau monde au grand théâtre de cette cité, et la foule se portait à un rirque imité de Franconi, à des danseurs de corde, à des marionnettes, à un nain de Laponie né dans le faubourg Saint-Marceau, et à une inénagerie où l'on donnait des chiens pour des loups de Sibérie, et des chats pour des tigres du Bengale.

Un escamoteur, se disant élève de M. Comte, attirait le reste des badauds.

Les transparens et la lanterne magique ne

faisaient pas pour payer les bouts de chandelle.

La pauve madame de V... était à l'auberge depuis quinze jours, et n'avait pas de quoi payer son hôte, ni la place qu'elle avait louée sur le préau de la foire.

Ici, je la laisse parler elle-même :

Je soupais un soir tristement à mon auberge, sans savoir comment je paierais mon modeste repas. Ayant peu de chose à manger, je voulus en même temps me distraire et me mettre au courant des nouvelles. Quelquefois, d'ailleurs, on trouve une idée dans une gazette.

Je demiinde donc ii la servante un journal.

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Elle cherctie de tous côtes , enfin elle me (lit :

— Ah ! je sais où il esL

Elle prend im tabouret, monte dessus, et saisit sur une planche un bocal assez semblable à celui où l'on conserve des fruits à Teau-de-vie ou des cornichons.

— Mon Dieu ! dis-je , on a bien soin ici des journaux .

La servante déboucha le bocal et nie dit : — Voilà ce que madame désire.

Je développe la feuille, et jetant les yeux sur les nouvelles et faits divers, je lis :

« S. M. Charles X est allé hier à la chasse à Rambouillet. »

RwiBaïquez que nous étions en 1835, et que le roi îiOuis-Philippe était sur le trône depuis cinq ans.

-r- Vous n'en avez pas d'autre? demandaije à la servante.

— Est-ce que madame n'est pas contente dyceJut-là? c'est pourtanl celui qu'on donne à tous les voyageurs.

Je lui rendis son journal en lui disant : — Gardez-le bien.

La servante le remit précieusement dans son bocal . qu'elle reboucha soigneusemeni . et qu'elle remit sur la planche.

Dans ee moment je vis entrer une troupe d'individus d'une tournure assez grotesque :

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c ëtaieiildes saltimbanques qui arrivaient pourla foire.

Ces saltimbanques se mirent joyeusement à la table dont j'occupais un bout.

Celui qui paraissait le chef de la troupe commanda un bon souper, et, voyant une femme seule, il m'adressa la parole et me demanda si j'étais artiste.

— Oui, monsieur, répondis-je... artiste, et pauvre artiste; vous pouvez le voir h î'exiguité de mon repas.

— Madame, me dit le sahimbanqiie, jo ne souffrirai pas que cette inégalité subsiste en ma présence. Quand il y a pour six, il y a pour sept ; vcuilk'z arcvM^^j/.r voire part de

notre festin, et ne faites pas la fière. Demain vous pourrez nous offrir ce que je vous offre

aujourd'hui.

Nous venons dans cette ville développer nos lalens, et il se pourrait que le succès ne re'pondît pas à nos espérances gigantesques.

Je leur lis connaître la concurrence qui pouvait les effrayer.

— Diable ! dit le saltimbanque, je ne m'attendais pas à ti'ouver si bonne compagnie. Mais, vous dites, madame, qu'il y a à la foire un nain? Y aurait-ii un géant?

— Non, monsieur ; les grands hommes sont plus rares que les petits.

— Vous avez de l'esprit, madame; com-

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ment se l'ait- il que vous soyez diuis rembarras ?

— Tout simplement, parce qu'on n'est pas venu voir ce que je montre.

— Vous ctes-vous montrée vous même?

— Est-ce que je suis une curiosité ?

— Vous pourriez Têtre.

Plus je vous examine, et plus je vois qu'avec très peu d'additions nous pouvons faire de vous quelque chose de très remarquable. — Vous avez une fort belle prestance. — Combien portez-vous de haut?

— Je n'ai jamais su au juste quelle éîail ma taille.

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— Levez- VQU§, ts'il vous piaît.

II lira de sa poche un mètre qu'il déplia, et s'en servit sur moi , comme un tailleur qui prend la mesure d'un habit.

— Bon ! un mètre 75 centimètres ; nous y ajouterons 50 centimètres de chaussure .

50 centimètres de coiffure, cela nous fera 2 mètres 75 centimètres de hauteur.

Quant à l'ampleur, nous n'en sommes pas en peine ; j'annoncerai demain sur uion grand tableau : la Femme-colosse, et nous enfoncerons le nain dans le troisième dessous.

J'en élais à croire que cet homme faisnil de moi le sujet d'une mystification.

— Avez-vous , me demanda le sahimbaiiqiie, queiques laiens de so< iëié ?

— Je chante niédiocreiiieiil, et je joue assez mal de la guitare.

— C'est très bien.

— Mais je n'ai pas de guitare.

— J'en ai une, il n'y manque que tiois cordes sur six; ce sera plus original. Paganini joue des concertos de violon sur une seule corde. — Nous en ùlerons deux.

— Quant à la voix, je suis tort enrlimuée.

— Tant mieux ! une l'ennne-colosse doit avoir un contralto. — Voix rare, dans le genre de madame Pasta et de madame Stoltz.

Cet homme faisait des qualités de tous mes défauts.

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— Avez-vous une conversation facile el agréable? Sauriez-vous emblêmer un auditoire d'imbéciles, en leur racontant des choses l'abiileuses en termes incompréhensibles?

— Donnez-moi quelques leçons, j'essaierai.

— Savez- vous quelque langue étrangère?

— C'est tout au plus si je sais bien la mienne.

— C'est mirobolant, mirobolaniissime !

EsU-opiez le français, mèlez-y un accent savoyard. Vous avez entendu, sans doute, parler votre porteur d'eau : laites du charabia, je vous annoncerai connue une Espagnole des montagnes de la Sierra-Morena.

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Lh-(lessiis , soupons gaîment, et que je ne m'appelle pas Torticolis , si en huit jours nous n'emportons pas la moitié du numéraire «le la foire.

Les promesses de M. Torticolis me rendirent un peu de gaîté. Le souper lut daulanl plus amusant pour moi , que cet original me l'aconta une foule de banques plus singulières les unes que les autres . [sar lesquelles il amorçait, disait-il, les jobards, ei faisait [passer la monnai*^ de leur poclie dans son escarcelle, connne ime 7}}yscade (Vun gobelet sous un auJre.

M. Torticolis me répétail : Qu'est-œ que le monde? C'est une foire perpéiueile ; les uns y font la parade et les autres la regardent.

Les uns paient et les autres se font payer.

Voyez mon pitre (1), clisait-il, il osl allernaliveraent , selon que j'en ai besoin ^ îroquois, Osage, Albinos, liorame incombuslible et même orang-outang ou homme des bois.

Ces dames sont tour à tour Vénus hottentotes ou Vierges du soleil. Elles dansent sur la corde, font des sauts périlleux, avalent des épées ; je les nourris de cailloux , ce qui ne les empêche pas de manger de la gibelotte, comme dans ce moment-ci , où vous voyez qu'elles s'en acquittent très bien.

Elles jouent avec des serpens , dont nous faisons ensuite de très bonnes matelottes d'anguilles.

(1) Le pitre est le paillasse, le liouflon, celui qui est chargé (le faii'e rire l'auditoire.

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C'est moi qin ai invenlé le veau à deux {êtes, le lièvre à six pattes : ce qui est d'autant plus facile (|ue , ces animaux étant empaiHés, on peut leur coudre auianî de têtes et de pattes que l'on veut.

J'annonce le monstre amphibie né des amours d'un lapin et d'une carpe , et quand on est' entré pour le voir, je dis qu'il est absent, ayant été demandé par MM. les professeurs du Cabinet d'histoire naturelle ; mais que je puis faire voir le père et la mère, ce qui satisfait beaucoup de curieux.

Lorsqu'il s'agit de m'ajuster en femme-colosse, il me fit monter sur des patins, que recouvrait un long et large pantalon à la turque, il surmonta ma tête d'un énorme turban

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chargé de phiiiies d'aulruche, arrondit ma taille, déjà passablement forte, avec des coussins qui me donnaient deux mètres de tour, et il me plaça sur une estrade de deux pieds <lc haut.

Les curieux abondèrent ; on admira ma corpulence , mon contralto, mon langage espagnol-charabia et Tart avec lequel je pinçais la corde unique de ma guitare.

Quelques amateurs voulurent me voir de près ; je donnai des séances particulières, que Ton payait double, et auxquelles assistait toujours M. Torticolis, qui me servait d'interpi-èîe.

Un réfugié espagnol prétendit que je ne parlais pas la lanir;u(^ de son pays.

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M. Torticolis réponrlit que c'était lui qui ne la savait pas.

Le réfugié fit du ])riiît dans la baraque.

Torticolis assura que celait un faux Espagnol, qui extorquait les bieiifails du gouvernement.

L'Espagnol jura qu'il parlait pur catalan.

— Vous Tentendoz, s'écria Torticolis ; il se dit Espagnol, et il parle catalan 1

Il le fit arrêter par notre gendarme, qui le conduisit à la mairie.

Alors nous pliâmes bagage, et comme notre recette de huit jours avait été [fus que suffisante, l'auberge fui soldée, nu3s dettes payées, r. m. 14

210 MÉMOIRES DE MADEMOISliLLE FLORE.

«t j'eus pour ma pari cent écns, avec lesquels je revins à Paris.

Telle fut rhistoire de madame de V..., dont mes auteurs furent enchantés, et d'après laquelle ils me firent paraître dans les Saltimbanques, en femme-colosse, ayant huit pieiés au dessus du niveau de la mer !

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