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man, je me disais tout bas : — On arrive bien tard pour le bal.
» Ces dames me regardaient du haut en bas, et se chuchottaient à l'oreille. On ne m'adressait pas un mot, et j'étais fort embarrassée de ma contenance.
» Cependant ma voisine se décida à m'adresser la parole, et me dit :
— Comment donc êtes -vous venue seule , mademoiselle; madame votre mère va sans doute venir ?
— Ma mère ! madame, elle est morte.
— Ah ! mon Dieu ! Depuis quand ?
— Depuis dix ans.
— Alors vous avez une parente , une gouvernante, un chaperon?
— Non, madame, je suis toute seule.
— C'est singulier! une demoiselle!... à votre âge !... et jolie... C'est singulier !
— Je croyais trouver ici mademoiselle Flore, je m'étonne qu'elle ne soit pas encore arrivée.
» Les regards et les chuchottemens recommencèrent.
» Enfin paraît une grande, grosse et vieille dame qui dit en entrant : — Pardon , mesdames, j'étais en conférence avec l'abbé, il va venir lui-même, et nous aurons une excellente exhortation.
» Cette dame me regarde , et dit en me sa-
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luant : — Qui est madame? Je n'ai pas l'honneur de la connaître.
» J'étais muette de surprise.
— C'est mademoiselle Félicie, dit ma vieille voisine.
— Et elle croyait trouver ici mademoiselle Flore, ajoute une autre.
— Qu'est-ce qui me procure l'honneur de votre visite, mademoiselle... Félicie? dit la dame d'un air étonné.
— Comment! madame , est-ce que vous êtes la maîtresse de la maison ?
— Apparemment, mademoiselle ; où croyezvous donc venir ?
— Au bal.
— Au bal ! dit la dame d'im ton sec et en se redressai!!:... au bal î... chez moi?...
— Madame, je croyais être chez mademoiselle Duchesnois, du ThéaU^e-Français.
— Cette actrice qui demeure de l'autre coté de la cour? Voilà ce que c'est que d'avoir un semblable voisinage! Oa lui doniieia son congé, ou je donnerai le mien... Mademoiselle est sans doute aussi une actrice ?
— Du théâtre des Variétés, oui , madame, ai-je dit en faisant une grande révérence.
» Tout le monde déiourua la le le avec indignation.
» Dans ce moment, M. l'abbé entrait.
— Une actrice! monsieur l'abbé!... une
actrice !... s'écrièrent toutes ces femmes.
» Il resta comme une statue.
» J'ai gagné la porte en étouffant de rire , j'ai traversé la cour, et me voilà. »
— Ayez la bonté d'envoyer chercher mes chaussons et mon châle, car je n'ose pas retourner dans cette maison.
— Vous étiez bien tombée, dit alors mademoiselle Duchesnois : vous étiez chez une vieille dévote dont la société est toute différente de la nôtre. Je crois qu'on s'y amuse moins et qu'on y médit davantage.
» Le quiproquo que vous venez de faire m'en rappelle un autre qui a eu lieu le mois dernier.
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» Plusieurs dames du Théâtre - Français étaient venues passer la soirée chez moi ; nous devions entendre une jeune débutante à laquelle je m'intéressais , c'était mademoiselle Desprez , fille d'un de nos anciens camarades.
» J'avais invité quelques autres dames de mes amies ; l'auditoire n'était composé que de femmes.
» Mademoiselle Desprez avait déjà débité quelques tirades d'une manière très satisfaisante ; elle allait commencer cette fameuse imprécation :
Rome, l'unique objet de mon ressentiment,
lorsque la porte s'ouvrit très doucement , et qu,e je vis entrer un monsieur vêtu d'une
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soutane noire ; il avait une figure longue et pâle ; il resta debout à l'entrée du salon , mon domestique, en l'introduisant, lui ayant fait signe de ne pas interrompre.
» Je crus un moment que c'était une plaisanterie de Carligny, ou de Baptiste cadet , qui venait nous surprendre dans le costume •de Bazile.
» Ces messieurs en étaient bien capables.
» Vous rappellerai-je la tirade de Camille ? vous devez la connaître ? Je ne serais peutêtre pas fâchée de vous la redire, pour vous faire comprendre toute la surprise de ce Jésuite , qui entendait déblatérer contre Rome, et qui appliquait h la Rome d'aujourd'hui tout
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ce que Camille débite contre la Rome du temps des Horaces et des Curiaces.
Rome , l'unique objet de mon ressentiment , Rome à qui vient ton bras d'immoler mon amant , Rome qui t'a vu naître et que mon cœur abhorre , Rome, enfin, que je hais parce qu'elle t'honore. Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés, Saper ses fondemens encor mal assurés, Et si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie ; Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts et les mers ; Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles Et de ses propres mains déchire ses entrailles ; Que le courroux du ciel, allumé par mes vœux, Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux ! Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre, Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre ; Voir le dernier Romain à son dernier soupir. Moi seule en être cause, et mourir de plaisir l
» Lorsque mademoiselle Desprez eut fini son imprécation, nous applaudîmes vivement.
» Le monsieur noir s'avança , roulant les yeu^s: d'une manière effrayante, éleva les bras T. m. 16
qu'il avait tenus jusque alors croisés sur sa poitrine, et s'écria :
— Quelle horreur !
» Quoi ! mesdames , dans une assemblée comme la vôtre, j'entends de pareils blasphèmes contre la cour de Rome !
» Et vous ne craignez pas que le feu du ciel ne tombe sur vous, et que la terre ne vous engloutisse comme jadis Datban et AbirQBiî»7M
« Nous restâmes stupéfaites , ne sachant si c'était ou non une mystification.
» Ne reconnaissant pas ce personnage, je me levai pour m^avaiicèr vers lui , et je lui demandai poliment d'où venait sa colère , et
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s'il étaitmécoîitent de mademoiselle Desprez.
— Mademoiselle Desprez, me répondit-il, . est une impie, et l'assemble'e qui vient d'applaudir à ses déclamations furibondes mérite toute l'indigiiation non seulement dé ïiotrè Société,! mais de tout ce: qui doit se soumettre
au pouvoir de Rome. ^ . ;
— Eh! monsieur, lui répondis-je, pourquoi donc prenez-vouà si fort la défense de Rome ?
— Pourquoi, madame? Parce qu'elle e^tja tête du corps dont nous sommes les bras. Je vais écrire suMe-clKimp' àti' révéfetid père Loriquet, et l'instruire de ce qui se passée ddiiè vos assemblées , où il m'envoy.ijjtj jour vous diriger dans une voie bien différente de celle dans laquelle Vorts' vous précipitez.