MÉMOIRE
J'étais dans la position la plus heureuse et la plus agréable. Un séducteur se présenta ; je dis un séducteur, parce que ce n'est pas seulement une innocente que l'on séduit. On en est un toutes les fois qu'on détourne une femme de la ligne de ses devoirs. J'avais à remplir ceux de la reconnaissance.
Celui qui m'en écarta m'inspira, il faut l'avouer, un sentiment bien tendre. 11 sut toucher la corde sensible : celle du mariage. J'abandonnai légèrement un sort heureux pour des promesses que je crus bien loyales, et, lorsque j'eus cédé, je vis, non sans inquiétude, que M. B... retardait toujours, sous divers prétextes, le moment de nous unir.
Mais il me disait : — Âh ! ma chère Flore, quel bonheuî- pour nous si nous avions un
DE MADExMOISKLLE FLORE. 279
enfant ; et si c'était un fils, que je serais heureux de lui voir porter le nom de son père !
Ce moment se présenta ; j'acquis îa certitude que j'allais devenir mère. Lorsque M. B... apprit cette nouvelle, je ne saurais dire la joie qu'il en montra. — Notre sort est fixé, me dit-il : te voilà ma femme.
Ce temps Fut le plus délicieux de ma vie, car je croyais qu'il devait être suivi d'un temps jilus heureux encore.
Le présent n'est beau que parce qu'il promet l'avenir.
Mais l'avenir n'appartient h personne.
Chacun !c coloi-c à son gré.
280 Mt.MoiaEs
C'est une huileme magique qui tous (ait voir ie^ tableaux irs plus agréables.
Un coup de veiU éîeiiu la lumière ; tout (iisparall.
,rava?3 une bonne marraine, à qui je fis la conndence de ma posilion. C'était une ancienne actrice, qui s'était retirée du théâtre avec une assez jolie iûrtune.
Elle nie dit : — Ma chère Flore, je n'ai pas d^eniaiis, je îe regarde comme ma fille ; je ne veux pas que lu le maries sans dot. Je neveux pas ou" iin jour celui que tu vas épouser puisse le Taire le reproche de l'avoir prise avec rien. Je connais les hommes : leur générosité naît et meurt avec certaines circonsîances. J'ignore <]ue]:5 avantages pourra le faire Ion mari. H
1)1:; aiad£.\îoi>i:li.l, ri.or.i'. 2si
voudra peut-être se marier, sé()arë de biens. Il faut, dans ce cas, penser à ton enlant. Je veux te faire cadeau de dix atiile francs que tu placeras eu son nom. Je vais te donner l'adresse de mon homme d'affîiires, qui est un des plus honnêtes de ceux qui font ce nielier, car je !e connais depuis trente ans, el sa fortune n'est pas encore Hiite.
Jugez si je remerciai ma marraine! J'acceptai son présent avec une vive reconnaissance. J'avais, de mon côté, à peu près la même sonnne aniassée pendant le temps de mon bonheur. Je la joignis à ce qu'elle me donnait; je plaçai chez cet homme d'affaires vingt mille francs.
M. B... fut charmé d'appiemire cette nouvelle , qui lui prouvait, me disait-il, quej'é-
tais une femme beaucoup plus raisonnable qu'on ne l'est ordinairement à mon âge , et surtout dans ma profession.
11 fut obligé de s'absenter pour un petit voyage.
Cette circonstance me fit d'autant plus de peine, qu'il fallut inscrire mon enfant à létal civil , sans déclarer le nom de son père ; mais on me fit lobservation qu'il pouvait reconnaître l'enfant en épousant la mère , et cela me tranquillisa.
A son retour, M. B. .. me témoigna rexlrêmc regret qu'il avait eu de ne pas se trouver à Paris dans un moment où sa présence m'aurait été si utile et si agréable. Il me combla de caresses et de marques d'amitié. Il versa des larmes de joie en embrassant son fils.
— Maintenant, lui dis-je, que rien ne manque plus à vos désirs, j'espère, mon ami, que vous allez satisfaire les miens : donnez un nom à votre enfant, cesl plus encore pour lui que pour moi, que je vous le demande.
— Doutes-tu de mes intentions? me dil-il. Ce serait bien peu connaître mes sentimens : mais il faut un peu de patience. J'ai à terminer quelques afliiires de famille, il faut qu'elles soient en règle, autant dans ton intérêt que dans le mien.
Les affaires d'iniérèl ne marchent pas aubsi vite que celles du cœur.
Je pris patience, quoique ces retards réiiérés me donnassent quelques inquiétudes; mais peu de temps après , M. B... vint les calmer.
2'6U àlÉMOlKES
en itie disant que bientôt tout serait terminé à notre satisfaction niuiuelle.
— Cependant , ajoutu-t-il, j'ai à le donner un avis important. Je viens d'apprendre que l'homme d'affaires en qui tu as eu confiance , et chez lequel tu as placé tes fonds, n'est pas dans une position très rassurante.
J'en ai entendu parler à la Bourse, et on m'a dit que son crédit était menacé.
Si tu agissais avec prudence, tu retirerais tes fonds, et tu les remettrais entre mes mains, je les ferais valoir. Nous allons avoir des intérêts communs. Je dois avoir soin de ta fortune et la regarder comme la mienne.
Toute pleine de coniiance en lui, j'allai dès
DE MADEMOISELLE FLoRK. 285
le lendemain chez riiomnie d'afiaires, à qui je (îeniandai mes vingt mille francs , avec un certain embarras. U me témoigna d'abord quelque étonnenient, puis il m'engagea à les jplacer avec sûreté, à ne pas les hasarder dans des spéculations.
Je le remerciai de mon rembourscntent e( de ses conseils, et je portai mes vingt mille iVaucs à M. B..., en lui faisant part cependant des bons avis que Thomnie «Tallaires mVivail donnés sur leur eniploi.
— Sois tranquille, Flore, me dit M. B..., je vais te rassurer.
l.e meilleur placement qu'on puisse faire , c'est l'acquisition d'une propriété. Je suis en uiarclié pour une cbarmanle habitation en
Normandie ; il y a une excellente ferme , des terres en rapport ; c'est un revenu certain.
C'est là que nous nous retirerons, que nous vivrons pour nous seuls.
Aimerais-tu à habiter la campagne ?
— Ce serait mon bonheur, lui répondis-je.
— Eh bien! ma chère Flore, ne tardons pas davantage. Je partirai dès demain. Je serai absent une quinzaine de jours , trois semaines tout au plus, et je reviendrai chercher madame B..., la jolie fermière.
Il m'embrassa , je le quittai transportée de joie , faisant mille projets pour un nouveau genre de vie que je me figurais devoir être délicieux, et dont je me représentais le tableau d'après les romans que j'avais lus.
La vie champêtre devait être ravissante !
Avec quelle impatience j'attendis les quinze jours , puis les trois semaines ! Mais un mois se passa, et je n'eus point de nouvelles de B... ni de la Normandie.
La plus vive inquiétude me saisit. Je craignais qu'il ne fût arrivé quelque malheur à celui que j'aimais tant.
Je n'avais pas même songé à lui demander le nom du pays où il allait.
Je courus chez lui, je m'informai à son portier des nouvelles que l'on pouvait en avoir.
J'appris avec la plus grande surprise qu'il avait sous-loué son appartement en vendant ses meubles au nouveau locataire , et qu'on ignorait sa nouvelle adresse.
28S àlKMOIRES
Mille soupçons confus vinrent se présenter à mon esprit, mais je les repoussai.
Il voulait quitter Paris, se retirer avec moi à la campagne ; il voulait que l'on ignorât le lieu de notre retraite : voilà ce que je me répétais vingt fois par jour.
Six semaines se passèrent. Je ne reçus pas même une lettre. 11 m'était impossible de vivre dans une pareille incertitude. Mais comment la faire cesser, où m'adresser pour savoir ce qu'il était devenu ?
Il me vint une .idée ; c'était le ciel qui me l'inspirait : elle était pourtant bien simple; mais c'est à la chose la plus sim})le qu'on pense le moins.
Il ne pouvait pas avoir quitté Paris sans
passeport , à cette époque où la police de la restauration montrait la plus grande sévérité.
Je connaissais beaucoup M. Porte , chef du bureau des passeports : il avait été musicien à notre orchestre, et il était encore attaché à celui de l'Opéra.
J'allai le trouver, et je lui demandai s'il n'avait pas donné, il y avait six semaines, un passeport à M. B..., qu'il connaissait parfaitement pour l'avoir vu souvent avec moi.
M. Porte se le rappela : le passeport était pour le département de l'Eure ; mais il n'indiquait pas de localité particulière.
Un employé du bureau , qui nous entendit causer, nous dit : — Vous voulez savoir où
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est M. B... Il est allé acquérir une propriété à Toury, h quelques lieues d'Évreux. Je dissimulai le plaisir que me faisait cette découverte, et deux jours après j'étais dans la voiture d'Évreux, d'oii je me fis conduire à Toury, dans une espèce de carriole , la seule voiture qu'on trouvât alors pour aller dans les chemins de traverse.
Je descends dans une auberge qui était à l'entrée du village, et je demande au maître de la maison s'il y a dans l'endroit un nouveau propriétaire, et s'il le connaît.
— Très bien, me dit cet homme. C'est un monsieur de Paris , qui vient d'acheter une belle propriété à l'autre bout du village , au milieu de la campagne, à une demi-lieue d'ici ;
il a fait une bonne affaire , ma foi ! car les terres sont bien bonnes, les vergers bien plantés, et le tout d'un excellent produit.
— Vous savez, dis-je à l'aubergiste, le nom de ce nouvel acquéreur ?
— Oui, me dit-il, c'est M. B..., un grand bel homme, ma foi !
— Je vois que vous le connaissez bien.
— Pardi ! il a logé chez moi pendant quinze jours avant que les actes fussent signés , et qu'il ait pu prendre possession et s'installer avec sa femme.
— Avec sa femme ! m'écriai-je ; vous vous trompez.
— J'en suis sûr, puisque j'ai été appelé pour aider au repas de noce.
— Je rêve ! je rêve ! je veux me réveiller ! dis-je avec un accent qui effraya cet homme.
Je pâlis , mes genoux fléchirent ; je serais tombée, si la femme de l'aubergiste n'était accourue et ne m'avait retenue dans ses bras.
— Madame, me dit-elle, vous vous trouvez mal !
Je fis un effort sur moi-même , et je dis à son mari : — Monsieur, répétez-moi ce que vous venez de m'apprendre.
— Vous le répéter, madame , cela a paru vous faire trop de peine ; mais je vous jure que cela est vrai.
DE MABKMOliiELLE FLORE. 295
— M. B... est marié?
— Depuis un mois, à la paroisse du pays : il a épousé la fille de l'ancien propriétaire du bien qu'il a acquis.
Je ne sais ce qui se passa en moi , j'aurais peine à le dire, car il me semble maintenant que je devins folle à l'instant même. Je ne pleurai point , je ne m'évanouis point. Je ne dis pas un mot à ces gens-là. Je remontai dans la voiture, en disant au conducteur de me ramener sur-le-champ h Évreux. Je repris la diligence , et le lendemain j'étais à Paris. J'embrassai mon fils. Là, je pleurai à mon aise.
Toutes les larmes que j'avais amassées, je les versai sur le berceau de cet enfant.
Je le couvris de mes baisers.
— Tu n'as plus que moi au monde, lui disje, comme s'il pouvait m'entendre. Tu n'as plus de père ! mais il te reste une mère; une mère qui aurait voulu mourir, si elle ne devait pas vivre pour toi.
Il y a donc des hommes pour qui rien n'est sacré ! A défaut de noblesse dans l'âme , de sensibilité dans le cœur, ils n'ont pas même l'instinct de la nature !
Hommes injustes et ingrats ! vous méprisez les femmes, vous vous jouez de leur faiblesse, vous les accusez d'inconstance. — Donnez-leur encore mille autres défauts, j'y consens !
Mais quelle est la mère qui reniera, qui abandonnera son enfant?
Croyez-vous que dans ce moment je pensais
à la petite fortune que j'avais remise entre les mains de B...? Non : mais quand je songeai à ce que je devais à mon fils, aux soins qu'il exigeait, à l'éducation qu'il faudrait lui donner ! . . .
Ah ! si je pouvais dire tout ce qui se passa en moi !... Mais sentir et exprimer, c'est bien diffe'rent !
Avec de l'esprit et du talent , on exprime ce qu'on ne sent pas.
Les sentimens vrais et profonds n'ont pas besoin de paroles.
Ce n'est pas par des phrases qu'on les traduit.
Les bons cœurs s'entendent , et toutes les mères me comprendront.
296 MÉMOIRI'S
Je iiîo (iéciiiai à ëcrirc h M. B,.. Je lui écrivis froidement , sérieusement. Je ne pouvais plus rien attendre pour moi , puisqu'il avait élevé entre nous deux une barrière insurmontable ; mais je lui demandais seulement quel emploi il avait fait des fonds que je lui avais confiés.
Le croirait-on? Trois lettres restèrent sans
réponse.
Je m'y attendais presque ; mais je ne me doutais pas de toute la bassesse dont j'allais être la victime.
Un jour, une dame se présente chez moi et demande à me parler.
Elle m'aborde d'un air froid, sec, arrogant, et me dit hardiment :
DE MADEMOISELLE FLOnii. 297
— Mademoiselle, je suis madame i]... J'ai surpris des lettres que vous avez écrites à mon mari ; c'est moi qui viens y repondre.
Je fus tellement saisie que je n'eus [kis la force de parler.
— Vous réclamez une detle, me dit-elle. Aucun titre ne la justifie. — Mon mari et moi sommes en communauté de biensy il ne peut pas disposer de ma fortune. — S'il a dépensé son argent avec vous avant de me connaître, je ne puis pas lui en vouloir; alors il était maître de faire des folies. — Aujourd'hui tout est changé. — Cessez de l'importuner par des sollicitations vaines et inutiles.
— Madame , je demande ce qui m'appartient. On a abusé de ma confiance.
— Prenez garde, mademoiselle ; les lois me feraient justice de vos calomnies.
— Je vous jure, madame...
— Vous auriez beau jurer ; il faut des preuves de ce qu'on avance.
— Je n'en ai pas d'autres que ma bonne foi.
— Votre bonne foi, dit-elle d'un air méprisant, m'est suspecte. Vous voulez un dédommagement de l'abandon auquel vous vous êtes exposée, ainsi que toutes les femmes qui se conduisent comme vous.
La honte de me voir humiliée par cette femme m'empêcha de répondre.
— Je suis généreuse , moi , je ne veux pas
que mon mari puisse me reprocher d'être injuste à votre égard.
Chaque fois qu'elle prononçait ces mots : mon mari, il me semblait qu'elle me donnait un coup de poignard.
— Je vous apporte six mille francS; prenezles, ou refusez-les. Vous n'aurez jamais autre chose.
Elle les posa sur la table.
J'allais refuser, je songeai k mon pauvre enfant ; je me mis à pleurer.
Elle se leva et ajouta : — Si je reçois encore de vos lettres, car c'est moi qui ouvre toutes celles qu'on adresse à mon mari, je les déposerai entre les mains du procureur du roi, et
s 00 MÉMOIRES
VOUS serez admise à laire preuve de la dette que vous réclamez.
Après ces mots, elle sortit.
J'eus la faiblesse de croire que B... n'était pas coupable... du moins de renier sa dette , c'était assez de m'avoir trahie.
Malheureusement, j'ai appris plus tard que ce vol avait été concerté entre sa femme et lui.
Celte femme brille peut-être encore dans un salon, et la pauvre actrice est sur un théâtre... Le sort est souvent bien injuste. J'ai été franche, mes chers lecteurs.
Je vous ai tout dit.
J'aurais pu dissimuler mes erreurs.
Maintenant m'en estimez-vous moins ?
Je ne le crois pas.
Les hommes seront indulgens.
Quant aux femmes , si elles me blâment trop sévèrement , je leur répéterai ces mots que j'ai lus au bas de cette belle estampe dont je vous ai parlé au commenrement de ce eha pitre :
« Que celle d'entre vous qui est sans péché me jette la première pierre ! w
Maintenant que j'en ai fini avec moi, et que j'ai parlé de l'histoire ancienne, ne puis-je pas jeter un coup d'œil sur l'histoire contemporaine du théâtre, sur sa situation présente, et sur son avenir ?
Voilà , me dira-t-on , qui est bien audacieux.
Pourquoi donc cela ?
Ne puis-je pas avoir mes idées tout comme une autre ? En qualité de comédienne émérite, j'ai acquis de l'expérience , et comme je Tai déjà dit, j'ai beaucoup observé.
J'entends crier de tous côtés à la décadence de l'art dramatique. — L'art se perd. — Il est perdu. — Il va mourir. — Il est mort.
D'abord, remarquez que l'on n'est jamais content.
Autrefois on se plaignait de ce qu'il y avait peu de théâtres; aujourd'hui on se plaint qu'il y en a trop.
Qui est-ce qui a tort ou raison ?
Personne, et tout le monde.
ÉPILOGCK. 305
Il y a toujours trop de ce qui est mauvais.
Il n'y a jamais assez de ce qui est bou.
Malheureusement l'art dramatique est devenu une marchandise :
Marchandise d'auteurs ;
Marchandise de directeurs;
Marchandise de censeurs :
Marchandise d'acteuis :
Marchandise de spectateurs:
Marchandise de claqùeurs.
Il y a cinquante ans, Paris ne comptait que trois grands théâtres, et sur les boulevarls six petits qui exploitaient aussi la foire Saint- Germain et la foire Saint-Laurent.
T. lil. 20
306 El'lLOGUE,
Les trois grands théâtres étaient : l'Académie royaie de Musique ou l'Opéra, la Comédie-Française et la Comédie-Italienne ou rOpéra-Comique.
Les théâtres du boulevart étaient ceux de INicolet, d'Audinot, du sieur Salle, les Elèves de l'Opéra, les Délassemens-Comiques et les Variétés ainusanles, dont l'Ecluse était le directeur. C'est de ce dernier théâtre qu'est né celui des Variétés qui existe aujourd'hui, et dont l'origine remonte h l'année 1778.
Chacun de ces théâtres avait son genre particulier, et des acteurs dont le talent ressortait d'autant plus que chacun d'eux se faisait remarquer dans sa spécialité.
Au lieu de huit théâtres, Paris en a aujour-
KPILOGtU-:. .">()7
d'hui vingt-un, sans compter la salle Chantereine et les théâtres de la banlieue : Montmartre, Belleviîle, le Mont-Parnasse, les Batignoles, et pour couronner l'œuvre, l'Hippodrome, rival du Cirque des Champs Elysées.
Dans les vingt-un théâtres de Paris on compte :
270 acteurs; 180 actrices.
Total : 450 artistes dramaliques.
Avant la révolution, en 1790, on ne comptait que:
120 acteurs:
30 actrices :
Total: 210 artistes drrunaliques
308 KPILOGUE.
Nous ea avons donc aujourd'hui 240 de plus; mais combien avons-nous de talens supérieurs ? Je ne voudrais pas les nommer, de peur de me faire une grande quantité d'ennemis parmi ceux que je ne mettrais pas de ce nombre.
Pourtant je veux vous dire, avec ma franchise ordinaire, ce qui tue, peut-être pour long-temps, l'art dramatique en France :
C'est l'indifférence en matière de littérature ; et cette indifférence prend sa source d'abord dans l'usage immodéré des cigares.
Je sais fort bien que je vais compter un ennemi mortel dans chaque employé de la régie, mais je le répète ici avec une grande conviction : Le cigare a porté et porte cha-
ÉPILOGDK. 369
que jour un roiip terrible à l'art dramatique.
Le publiciste, le négociant, l'artiste, le calculateur , l'homme occupé d'idées abstraites, est bien aise de se délasser le soir de ses travaux, et d'aller pour cela au spectacle.
Mais les fumeurs de cigares (et tous les publicistes, les négocians, les artistes, les calculateurs fument aujourd'hui,) sont prodigieusement contrariés d'ôter de leur bouche ce fumigatoire, et d'otre obligé de le jeter à la porte d'un théâtre avant d'y entrer.
— Gù trouver le remède à cela?
— Je n'en sais rien.
J'ai entendu un beau dire sérieusement que l'on devrait permettre do fnmer auspeclacle.
En effet, admirez-vous cette fumée qui sortirait de la bouche comme du canon d'un artilleur, et qui s'élèverait vers le lustre ? On ne verrait les pièces et les acteurs qu'à travers un brouillard : il y a des cas où cela serait avantageux .
Les femmes auraient l'air de ces jolis chérubins que l'on aperçoit dans certains tableaux se jouer h travers les nuages.
('ela ferait un coup d'œil très fantastique.
Du reste, puisqu'une dame permet aujourd'hui fi un homme de fumer un cigare en lui donnant le bras daus une promenade et en s'étalant auprès d'elle dans une calèche, pourquoi ne lui permettrait-elle pas la jouissance de la pipe dans une loge à l'Opéra ?
Allons , mesdames , un peu de bonne volonté, et TarL dramatique est sauvé !
Après le cigare , ce qui nuit à nos théâtres ce sont les concerts.
Il en pleut des concerts ; c'est une avalanche perpéiueile ; et comme les Parisiens se sont mis à croire qu'ils étaient dilettanli, ils vont tous les jours se passionner à froid pour des symphonies plus ou moins de Weber, pour des chanteurs qui leur vendent des la de gosier en guise iVut de poitrine, pour des Stoltz et des Dorus-Gras de rencontre qui leur glissent des gargouillades en manière de vocalises. Tout cela a du succès ; tout cela fait crier : bravo ! bravi ! brava! bravissimo ! ..
Enfin, ce qui porte le dernier coup à plu-
sieurs de nos spectacles , c'est la manie des excentricités.
Auti-efois, Nicolet avait le privilège exclusif des curiosités , des tours de force, des singes danseurs de corde et des farceurs de la foire.
Aujourd'hui , les théâtres que les Ségur, les Dupaiy, les Piis, les Barré, les Désaugiers et tant d'autres spiriluels auteurs, avaient fait t^urnominer : la Boite à f esprit, ne rougissent pas de faiic l'exhibition d'un nain, d'une lioupe de sauvages, dun chien savant, d un équilibriste , etc., etc.
J'en pouirais dire bien long sui' ce sujet . mais je n'ai pas la prétention de tracer une règle de conduite aux directeurs de nos diverses entreprises dramatiques ; ils jouent
ÉPILOGIE. .315
lous à la iolerie : si la fortune vient sourire à celui-ci, la ruine aliène! celui-là. Taisons-nous donc, et souhaitons à tous des succès et des recettes.
On me permettra bien de former des vœux pour le théâtre des Variéte's en particulier; là encore , je puis créer quelques bons rôles et faire rire mon bon public que j'aime tant. Je sens que je possède toujours un peu du feu sacré ; quand je serai au bout de ma carrière^ je me dirai : « Au bout du fossé , la culbute. »
FiN DD TROIS} f':MEVOLUJ(iE.
T. JIl. 21