V, - JBJMOI'RES
On était dans un fort beau salon, qui précédait la salle à manger.
Au moment où j'entrais , les deux femmes , d'une mise et d'une tournure assez communes , étaient étendues dans des fauteuils, et l'une disait à l'autre :
— G est cossu, ICI.
— Oui , dit un des; deux hommes , c'est pas mal chicard.
— Un mobilier comme ça ferait bien dans ma chambre, dit l'autre femme.
-^Èt dans ma logé, cloiiôl ça la repaire At'
iment. '
rioq OTÎson
Je crus m' être trompée de local , carJLy a;
DE MADE^fÔISELtE FLORE. 255
souvent plusieurs noces le même jour chez le même traiteur. Je demandai à l'une de ces femmes si elles étaient de la noce de mademoiselle M...
— Oui , madame , dit une de ces femmes : même que je suis sa propre tante. Voilà sa cousine , ses deux cousins , et yous verrez ici toute sa famille ; car ma nièce, sa sœur aînée, qui paie la noce, n'est pas tière, et quoiqu'elle soit de l'Opéra, et qu'elle connaisse un monsieur du grand genre, ça n'empêche pas qu'elle ne renie point ses parens. Donnez-vous donc la ,p^ine de vous asseoir ! Vous venez çie i)ojine heure ; c'est comme moi. On ne sait que faire entre la messe et le repas : on devrait se mettre à table tout de suite ; mais bah ! ne faut-il pas que la mariée aiîle rechanger de toilette ?
Et puis ma nièce, celle qui paie la noce, a invité des messieurs qui ne peuvent venir qu'après la Bourse. C'est embêtant ! mais que voulez-vous? ça fait honneur à un repas d'y voir des hanquetiers et des argens de change.
— Mademoiselle Saint-Y..., de l'Opéra, est donc la sœur de mademoiselle M. . . , la mariée ?
— Oui, ma chère dame ; elle se fait appeler Saint-V... rapport à son banquetier, et parce que ça sonne mieux que M. .. Ce n'est pas que sur le nom de M... il y ait rien à dire; il en vaut bien d'autres. Je suis une M... . et vous en verrez beaucoup à la noce ; mais de mon nom de femme je suis madame Mouchonnet, et je suis aussi à l'Opéra.
— Dans le chant ou dans la danse ?
— Non, dans les corridors : je suis ouvreuse de loges, mon mari ira vaille pour les pieds de ces dames, et je peux dire qu'il fait de la chaus-' sure à leur pied! Ha ! ba ! lia !
Elle rit aux éclats de ce prétendu bon mol.
Alors l'aulre femme lui dit :
— Madame Mouchonnet , reposez donc un peu votre moulin à paroles, vous devez avoir la pépie. — Puis , s'adressant à moi , elle me dit : Pardon, mais sans curiosité, madame estelle artisse ? Moi, j'aurais bien aimé à l'èîre , mais mes parens n'ont pas tourné mon éducation de ce côlé-là. 11 m'ont mise dans la coulure, et ils m'ont mariée si jeune... si jeune... à un homme iViine certaine âge, qui était porlior v-s-à-vis chez nous el Laillcur en
T. lU. 17
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même temps. Je n'nimais pns M.. Chapeloi (îanfi les corameiicemcns . raais l'on s'habitue à tout , comme les chiens aux coups de bâton. Ce n'est pas qu'il soit méchant, au contraire, c'est la crème des hommes ; il ne quitte pas son établi , mais il voudrait m'empêcher d'aimer la lecture. Il voudrait que je fasse des ménages dans la maison. Ça ne me va pas. Je n'aime pas à être la servante de personne. Mon pauvre Chapelot, il ne pourra pas être du repas, il faut qu'il garde sa porte ; mais qu'il soit tranquille, mes poches sont grandes, et je lui ferai un petit magasin de friandises pour lui et pour Azor, qui lui tient compagnie.
J'écoutais ce dialogue, et j'admirais autant e choix des expressions que le ton des inter-
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locuteurs. Je prenais uue bonne leçon de langage populaire.
Les hommes n'avaient rien dit encore.
— Eh bien! continua madame Chapelot, qui avait reproché à madame Mouchonnet l'abus de son moulin à paroles et qui se l'appropriait, eh bien ! dit-elle aux deux hommes qui se promenaient d'un air désœuvré, vous ne dites rien, vous autres? — Madame, celuici est mon cousin Poncheux, coiffurier-ustensilierf et l'autre mon neveu Cruchet, surveillant des feux. Toute ma famille est dans l'Opéra , et il faut absolument que ma cousine Saint-V... m'y fasse entrer, quoi qu'en puisse dire M. Chapelot, qui voudrait toujours m'avoir à son côté , comme le cordon de sa ^orte.
Les deux hommes continuèrent à briller par leur silence.
L'un des deux dit pourtant à l'autre:
— Le monde n'arrive pas , voulez-vous venir fumer un cigare sur le bouîcvart , ou faire une partie de billard à l'estaminel ?
— Vous êtes encore polis et galans î s'écria madame Mouclionnet. — Ces hommes! ça ne sait pas se tenir en société ! Ils laisseraient dos femmes toutes seules pour s'en aller flâner avec leur cigare dans le bec. Pour moi . je déteste les cigares, j'ai bien défendu à M. Mouchonnet d'en consumer; et je lui ai signifié que s'il sentait le tabac, il ne m'embrasserait jamais.
Mes chers lecteurs, je vous (raduis tous ces
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beaux discours, à peu près : je ne suis pas certaine d'y avoir laissé touL le luxe d'expressions Irivialeset tout le charme deJanaïvelé grotesque.
Quelques personnes entrèrent. Elles étaient de la connaissance des premières arrivées, car on s'embrassa, on se tutoya, et j'entendis circuler les : Bonjour mon oncle , ma tanle, mon cousin, ma cousine, etc.
Parmi les arrivans, je remarquai un tout jeune homme qui n'avait pas l'air d'être de la parenté ; il vint à moi , et me saluant par mon nom, se félicita de ma rencontre.
— Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
— Moi, je vous connais bi' n. mademoiselle
Flore , me dit-il d'un air empressé et même enthousiaste. Je suis auteur, mais je n'ai pas encore ëlé joué à votre théâtre, ni au Vaudeville, ni :ui Gymnase, ni au Palais-Royal. On ne peu î pas y arriver. Les directeurs ne vous accordent pas même une lecture î
— Vous avez donné quelque pièce h la Gaîté ou aux Folies-Dramatiques?
— J en ai deux de reçues au théâtre Saint- Antoine et au Panthéon, — Ah ! mademoiselle Flore, si par votre protection je pouvais avoir une pièce aux Variétés ! J'ai pour vous un excellent rôle !... Vous verrez comme je fais les couplets , j'en chanterai à dîner, j'en ai fait pour la mariée.
— î! y ama du seiitiment, j en suis sûre.
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— Je suis né pour le couplet. Je voudrais passer ma vie à faire des vaudevilles ; mais ma mère veut me placer chez mon oncle, qui tient un magasin de quincaillerie. Voyez si l'on peut penser à une pièce de théâtre , au milieu des clous, des cafetières, des soufflets !
— Et des sifflets, dis-je en riant.
Cette intéressante conversation fut interrompue par l'arrivée des mariés. Ils furent reçus avec les félicitations les plus bruyantes, et la mariée eut h subir une tendresse démonstrative dont ses joues reçurent des marques très prononcées.
Le jeune auteur profita de l'occasion pour obtenir aussi la faveur d'un baiser.
La mariée était mise dans le goût le plus
parfait, et elie avait une tournure charmante. Assurément on Taurait prise pour une femme de la meilleure société, si, lorsqu'elle ôta ses gants, on n'avait pas vu à ses doigts les piqûres d'aiguilles.
Quant au marié , malgré l'élégance de ses vèicmens, il était aisé de voir qu'il ne savait pas les porter^ et ses jambes arquées trahissaient l'habitude de les avoir continuellement croisées sur l'établi.
Tous les autres convives portaient quelque part l'enseigne de leur profession. L'un avait les mains noires et calleuses, c'était un serrurier ; l'autre n'avait pu en effacer la couleur superposée^ elles étaient d'un vert clair, on croyait qu'il avait des gants, c'était un teinturier.
DE .MA!>i;MOi.>ia.ij. ii.Of.K. :i&5
L'ji monsieur aduiirablomeiiL iVisé exhalait une odeur de pommade à ["oiiHct qui seulait h plein nez le coiffeur ; un jeune liomnie, qui avait la taille canibrée, les coudras en airii^re, qui marchait ou [)lu!ùt sautiliaii à liclils pris et faisait des assemblés, était évidoninienl un danseur.
Un gros [.'ère à ligure enluminée, qui portait toujours les deux nioins en avant, s'asseyait les jambes écartées, uîetlant devant lui le dossier de sa chaise, et tenant le premier bâton comme il aurait fait des guides d'un carrosse, était le vrai type u"un cocher.
Les femmes dissimulaient mieux leur étal , eî, à lexception d'un certain parfum de loreiles et d'une politesse de comptoir, un œil peu exercé aurait pu prendre cette contr ,-
bande pour de la marchandise bourgeoise de bonaloi.
Une troisième fournée lit irruption : c'était une demi- douzaine de danseuses qui descendaient de trois cabriolets-milords, et qui arrivèrent en voltigeant comme dans une entrée de ballet.
— Eh bien! dirent-elles en entrant, où sont donc ces messieurs? Il n'y a personne d'arrivé?
Les hommes se regardèrent, surpris qu'on les comptât pour rien.
Les fenmies les toisèrent d'un air assez ricaneur.
Mais biontôl on entendit un grand bruit sur l'escalier : les [sortes du salon s'ouvrirent avec
fracas, et quatre ou cinq messieurs parurent.
Celaient des habitués de l'Opéra et du café de Paris ; de la demi-finance, de la demi-noblesse, et de la demi-diplomatie ; un quart d'agent de change , une moitié de comte, un apprenti secrétaire d'ambassade. Au milieu d'eux était le gros banquier, qui donnait le bras à mademoiselle Saint-V...
Toute la famille M... se leva d'un air respectueux et gêné.
Les nymphes de l'Opéra coururent aux beaux et s'emparèrent des bouquets qu'ils portaient.
Mademoiselle Saint-V... embrassa la mariée, fit de petits saints de i>rotection à la
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famille, et. dit (pie l'on }!Oitv;ut se mettre à table.
Tous Ir'S invités à la noce étant arrivés, on passa dans In salle à manger. Les noms des convives étaient sur les serviettes.
Ce qui mamiisa beaucoup, c'était l'embarras de ces gens qui ne savaient pas manger.
Je ne veux pas dire qu'ils ne lissent grand honneur aux plats; mais la manière dont ils s'y prenaient devenait fort amusante, pour quelqu'un qui a un peu d'usage du monde, et leurs propos étaient très divertissans.
La portière disait : Voilà un fameux fricot; une autre femme : Ce {'ricandeau n'est pas piqué des haîinctons ; le cocher : Je vais menf^r
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ça bon train; son voisin, tendant son verre, lui disait : Ne versez pas de côté.
Bientôt tout le monde parla a la fois : c'était lin train à ne pins s'entendre.
Le banquier, se penchant vers moi. me dii : — Voyez oii l'amour nous enlraîne! Celle cohue fait plus de bruit que ia Bourse dans le moment le plus orageux.
Le vin de Champagne aiigmenla la î.^aîté.
Le dessert vint , el on parla de chanter.
Le cocher, sans en demander la pcrmirîsicn. entonna d'une voix de tonnei-re :
Lorsque le chninpagnc fait, en s'échappant, pan I pan !
On s'ëcria ensuite :— I! ï\\\\{ qa? madame la nïariée chanîe !
— Oh ! non, dii-elle, je serais trop honteuse.
Tout le monde msista: — Chantez ! chantez. Le marié se joignit aux demandeurs , et le banquier lui dit : —Je vous en prie, madame la marie'e.
Alors la petite femme entama d'une voix tremblante la romance de Monpou , paroles de Victor Hugo :
Gastibelza, l'homme à la carabine, Chantait ainsi , etc.
Elle commença dans un ton, et finit dans un autre ; et ses cadences perlées embellirent cette mélodie de ce qu'on appelle vulgairement des points de couturière.
Elle n'en fut pas moins applaudie , et son mari l'embrassa en répétant ce refrain :
Me rendra fou !
Le danseur de lOpéia prétendit que madame Dorus-Gras n'avait jamais chanté comme cela.
Tous les beaux en convinrent , et le jeune auteur demanda la parole pour des couplets de circonstance ; on eut bien de la peine à faire cesser le bruit des verres , le cliquetis des fourchettes et celui de la langue des commères ; enfin le banquier demanda le silence, et, à la voix de l'amphitryon, tout le monde se lut.
Alors le jeune poète se leva, et, d'une voix sentimentale, chanta des couplets dont je regrette bien de ne pas avoir eu la copie.
Ils commençaient par ces vers, que je crus
reconnaitrc pour les avoir entendu chanter au Vaudeville :
En deux moitiés , dit-on , le ciel A p.'irtagé notre existence.
Il y avait des soucis , des pensées , et ils finissaient par une allégorie très nouvelle, qui d'issài que dans le jardin de t Hymen V Amour devait cueillir la rose.
Les femmes pleurèrent, les hommes claquèrent des mains, on but à la santé de la mariée, et on se leva pour aller prendre le café: après quoi le bal commença.
Faites-moi grâce du bal ; je ne pourrais vous dire les danses folles qui s'y pratiquèrent. C'était un mélange de sérieux grotesque , de grâces minaudièrcs ihn côté des femmes , de
gaîté de barrière de la part des hommes du commun , et d'excentricité de Mabiîle, dans toute sa splendeur, dans l'exéculion des beaux et des danseuses.
Mais les convives, vexés par les facéties des beaux , commencèrent à prendre de l'humeur ; les têtes étaient nn peu échauffées.
Le quart d'agent de change avait serré de près la femme du coiffeur, qui était assez gentille; et, après une valse, il l'avait emmenée dans une autre pièce pour lui faire prendre l'air.
Le coiffeur les avait suivis ; sa femme lui
avait donné un soufflet ; le coiffeur avait voulu
le rendre au galant. On était accouru au bruit.
Chacun avait pris parti pour les siens ; les
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bouteilles et les verres commençaient à rouler par terre; heuieusement que la mariée se ti'ouva mal et que Von coiiriil à son secours.
Cet incident avait suspendu les hostilités : le maître de la maison, craignant de les voir recommencer, et, de concert avec le banquier, qui en avait assez de sa complaisance , s'avisa de mettre subitement un terme à la fête, en fermant le robinet du gaz.
L'obscurité subite passa pour un accident ; il fallut se retirer. On fit venir des fiacres, où s'entassèrent tous les convives.
Les deux vieilles tantes menèrent coucher la mariée.
Les beaux emmenèrent les sylphides.
Le banquier reconduisit mademoiselle Saint- Y... , la jolie danseuse, el, comme nous demeurions dans la même maison, ilm'offrit une place dans sa voiture.
Il lui disait en route : — Ma chère amie, si vous avez encore une sœur à marier, je veux bien payer les dépenses de la noce, mais dispensez-moi d'y paraître.
Et elle lui répondit : — Vous y viendrez, si je le veux?...
0 puissance de l'amour... et de l'argent !
Mon dcrmer chapitre.
On dit vulgairement que péché caché est à moitié pardonné :']e ne suis pas de cet avis :
je pense qu'une faïUe avouée mérite bien plus le pardon.
Je passais , il y a quelques jourSj sur le boulevart des îlaliens ; je niarrêtai devant une belle gravure qui représente une femme à genoux, humiliée, confuse, cachant la honle
de son visage.
J'admirai près d'elle une figure pleine de suave bonté, qui dit aux accusateurs de la pauvi'c leranie :
« Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre ! »
Yeîjiiiez bien maintenant, mes chers lecteurs , remonter avec moi aux premières an-
Dées de ma jeunesse, de ces lerups heureux
DK MAOILMOISKLÏ.J' FI.UKE. 277
dont la trace évanouie laisse pour sillon un regret ; rêve tialteur et léger qui n'existe plus que dans uii stérile souvenir ! aurore d'un beau jour dont le couchant est souvent si triste!
On exige qu'une jeune femme soit sage, et tous ceux qui se font uii jeu de la tromper ne voudraient pas qu'elle eût le droit de les tromper à son tour.
Vous tous qui jugez les femmes sur leur conduite extérieure , telle qui vous parait légère a de la noblesse dans Tâme et de l'honnêteté dans le cœur.
Quels que soient les liens brillans qui la retiennent, celui du mariage la séduira toujours.