‹ Mémoires de Mlle Flore, artiste du Théâtre des variétésChapitre 1 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ma visite chez la femme d'un sénateur. — Grand sacrifice. Volange fils. — Le Café des Comédiens. — M. Touchard.

La lettre de mon cher Henri me causa autant de surprise que de chagrin.

Il m'aime bien, me dis-je, et je l'aime aussi. Mais si je consens à ce qu'il me propose, voilà son avenir perdu !

Quant au raien, je m'en embarrasse peu ! — Que faire ! que résoudre !

Je restai pendant une heure plongée dans mes réflexions. Tout ce que m'avait dit le bon Duval me revint à la mémoire.

Je me répétais : « Chez ces têtes exaltées, plus les sentimens sont vifs, moins ils sont durables. »

Quitter mon pays, le suivre à travers le monde!... cela a la tournure d'un roman de madame Cottin.

Sa mère veut lui faire faire un mariage avantageux, il refuse dans ce moment-ci. Plus tard, il se repentira d'avoir refusé. Ses parenssont puissans. C'est sur moi que tombera leur colère.

Prévenons le coup. Il pourrait m'écraser, et je puis encore Téviter.

Si je réfléchissais trop long-temps, je ferais peut-être une sottise de sang-froid , il vaut mieux faire une bonne action de mauvaise tête.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Je me fais habiller, je sors, je prends la voiture publique de Meudon. Arrivée à la barrière, je monte dans un modeste fiacre, et je me fais conduire rue de Tournon, h l'hôtel du sénateur de B...

En route , j'avais bien préparé mon discours, arrangé toutes mes phrases. En descendant de voiture, je ne me souvins plus d'un mot de mon rôle.

Je demande au portier de l'hôtel madame la comtesse de B... : — Voyez à l'antichambre, me répond d'un ton insolent cet homme qui m'avait vue descendre d'un fiacre.

Je traversai la cour, j'arrivai à une première antichambre, où trois ou quatre valets de pied à qui je m'adressai, me regardant à peine, me dirent : — Entrez : parlez au valet de chambre.

Je pénètre dans un salon, où un monsieur, vêtu de noir, assis dans un fauteuil, lisait un journal. Je lui demande d'une voix timide :

— Madame la comtesse de B... ?

Il leva les yeux sur moi, et me dit :

— De quelle part ?

— De la mienne.

— Votre nom ?

— Mademoiselle Flore.

— Attendez. — Et il continue sa lecture.

— Je suis pressée.

— C'est différent.

Il pose doucement son journal sur un guéridon, lire sa tabatière, aspire lentement sa prise de tabac, puis,'se levant plus lentement encore, il entr'ouvre à peine le battant d'une porte et dit d'un ton assez méprisant :

— Mademoiselle Flore ! — Et se retournant vers moi, il me dit : — Entrez.

J'entre dans un fort beau salon d'une décoration un peu rococo, meubles Pompadour, et

je vois une grande dame sèche, d'une cinquantaine d'années, ayant les pieds sur un coussin de velours.

Sur un autre coussin était un petit chien bichon, le toupet relevé et rattaché avec un ruban rose.

La dame faisait du filet. Elle me regarda d'un air de protection, sans se lever. Le bichon se leva en grognant, et vint au devant de moi en grinçant des dents.

Je n'osais pas avancer.

— Ici, monsieur Bibi, lui dit la dame : couchez-vous !

Le chien reprit son coussin, toujours en grommelant.

Je saluai, et, d'un air assez embarrassé, je prononçai : — Madame est madame la comtesse de B...?

— Sans doute. . . Après ?

— Pardon, madame, mais...

— Je vous attendais, mademoiselle.

— Vous m'atendiez, madame ? dis-je avec surprise.

— Apparement. Voyons, approchez, que je voie si votre figure me convient.

— Mais , madame , que peut faire ma figure?...

— Beaucoup, mademoiselle. Je n'aime pas qu'on soit trop jolie ; cela est dangereux dans

B MÉUUIP.ES

une maison où il y a beaucoup de valets.

— Mais, madame...

— Me laisserez- vous parler?... Attendez que je vous interroge.

— Mais...

— Toujours vos mais! — Que savez-vous?

J'étais fort surprise de toutes ces questions. Je commençai à croire qu'il y avait un quiproquo, et que la comtesse me prenait pour une autre.

— Eh bien! répondez donc. Êtes -vous adroite, savez-vous travailler, habiller, coiffer ?

Je ne doutai plus du quiproquo.

— Vous VOUS trompez , madame , vous me prenez sans doute pour une femme de chambre?

— Vous ne l'êtes pas? Et pourquoi donc venez-vous présenter chez moi ?

— Pour vous parler, madame, et pour vous rendre un important service ; mais permettez que je m'asseoie, je suis très ëmue.

— Dites-moi donc qui vous êtes. On m'a annoncé mademoiselle Flore. Êtes-vous couturière, marchande de modes? Je n'ai pas besoin de vos services, et je trouve étonnant quon se présente ainsi chez moi.

— Madame... mes genoux fléchissent.

Je tombai sur un fauteuil.

— Eh bien ! est-ce qu'elle va se trouver mal, maintenant?

Elle allait tirer le cordon de la sonnette.

— Non, madame, n'appelez pas. Ce n'est rien. Votre air... sévère... Je suis remise, et je vais vous parler.

— Bon Dieu ! cela a l'air d'une aventure.

— Madame, vous avez un fils.

— Est-ce que vous le connaissez?

— Oui, madame; un jeune homme charmant !

— Un fou ! qui me donne bien du chagrin dans ce moment.

DE MADEMOISELLLE FLORE. Il

— Vous voulez le marier ?

— Et monsieur refuse, sous je ne sais quel prétexte absurde. La plus belle alliance ! une famille de la plus ancienne noblesse, comme la nôtre, non pas de cette nouvelle noblesse de l'empire... dont je ne dis pas de mal, cependant. — L'empereur nous a ralliés, il est bien aise de s'entourer de nous. — Bon ! continua-t-ello à demi- voix ; je vais parler de cela à cette femme !

— Je sais, madame, les motifs de ses refus.

— Je m'en doute, moi ; quelque folle passion. Mon fils a le malheur d'être très romanesque. On m'a parlé de je ne sais quelle intrigue, avec une... je ne sais qui. — -J'ai mis du monde en campagne, on m'a promis de

découvrir cela. — Quelque coquette, quelque intrigante se sera emparée de l'esprit du vicomte, qui est faible. — Je saurai qui elle est, je la verrai, je lui parlerai.

— Vous pouvez lui parler maintenant, madame.

— Comment?

— Elle est devant vous.

— Se peut-il !

— Je ne suis ni une coquette, ni une intrigante. Je suis sans bien, sans nom ; mais j'ai de la délicatesse dans le cœur. Ma démarche doit vous le prouver. — Lisez, madame , la lettre que j'ai reçue, ce matin même, de M. Henri... de votre fils.

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Klle prit la leUre , jue regarda entie les deux yeux, et se mit à la lire avec des signes d'étonnement et d'indiguaiion.

— Le fou! l'extravagant! je le reconnais bien. Mauvaise tète ! s'enfuir au lieu de conclure un mariage auquel l'empereur lui-même a daigné promettre de signer. — Et en m'apportant cette lettre, mademoiselle, quelle est votre intention? De profiter de la sotte faiblesse de mon fils, ou de me faire mettre un prix à votre confidence?

— Ah ! madame, dis-je en me levant, vous ne réfle'chissez pas à vos paroles. Si les meilleures intentions ne m'amenaient ici, y seraisje venue? — Non, j'aurais accepté la proposition de Henri ; je serais partie avec lui. Mais

1 h JlllMOir.ES

en venant vous révéler mon secret, n'est-ce pas vous prouver que je l'aime assez pour sacrifier mon ])onheur au sien! Ma conduite parle pour moi. Votre fils voulait faire une folie, vous quitter; je vous le rends.

— Mon enfant , dit la comtesse d'un ton doux, presque amical, vous êtes une bonne et digne fille. Ce que vous faites est bien. Je serai reconnaissante. Vous serez récompensée.

— Ah! madame, qu'entendez-vous parla?

Soyez reconnaissante, oui, mais comme je l'entends. Une bonne action ne se paie pas.

— J'aurai soin de vous.

— Je n'ai besoin de personne. J'ai un état, je l'avais quitté, je vais le reprendre.

DE iMADlîMOISrr.LE FLORE. 15

— Quel état?

— Je suis comédienne, madame.

— Comédienne ! dit la comtesse avec un mépris bien marque.

— Vous voyez que cela n'ôte rien aux bons sentimens. — Mais ce n'est pas tout. Si Henri me voit, me rencontre, sera-t-il assez raisonnable pour...

— Je vous entends. Oui; il faudrait, pour quelque temps, vous soustraire à ses yeux, vous cacher; qu'il ignore votre retraite jusqu'à ce qu'il soit décidé à se marier.

— C'est à quoi je pensais.

— Voudriez- vous entrer dans un couvent ?

— Dans un couveiil !... Oh ! non, madame.

— Oui, je conçois, cela n'irait guère avec votre métier ! — Cependant , si vous vouliez quitter cette voie de perdition , vous convertir. . .

— Peut-être... plus tard, madame, dis-je en soupirant.

— Aimez- vous mieux passer quelque temps dans une ferme que j'ai en Normandie ? Vous n'y manquerez de rien ; on dira au vicomte que vous l'avez oublié ; ce sera charmant.

— Lui qui a tant fait pour moi, paraître ingrate! j'en mourrais de chagrin.

Dans ce moment, une voix se fit entendre ; c'était celle de Henri. Le valet de chambre

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annonça qu'il demandait si sa mère était visible.

— Lui, dans ce moment ! Vous ici ! Mademoiselle, passez dans l'appartement de mes femmes; qu'il ne vous voie pas. — Simon, ne dites pas à mon fils que j'étais avec quelqu'un.

Elle me conduisit, me précipita, pour ainsi dire, dans une chambre voisine, et me dit : — Restez là , je vous appellerai quand il sera parti.

Je venais de faire un grand sacrifice, je ne m'en repentais pas.

J'entendis ouvrir et fermer des portes, j'écoutai, je collai mon oreille au trou de la serrure.

Henri était là. J'espérais entendre ce qu'il disait à sa mère ; mais une portière de tapisserie interceptait la voix.

Je restai là quelque temps.

On ne venait pas m'ouvrir, ni m'appeler.

Je regardai où j'étais^ je vis une porte entr'ouverte, elle donnait sur un petit escalier ; je descendis, je me trouvai dans une arrièrecour ; la porte était ouverte sur la rue ; une pensée subite me vint ; je sortis et m'éloignai rapidement.

J'avais laissé ma lettre entre les mains de la comtesse : cette indiscrétion, dont Henri pouvait ne pas comprendre le généreux motif, me rendait peut-être coupable à ses yeux.

Je tremblais que sa mère ne me mît en face de lui.

Je raconterai plus tard le résultat de leur entrevue.

Ma première résolution me sembla la meilleure ; je la suivis.

Marchant au hasard^ je descendis la rue de Tournon, j'arrivai à la rue des Boucheries, et je me trouvai devant le café des Comédiens, tenu par M. Touchard. Un homme était sur la porte ; j'entendis prononcer mon nom, je me retournai.

C'était Volange fils, qui avait été mon camarade au théâtre Montansier- Variétés, oii il avaiç remplacé son père, at qui nous avait quittés pour aller courir la province.

Beaucoup de mes lecteurs ignorent peutêtre ce que c'est que le café des Comédiens, il vont l'apprendre.

— Eh ! bonjour, Flore, me dit Volange avec sa voix comique. Est-ce que vous venez chez Touchard pour chercher une place? Est-ce que vous n'êtes plus aux Variétés ? — Entrez donc, je vous offre un petit verre, une limonade, une carafe d'orgeat ou une bavaroise, au choix, ce qui vous sera agréable.

— Merci, Volange, je n'ai besoin de rien, mais votre rencontre me fait naître une pensée... Oui... entrons.

— Vous êtes bien mise, ma chère ; vous n'avez pas l'air d'une comédienne à pied (sans place).

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— Cependani, mon cher Volange, je cherche un engagement pour la province.

— Ma chère amie, vous en trouverez difficilement un dans ce moment-ci. — Les troupes sont faites, la quinzaine de Pâques étant passée. Les directeurs ont fait leurs engagemens; mais, comme je vous aime beaucoup, que vous êtes mon ancienne camarade, je puis vous en offrir un.

— Vous, Volange, vous êtes donc directeur?

— Tout comme un autre ; pourquoi pas ?

— Et dans quelle ville allez-vous ?

— ' Dans beaucoup de villes.

— Comment! dans beaucoup?

— C'est plus agréable. Si l'on n'est pas bien dans une, si l'on n'y fait pas ses afl'aires, on va dans une autre. On ne dédaigne même pas les bourgs et les villages. On a quelquefois plus d'agrément dans les bourgs que dans les villes.

— Vous êtes donc directeur d'une troupe ambulante ?

— Tout ce qu'il y a de plus ambulante. Les voyages ont pour moi un charme inexprimable. On étudie les mœurs du pays que l'on parcourt, quand par hasard il y a des mœurs. On admire les beaux sites, la belle nature, quand la nature est belle. Quand elle est vilaine, on en est quille pour ne pas l'admirer.

Voyons , Flore, voulez-vous être des nôtres?

— Je voudrais réfléchir.

— Fi donc ! mon enfant ; ne réfléchissez pas. La réflexion tue la gaîté, et c'est ce dont nous avons le plus besoin, nous autres comédiens. — Avez-vous une garderobe?

— J'en ai bien une chez moi, mais je ne veux pas y rentrer.

— Le magasin suppléera à ce qui vous manque. — Avez- vous de l'argent sur vous ?

— Quelques napoléons dans ma bourse.

— Des napoléons ! . . . Vous avez des napoléons ! Prenons donc quelque chose. — Peutêtre n'avez- vous pas déjeûné? — Monsieur

Touchard, faites-nous servir un déjeûner à la fourchette pour deux.

— Monsieur Volange, dit M Touchard, votre mémoire est déjà pas mal fort.

— Eh bien ! monsieur Touchard, je le solderai en partant. Je ne pars pas encore. Est-ce que vous ne connaissez pas vos artistes, vos pratiques, vos bonnes pratiques?

— C'est parce que je les connais!...

— Farceur de père Touchard ! Le fils de Volange est digne de son père, héritier de ses talens et de ses vertus. Mon père a été fameux ; il a été plus que comédien, il a été seigneur de village, et sans la révolution...

— Oui; dites plutôt s'il n'avait pas tout maasé.

— Ma chère Flore, le mémoire dont parle ce mercenaire se monte à une trentaine de francs ; prêle -les moi, je les ajouterai à tes appointemens. Je te tutoie ; mais te voilà ma pensionnaire, ma camarade ; cette familiarité est la preuve de l'amitié que je te porte.

Nous nous mîmes à table.

— Quel emploi veux-tu jouer? Les amoureuses, je m'en doute. C'est précisément là ce qui me manquait. Les amoureuses ne sont pas rares quand on ne tient ni à la jeunesse ni à la beauté ; mais j'y tiens, et le public aussi. — Ce petit vin du père Touchard est délicieux, ses côtelettes sont fort tendres. — Papa Touchard, du café !

— Je jouerai donc les amoureuses?

— Oui ; mais il faudra jouer un peu de tout. Cela forme le talent. De l'opéra-comique, de la comédie, de la tragédie au besoin.

— De la tragédie?

— Certainement ! Les jeunes princesses.

Avec un physique comme le tien, quelle ravissante Iphigénie ! quelle délicieuse Zaïre ! — Père Touchard, deux petits verres !

— Je ne prends pas de liqueur.

— Le second ne sera pas perdu.

— Combien me donnerez-vous d'appointemens?

— Ne parlons pas de cela.

— Cependant...

— Un talent comme le tien est impayable, me dit-il en buvant un petit verre. Je ne te mets pas aux appointemens. Je t'élève, tout d'un coup, au rang de sociétaire, et je le donne part entière.

— Part entière !

— Oui, ma fille, ajoute-t-il en buvant le second petit verre. — Voilà comme il comprenait les parts entières. — Les frais prélevés, tu partageras. Tu vois que je suis bon enfant. Un autre directeur te prendrait h l'essai, simple pensionnaire. Va débuter à la Comédie-Française, on te fera attendre ta réception cinq ou six ans, si on te reçoit. Moi, je te reçois tout de suite.

Mon intention était de m'éloigner, de quitter Paris.

Ma tête n'était guère à moi, j'étais émue de tout ce qui venait de m'arriver, l'idée de voyager me plaisait, je ne réfléchis pas aux chances heureuses ou malheureuses qui m'attendaient.

J'acceptai les offres de Volange.

Plusieurs personnes arrivèrent.

— Bon ! dit Volange, voici ma troupe, mes pensionnaires, je vais te présenter. Tu vas faire connaissance avec tes nouveaux camarades, tous artistes très distingués.

Je crus voir entrer une troupe de masques.

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