‹ Mémoires de Mlle Flore, artiste du Théâtre des variétésChapitre 16 sur 17 · ROSTOPCHIN · texte numérisé non relu

ROSTOPCHIN

Le gouverneur de Moscou, celui qui avait incendié la ville sainte !

Celui qui avait causé la défaite de notre armée , la retraite de Russie , et tous les événemens qui s'en étaient suivis !

Rostopchin, que des caricatures nous avaient représenté comme un monstre , comme un homme d'une laideur effrayante !

Je ne revenais pas de ma surprise.

L'autre personnage qui raccompagiK-il or-

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dinairement, était l'amiral ïchitchagofî, autre Russe ; il attachait des regards très significatifs sur ma jeune camarade Ferton, qui venait de débuter à notre théâtre, et qui jôilait avec moi dans V École de village ou V Enseignement mutuel.

Elle était la fdle de madame Ferton, ancienne actrice des Variétés-Montansier, charmante femme , qui avait joué avec beaucoup de succès les amoureuses/ et les ingénues.

Il était aisé de voir que ces deux messieurs avaient des projets ; nous ne tardâmes pas à en avoir la preuve.

L'accès du théâtre, interdit aux étrangers , ne l'était pas à des hommes de cette distinction.

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Le comte Rostopchin et lamiral ïchitchagoff vinrent donc plusieurs fois sur le théâtre, causèrent avec plusieurs de nos dames , et particulièrement avec mademoiselle Ferton cl avec moi.

L'amiral nous invita à venir voir une charmante maison de campagne qu'il venait d'acheter à Sceaux.

JNous ne pouvions pas refuser une aussi agréable invitation.

Un jour que nous avions relâche, Ferton et moi, le comte Rostopchin vint de bonne heure nous prendre dans sa voilure, pour nous conduire à Sceaux.

i'ious causâmes beaucoup en route : sa con-

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vorsaLioîi était alHiabie, vive, cojoiîée ; je lU' |)iis îireinpèclier de lui ténioigiier combieiî i! ressemblait peu à l'idée qoe je m'étais faite de lui, d'après les portraits eiïrayans que l'on en avait fait courir.

— Je Hî'aîtendais, lui dis-je, à voir un barbare, une espèce de Robert chef de brigands, avec un regard épouvantable , et je vois un homme qui a des manières de cour , presque des façons de petit-maître, et une tournure plus française que ne l'ont certains Français.

— Voilà, mademoiselle, me dit-iî, comme on juge les choses, :» travers le prisme Irom- |>cur des opinions et des passions.

Je vous dirai d'abord, si vous Tignorcz, (|uc non senîemeiit la cou!', mais la bonne société

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de Russie, joint à raiicieriiie éliqueîte la grà< c cl i'Liiijanilë de la iiicilleure compagnie ùotit la France éiait le modèle dans le siècle dernier.

Votre révolution a détruit ces traditions, en renversant et brisant tout d'un coup les formes sociales, les usages établis, et ce bon ton décent que l'anglomanie avait déjà beaucoup altéré.

Le dernier règne, quoiqu'il ait en partie reconstitué votre société, avait une physionomie toute militaire ,, qui rachetait par le prestige de la gloire ce qui lui manquait en grâces et en amabilité.

Dans la fusion et le contact de votre ancienne société avec la nouvelle, et de la no-

blesse de l'ancienne cour avec celle do i empire , chaque partie faisait une concession à l'autie : il en résultait que l'une n'était plus ce qu'elle avait été , et que laulre n'était pas encore ce qu'elle pouvait devenir.

Quant à nous, nous sommes ce que nous étions sous Catherine II, et nous vous rapportons tout ce que nous avions reçu de vous.

Je ne vous redis peut-être pas toutes ces choses aussi bien que le comte Roslopchin les exprimait; toutefois, c'est à peu près le sens de ses paroles,

— Mais, monsieur le comte, lui disais-je, comment se peul-il qu'un homme comme vous, qui parle de formes sociales, de politesse, de arâce, d'urbanité, ait commis des

horreurs, pardonnez-moi le mot, ail incendié une ville oomnie Moscou, ei livré au brigandage , au {3illage les malheureuses contrées qu'il a traversées?

— Je vous répondrai , mademoiselle , par une phrase que je vous ai entendu direà vousmême , dans une pièce où vous jouiez il y a quelques jours.

— J'ai retenu cette phrase qui est sortie de votre bouche, dans le Tyran peu délicat, et je l'ai même fait remarquer à l'amiral, qui en a, comme moi, admiré le sens profond.

Vous avez dit :

« Le seigneur Poignardini est un châtelain coîiHiic un autre, et, excepté quelques petits

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crimes intlispons;ib!es dans son étal de lyran, on n'a rien \i lui reprocher. »

— C'est vrai, monsieur le comte, il y a cette phrase dans le rôle de Rosa.

— Eh bien, mademoiselle, excepté quelques petits crimes indispensables dans mon métier de militaire et d'homme politique, on n'a rien à me reprocher.

J'ai fait mon devoir en employant le seul moyen qui fût en ma puissance pour empêcher les ennemis de mon pays d'y faire ce que je suis venu faire dans le vôtres

La politique et la guerre ont leurs lois auxquelles est obligé de se soumettre l'homme qui les déplore même en les exécutant.

Du reste, mademoiselle, ce sont ces actions, qui semblent si barbares, et qui le sont en effet, aux yeux de la philosophie et de l'humanité, qui sont cause que j'ai aujourd'hui le plaisir de vous voir.

Tous les événemens s'enchaînent, et si Napoléon n'avait pas fait sa désastreuse campagne de Russie, je ne serais pas venu au théâtre des Variétés, et nous nirions pas ensemble, aujourd'hui, dînera Sceaux, chez l'amiral Tchitchagoff.

— De sorte, lui répondis-je, que vous avez brûlé Moscou, pour venir faire la cour aux actrices des Variétés?

— Telle était la marche inévitable de la destinée. Je crois h une puissance supérieure

qui dirige nos aclions selon sa bizarre volonk'.

Les hommes sont les jouets du hasard.

Ils subissent riniluence ou de leurs propres passions ou des passions des autres.

J'étais tellement frappée de ces raisonnemens du comte Rostopchin, qu'il n'est pas étonnant qu'ils se soient gravés dans ma mémoire.

D'autant qu'ils me faisaient penser qu'une grande catastrophe, qui avait bouleversé tout un empire, se résumait en une liaison avec un homme qui était né à cinq cents lieues de moi, et qui avait traversé toute l'Europe avec trois cent mille hommes, pour venir dîner à la campagne avec deux comédiennes.

Mademoiseile Ferton , qui nous écoutait ,

était une jeune et très gentille personne. J'ajouterai qu elle était spirituelle, que son éducation avait été soignée, qu'elle possédait plusieurs talens agréables, et qu'elle était fort bonne musicienne.

Elle prit la parole à son tour.

• — Monsieur le comte, dit-elle, permettezmoi de vous parler avec la franchise naturelle de mon caractère.

Vous avez été nos ennemis, la paix est faite, ne parlons plus de la guerre.

11 faut oublier ce qui est triste, jeter un voile sur le passé, et jouir un peu du présent; mais il faut aussi prévoir l'avenir.

Vous avez eu la bonté de nous distinguer parmi nos cauiarades.

Vous auriez heau me dire que ma bonne auiie Flore ne vous a pas inspiré un certain sentiment, je ne vous croirais pas.

Quant à M. l'amiral , il n'a pas été si discret que vous, car il ra'a offert .. son amitié.

L'amitié est un mot de trois syllabes ; il aurait pu en employer un de deux ; mais je l'ai parfaitement compris.

Cependant, monsieur le comte, soyez assez bon pour me dire bien franchement ce qu'est M. l'amiral Tchitchagoff, que je ne connais, comme vous, que par des dehors fort aimables, ce qui ne suffit pas pour que je consente à autre chose qu'à voir sa maison de campagne, et accepter son dîner , dans une compagnie aussi agréable que la votre.

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— Mademoiselle, lépondit le conile Rosiopcliin, l'amiral est un homme d'honneur. S'il l'ait une promesse, il la tiendra comme un brave honnne de t^^ierre et un liane marin.

Sa vie a été orageuse.

Fils d'un marin illustre, il a , dès sa jeunesse, servi dans ia marine, il a été, sous Paul P', disgracié et enfermé dans une forteresse.

Lorsque Alexandre est monté sur le trône, il a été nommé amiral et ministre de la marine.

Lors de l'invasion des Français, il a pris un commandement dans l'armée de terre, et iî a fait une campagne malheureuse.

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11 a pris sa retraite volontairement, et il a quitté librement la Russie ; mais la publication de ses Mémoires a irrité contre lui l'empereur Alexandre, qui a prononcé son bannissement.

— Voyez ce que c'est que de publier des Mémoires ! . . .

Le comte continua :

— Maintenant , il a choisi la France pôiir son séjour, et il m'a avoué que ce qui lui plai sait surtout en France, c'étaient les Françaises.

— Vous croyez donc , dit mademoiselle Ferlon, qu'il se fixerait dans ce pays?

— II ne demanderait pas mieux que quelqu'un voolîjl l'y fixer, reprit le comte en re-

gardant mademoiselle Ferton avec im sourire malin.

— Et vous, monsieur le comte, lui dis-je avec un sourire aussi malin que le sien, estce que voire ioteniion serait aussi de rester en France ?

— Moi, répondit le comte d'un ton moitié sérieux moitié, moitié plaisant, je suis venu en France pour juger par moi-même du mérite réel de trois hommes célèbres :

Le duc d'Otrante, le prince de Talleyrand et Potier.

J'avoue que, des trois, Potier est le seul qui me semble au niveau de sa réputation.

La voitun' éiail à Sceaux; ciie eiiSra dans

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