CHAPITRE XI
Une représentation à mon bénéfice. — Othello et Hédelmone. — Petite biographie d'Odry, — Portrait de Rostopchin. — Le Tyran peu délicat. — Mademoiselle Ferton et lamiral Tchitchagoff.
La représentation à mon bénéfice eut lieu comme Talma me l'avait promis. Il se surpassa dans Othello, et madame Talma fut ravissante dans Hédelmone.
Cette excellente actrice, qui avait quitté le
Théâtre-Français en 1811 , méritait bien les regrets des amateurs du vrai talent.
Rien n'ctak }^luè touchant, plus vrai que le son de sa voix ; rien n'était plus agréable et plus modeste que son maintien.
La plus douce sensibilité animait ses regards et les traits de sa figure distinguée.
Sa diction, ses gestes, ses altitudes même , avaient une teinte de langueur qui la rendaient ravissante dans le drame.
Je n'oublierai jamais les larmes qu'elle fit couier dans le rôle de madame Michelin , de la Jeunesse de Richelieu ou le Lovelace français, et l'effet déchirant qu'elle produisait dans (;elui de la Mère coupable, où de bons juges la préléraient à ir.ademoiselie Cutjtat.
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Dans Hédeîmoîie, elle chanta, au dernier acte, la délicieuse romance du Saule, que Ducis avait placée dans sa tragédie, et que personne depuis elle n'a osé chanter au Théâtre- Français.
Une romance dans une tragédie, cela peut paraître singulier, surtout dans le temps où le romantique n'était pas encore inventé.
Depuis, on y a bien mis autre chose que des romances !
Je retournai à Paris avec le produit de mon bénéfice, et le moment arriva où j'allais enfin rentrer aux Variétés.
Mes anciens directeurs signèrent mon nouvel engagement.
Mais il fallait me refaire un répertoire.
Les auteurs avaient leurs habitudes.
Les actrices intriguaient pour avoir tous les bons rôles nouveaux»
Ce ne fut qu'au mois de juin 1817, que deux anciens amis eurent le courage de songer à moi et de me donner un petit rôle dans le ballet comique de Figaro et Suzanne^ et dans le prologue intitulé les Comédiens bourgeois.
Pour signaler ma rentrée , je chantai, je jouai la pantomime et je dansai.
Dans le prologue, je jouais la jeune Toinette, et, dans la pantomime, la vieille Marceline.
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Bientôt je pris ma véritable place aux Variétés.
Elomire quitta le théâtre, et je me trouvai en possession des rôles comiques en chef et sans partage, comme cela se dit dans les coulisees.
Je créai le rôle de Toinon dans Y École de village ou V Enseignement mutuel. Odry y jouait celui de Lucas, et je peux me vanter que nous fîmes rire à qui mieux mieux.
Odry n'avait pas encore été remarqué , excepté dans un petit rôle de Quinze ans d'absence , qui avait été refusé par Blondin. et dans lequel il brillait par son silence.
C'est donc ici le lieu de parler de ce comédien bouffon, dont la réputation a grandi de-
puis ce jour-là, et s'est enfin élevée à la hauteur du célèbre Bilboquet des Saltimbanques.
Odry était aux Variétés depuis 1808. Il y avait passé dix ans, presque inaperçu.
11 faut convenir qu'il était entouré de manière à trouver difficilement le moyen de briller.
Cependant , s'il est vrai que les circonstances font les grands hommes, il faut dire aussi que les grands hommes savent profiter des circonstances.
S'il faut s'en rapporter à sa biographie déjà publiée, la ville de Versailles a été fondée tout exprès par Louis XIY, pour donner naissance à ce farceur d'OJrv,
St?s ji^rens étaient d'hon.iètes artisans (jui n'avaient pas la préLention d'en faire un artiste, et qui, voyaiil sa répugnance à s'occuper d'un travail mpnuel, youlureqt en faire un homme d'étude. Il entra chez un procureur , grossoya et sauta les ruisseaux pendant un mois.
La chicane ne s'apprend pas en si peu de temps, mais il paraît qu'Odry n'était pas né pour la chicane.
Ce qui le charmait, c'étaient les parades, et il nous a raconté bien des fois que, dès qu'il arrivait à Versailles des bateleurs, des saltimbanques ou des joueurs de marionnettes, une puissance supérieure le poussait vers leurs baraques et leurs tréteaux, et que le rple do spec^ïjleiir lie iiii suffisait pas.
Si l'operateur vendait de la poudre pour les dents et proposait d'en faire l'essai sur une mâchoire complaisante, Odry prêtait la sienne ; il ne la refusait que quand l'opérateur offrait de prouver son adresse à extraire les molaires et les canines, sans douleur.
Fallait-il monter sur la femme forte , qui était posée sur deux tabourets par les talons et la pointe de ses cheveux, ou frapper sur Tenclume placée sur son estomac, Odry était un des premiers à s'offrir pour lever le marteau ou se tenir en équilibre sur la patiente.
Fallait-il dégraisser un habit, le savon à dégraisser emportait la moitié de la crasse de son collet. S'agissait-il d'un cirage luisant, l'un de ses souliers en recevait le lustre. De sorte qu'il rentrait souvent à la maison pater-
nelle. d'où il était sorti dans le plus simple négligé, avec deux dénis d'une blancheur éblouissante, son habit propre d'un côté, un soulier ciré et l'autre crotté.
C'est ainsi que se passèrent ses jeunes et innocentes années , selon ses propres récits.
A l'âge de neuf ans . ses idées politiques n'étaient pas encore parfaitement développées; cependant, élevé près de la cour qui résidait à Versailles, il y prit des manières de gentilhomme, qu'il n'a jamais pu perdre tout à fait, et dont il a donné au public des éciiantillons dans quelques rôles où il a porté l'habit brodé.
Après la pi'ise de la îl-jstille, tout le monde
3 sa MÉ.MOir.îS
sait que la cour quitta Veisnilies pour venir à Paris : Odry fui du voyage.
Uiî de ces curieux, de ces chercheurs d'anecdotes, de ces furets de coulisses qui s'attachent particiiUèrenient à la vie des acteurs , des actrices, et à Tî/istoire des théâtres, feu M. de Soieinne, qui possédait une si beile bibiiothèque dramatique, sachant que je m'occupais depuis long-temps de la rédaction de mes Mémoires, a bien voulu me laisser prendre dans ses notes toutes celles qui pouvaient m' être utiles, et suppléer à ce que je pouvais ignorer de ces détails précieux pour mon ouvrage.
En les joignant à tous ceux que j'ai recueillis par moi-même, ces faits formeront un ensemble complet et un supplément intéressant
à Y Histoire du Consulat et de t Empire de M. Thiers, qui a souvent négligé^ dans son ouvrage, ces particularités.
Si, dans ce rapprochement, on me taxe d'ambition, je dirai que je ne me compare pas au grand historien ; mais que mes Mémoires, à côté de son beau hvre, seront comme la petite pièce après la grande.
Au Ïhéàtre-Français , après un chef-d'œuvre de Corneille et de Racine , ne joue-t-on pas une farce de Dancourt et de Hauteroche?
Ces deux auteurs étaient comédiens, comme je suis comédienne.
J'en reviens à Odry, dont je ne puis parler de moi-même que du moment oii il fut mon camarade.
Mon curieux prédécesseur n'a eu aucune
nouvelle de lui pendant la révoiulion.
Il a su seulement que vers 1 800, à l'époque où la fureur de la comédie bourgeoise gagna toutes les classes , on vit Odry paraître sur quelques uns des théâtres de société, dont il y eut à Paris une quantité prodigieuse.
On jouait la comédie dans les caves , dans les greniers, dans les arrière-boutiques.
Ce fut en 1803 qu Odry parut pour la première fois sur un théâtre public, ou du moins qu'il y créa un rôle : c'était au théâtre de la Gaîtéjdans un vaudeville intitulé Monsieur Rigolet ou Je vais en Russie.
Pendant quelques temps, il joua dans des troupes d'occasion, qui couraient d'un théâtre
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:s i'ijulro, à cf Uo époque où oeitainos salies de spectacle s'oiivj'aieiil et se femiaienl tous les quinze jours.
On le vit îaatôt au liiéàjre du Marais, taulôt h celui des Délassenieiis, laiilôt sur quelques autres du iîièiue genre.
En 1805, il entra au lliéàlre de la Porte- Saint -Martin. Là il y avait une excellente troupe de comédie , où Ton distinguait Dugrand, Âdney, Bourdais , Talon. îl y joua les seconds comiques , les Crispins , Basile . Bridoison et le marquis du Joiiem\
Enfin, il entra aux Variétés en 1808, et il y débuta dans le rôle de Galopin, de la Banqueroute du savetier.
Pendant trois ans, il végéta dans les acces- T. II. 22
soires , lorsque Brimet , l'ayant vu , dans «ne soirée ■ donnée chez un grand personnage , faire le ventriloque, parla de lui à un auteur qui lui donna le rôle du Valet ventriloque; il eut le bonheur de réussir.
Voilà Odry posé; j'étais destinée à le voir auprès de moi dans toufes les pièces comiques : dans la Marchande de Goujons, dans les Cuisinières, dans bien d'autres.
Laissons-le reposer un instant.
Je jouais un rôle de poissarde dans Dorât et Vadé.
On sait combien ce costume est favorable à une jolie femme.
Le caraco en beau-rouge, le grand bat laid-
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rœil de dentelle, les girandoles aux oreilles , le collier de velours noir el le cœur et la croix à la Jeannette , sur une peau blanche , tout cela donne un air agaçant qui séduit.
Je n'étais pas seule en poissarde dans cette pièce.
La belle madame Lepeintre et madame Vautrin , qui n'était pas encore une duègne , étaient mes rivales.
Nous étions les trois Grâces de la Halle.
La loge de baignoire d'avant-scène, du cùlé droit du théâtre , était habituellement occupée par des étrangers distingués qui ne quittaient pas notre spectacle.
Je voyais toujours Irurs lorgnettes !)ra-
quées sur nous ; l'une d'elles ne me perdait pas de vue.
Cette lorgnette était dans la main d'un homme encore jeune, aux manières gracieuses , à la physionomie douce , je dirai même candide.
Je veux vous faire son portrait avant de le nommer :
il avait le iionl élevé, des yeux bleus, un regard lin, mais calme ; de beaux sourcils; le nez un peu petit , agréablement arrondi ; la bouche délicate et souriante ; un menton à fossette; des cheveux d'un joli blond, coupés court, et dégageant sa figure.
Cet ensemble était on ne peut plus aimable.
RE MADiiMOlSKIIK Fi.O'.'.K. 3'|1
M'apercevanl (jiic ce prrsoniiîjge, décoré de piosieurs ordres , me regardait couîiiiuellemeîit, je fus curieuse de savoir qui il était, et je m'en informai : on me nomma...