M DCCC XCI
PRÉFACE
l 'ÉTAIT U temps des événements les plus invraisemblables, des choses les plus étonnantes, les plus démoralisantes et les plus amusantes, que le temps où Vavènement d'une Pompadour préparait le triomphe d'une Du Barry,
A cette époquey toutes les femmes étaient char^ mantes, tous les hommes étaient aimables, tous les costumes étaient chatoyants, mais il n'y avait pas de sourire qui ne cachât un calcul, de beauté qui ne fût un appeau, de grâce qui ne tendît à prendre au piège un roi voluptueux devenu libertin.
C'était l'heure propice au règne des grandes coquines et des grandes coquettes, l'heure fatidique et ensorcelante oii la société de l'ancien régime, dévorée par toutes les fièvres du plaisir et de Vambition, avait arboré hautement la devise du maître : après nous le déluge.
Madame du Hausset. a
II PREFACE
Le Versailles de Louis XIV sentait alors peser sur ses grandeurs passées, lourds comme une roche écrasante, les petits pieds de la Pompadour, cette bour-geoise parvenue, qui se carrait impudemment à la place occupée naguère par les grandes maîtresses royales, les La Vallière et les Montespan.
Le roi s* encanaillait; et c* était chose curieuse que les dessous d'une cour oà tous, à Venvi, prêtaient la main aux plus abjectes fantaisies d*un souverain blasé.
Jamais dépravation aussi profonde n'avait été voilée sous des dehors aussi séduisants. C'était, tout à la fois, repoussant et attirant, ce spectacle des vices les plus cyniques, menant la sarabande des joies les plus frelatées.
Aussi chacun, aujourd'hui encore, s'acharne-t~il à pénétrer le secret de tous ces mystères, le mobile de toutes ces infamies. Mémoires, correspondances plus ou moins inédites, papiers d'archives, tout est perpé^ tuellement consulté par les lettrés friands de renseignements caractéristiques sur ce XVIW siècle, tou~ jours fouillé et toujours fécond en précieuses trou» vailles.
Parmi les documents déjà recueillis, les Mémoires DE MADAME DU Hausset Comptent au nombre des plus curieux. Ce mince volume de notes prises sans ordre et sans suite, au hasard des jours qui passent, par une femme en situation, mieux que personne, de
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tout voir, de tout entendre et de tout savoir, c'est comme une minuscule clé d'or qui ouvre toutes les serrures à secret, toutes les portes des alcôves du XVIII^ siècle galant et courtisan.
On comprend que Quentin Craufurd, Vaimable Anglais que sa sympathie pour la France et son dé^ vouement à Marie^Antoinette ont rendu célèbre cfiejf nous, autant et plus que les divers essais littéraires qu'il avait jadis publiés, se soit laissé tenter par le manuscrit de M"^ duHausset, manuscrit qu'il acheta à Sénac de Meilhan, son ami, lorsque celui-ci, malade, presque pauvre et retiré à Vienne, consentit à le lui céder contre quelques écus sonnants.
Quant à l'authenticité de ces Mémoires, elle est maintenant reconnue : le Journal de M"** du Hausset provient, en effet, des papiers que possédait M. de Marigny, le frère de M"»* de Pompadour,
On connaît l'histoire. Un jour que M. de Marigny se préparait à jeter au feu des liasses de correspondances, Sénac entra dans son cabinet. Le frère de la marquise tenait précisément en main les pages tracées par M"** du Hausset. En apprenant que le manuscrit condamné à être brûlé émanait de Vancienne femme de chambre de la Pompadour, Sénac, grand amateur d'anecdotes, sollicita le don des feuillets menacés, que lui octroya de fort bonne grâce M. de Marigny. Ce fut en 1809, dans un volume de mélanges d'histoire et de littérature publié par Quentin
IV PRÉFACE
Cr au fard, qut parurent pour la première fois les MÉMOIRES dont V édition Barrière, en 1834, ^' ^^'' suite Védition Didot, répandirent dans le public les intéressan tes révélations .
Mais il manquait au Journal de M"^^ du Hausset l'honneur d'une de ces éditions soignées dont la Librairie des Bibliophiles semble avoir le monopole.
Cette lacune vient d'être comblée, ce qui enrichit à propos la collection des Mémoires d'un spécimen qui lui manquait, et met en lumière une figure insuffisamment connue : celle de la mémorialiste.
Sainte-Beuve, qui a parlé jadis, dans ses Premiers
LUNDIS, des MÉMOIRES DE MADAME DU HaUSSET, n'a
pas cru devoir s'arrêter longtemps devant leur auteur. S'il l'esquisse dans son étude, c*est d'une façon si légère que le portrait reste incertain. Et cependant, dans son effacement volontaire, dans sa modestie réelle, c'est une personnalité attachante que cette femme de condition échouée dans le boudoir de la Pompadour, comme une épave de cette noblesse de province ruinée et besogneuse que le fiot montant des misères du temps charriait constamment vers la cour.
Fille d'un pauvre gentilhomme dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous, veuve probablement, ayant un fils dont elle parle incidemment, et une seule fois, dans ses Mémoires, quand et comment M"^^ du Hausset entra-t^elle au service de la marquise ^ Nul
PRÉFACE V
biographe ne nous Va dit encore, et elle-même ne donne aucun détail sur sa famille, pas plus que sur sa personne, dans les notes qu'elle enregistre au jour le jour, et qui, adressées à une de ses amies, ne devaient jamais, elle le supposait du moins, être livrées au public.
Pour deviner et bien connaître M"** du Hqusset, c'est entre les lignes de ses Mémoires qu'il faut lire. Elle apparaît alors telle qu'elle dut être bien certain nement : très sincère, simple et égale d'humeur, ni dévote, ni philosophe, ni pédante, ni rouée, mais adroite, correcte, observatrice d'instinct, sans fiel et sans haine pour personne, très dévouée à sa maîtresscy au roi, et toujours prête à partager les soucis sans nombre, à compatir aux chagrins sans fin, à soigner les maladies fréquentes dont était traversée l'existence^ en apparence si heureuse et si brillante, de la marquise de Fompadour,
Si invraisemblable que cela puisse paraître, étant donné le milieu dépravé oii elle vivait. M"»* du Hausset fut, avant tout, une femme de devoir. Devoir singulier sans doute, bien fait pour exciter la dialectique des casuistes, mais devoir pourtant, si Von se place au point de vue particulier de la confidente forcée d'être parfois la complice des maîtres auxquels elle appartenait corps et âmeJ
Si l'on se donne la peine de Vanalyser en consul" tant son Journal, M^^ du Hausset semble avoir
VI PREFACE
passé, comme la salamandre à travers le feu, à tra^' vers les corruptions de son temps. Toutes ces débau'^ ches, toutes ces louches actions, ces bassesses, ces vices, dont elle était le témoin, ne Vont salie qu'à la surface.
Secrets d' alcôve 'et secrets d'Etat sont également familiers à celle qui écrit :
Il y avoit un petit endroit près de la chambre de Madame où ellesavoit que je me tenois quand j'étois seule, et d*où Ton entendoit ce qui se disoit, pour peu que Ton élevât la voix. Mais, lorsque le roi avoit à lui parler particulièrement ou à quelque ministre, il passoit avec elle dans un cabinet, et elle aussi pour les affaires secrètes avec les ministres et autres personnages importans, tels que le lieutenant de police, l'intendant des postes, etc., etc. Toutes ces circonstances m'ont mise à portée de savoir beaucoup de choses, et un grand nombre que la probité ne me permet ni d'écrire ni de raconter...
Malgré les infamies qu'elle rencontre à tout in^ stant sur sa route, malgré les plus déplorables exempies venus de haut, ce qui reste la caractéristique de M"^^ du Hausset, c'est une pureté d'intentions évidente. Contraste piquant : l'influence ambiante qui atrophie le sens moral de la dépositaire de tant de se-